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CHAPITRE II

Durant le premier mois de la guerre, la politique allemande à l'égard de l'Italie fut très flottante. On ne considérait pas, dans plus d'un bureau du ministère des Affaires Étrangères, que l'Italie se fût engagée à combattre aux côtés des Puissances Centrales. D'Italie, on suggéra, conformément à l'article 7 du traité de Triple Alliance, de conclure avec l'Autriche-Hongrie un arrangement au sujet de l'expansion à laquelle cette puissance aspirait dans les Balkans. Ces suggestions furent fraîchement accueillies à Berlin tant que l’armée allemande continua sa marche triomphale à travers la Belgique et le nord de la France. Toutefois, après la bataille de la Marne, le ton chargea. On rendit notre Ambassadeur à Rome, M. von Flotow, responsable de l'attitude de l'Italie. Les reproches se multiplièrent quand on apprit que, pendant les journées critiques de juillet et d'août, au moment où la France décidait de ne laisser qu'une petite armée d'environ 35.000 hommes sur la frontière italienne, amenait sur la Marne les troupes alpines et en faisait un facteur important de la décision, M. von Flotow ne séjournait pas à Rome, comme les ambassadeurs français, anglais et russe, mais dans une station balnéaire proche de Rome. On réclamait à voix haute le renvoi de M. de Flotow, ami du secrétaire d'Etat von Jagow. On voulait que l'ancien Chancelier, le prince de Bülow, fût envoyé à Rome en

mission extraordinaire. Moi-même, malgré la lutte menée en Tannée 1906 contre le Chancelier d'alors, je me déclarai nettement en faveur de l'envoi du Prince à Rome, convaincu que j'étais que, seul, il pouvait déterminer ce pays, en faisant s'il le fallait certains sacrifices, à rester neutre.-Il avait en Italie des relations basées sur des sympathies sincères. Ce beau pays était la patrie de sa femme, remarquable par la culture et par la grâce. Il y avait séjourné comme attaché et plus tard comme Ambassadeur. Après sa retraite, il s'y était fixé par goût. C'étaient là de favorables circonstances. Avec le prince lui-même j'ai eu différents entretiens durant l'automne 1914 sur la situation politique générale. Nous en vînmes à parler du conflit qui avait eu lieu jadis entre lui et le Centre. A l'égard de mon parti, il avait déjà l'attitude qu'il définit plus tard en m'envoyant son livre sur « La 'politique allemande » (juin 1916) :

« Entre votre parti et le mien, il y a eu à certains égards des divergences de vues. Je les ai traitées dans mon livre dans un esprit propre à ménager des sentiments légitimes. Pendant queje suis resté en fonctions, j’ai considéré la parfaite égalité des deux confessions chrétiennes comme le principe fondamental de ma politique intérieure. Après les expériences de la guerre, je vois plus que jamais dans cette égalité la condition d’un heureux avenir pour notre peuple allemand. Je suis très heureux qu’une activité commune en faveur de notre patrie nous ait personnellement rapprochés. »

J'eus bientôt la conviction que les idées du Prince sur la situation générale me faisaient un devoir de préconiser son envoi à Rome. L'obstacle principal venait de la Wilhelmstrasse. On craignait que le Prince, par le détour de Rome, n'entrât à la Chancellerie. Des personnages importants ont plusieurs fois exprimé devant moi cette crainte. Dans les derniers jours de novembre 1914, le secrétaire d'Etat von Jagow estimait impossible la nomination du prince. Tout à coup, un revirement se produisit, et le prince Bülow fut prié d'assumer cette ingrate mission. Dans la suite, on n'a pas estimé équitablement la laborieuse activité du Prince. Ses [premiers

rapports de Rome ne pouvaient pas être favorables. Aussitôt, la Wilhelmstrasse répandit la version suivante : « Le prince Bülow pousse les choses au noir. C’est un maître de la mise en scène. Si la situation s’améliore, il dira que, malgré les difficultés prévues, il a réussi. Si les choses empirent, le prince déclarera qu’on l’a envoyé trop tard en Italie ». J’ai connu dans le détail ces intrigues répugnantes. Elles m’ont inspiré un dégoût que j’ai souvent, d’ailleurs, manifesté. Je ne pouvais comprendre qu’on appelle en des circonstances aussi graves une personnalité de premier plan à un poste très exposé pour refuser ensuite d’ajouter foi à ses rapports, et d’y conformer sa conduite. Des agents plus ou moins louches affirmaient que le gouvernement italien n’aurait jamais le courage de tirer l’épée. Leurs bavardages étaient préférés aux rapports sérieux et véridiques du prince. On aimait mieux ne rien faire. La politique berlinoise oscillait d’une doctrine à l’autre, et perdait du temps. Je m’applaudis d’avoir, parle voyage que je fis à Rome et dont je parlerai dans la suite, mis fin aux plus désastreuses de ces tergiversations. Lentement, on se mit à faire une politique plus directe. J’ai pu et j’ai dû confirmer l’exactitude des comptes rendus de M. de Éülow.

Il trouva à Rome une situation peu réjouissante. Le 24 décembre 1914, il m’écrivait de la Villa Malta :

<( J’ai trouvé ici la situation pire que toutes les informations pessimistes ne me l’avaient laissé prévoir. Je n’aurais pas cru que nous pussions perdre tant de terrain en quelques mois, non seulement dans la société romaine, mais dans le peuple. Même mes efforts les plus énergiques ne pourront détourner les pires événements, si l’Autriche ne montre pas qu’elle comprend la situation et ne fait pas une politique adroite et de grand style. »

Le Prince ne réussit pas seulement à retarder le mal. Il put amener une certaine amélioration. Un historien ecclésiastique français très connu déclara alors que le Prince avait pu remettre des Romains jouissant d’une situation intellectuelle et sociale de premier plan dans des dispositions plus sympathiques envers l’Allemagne.

La politique de l'ancien Chancelier visait à rapprocher l'Italie de la monarchie danubienne, à prolonger et à renouveler la Triple Alliance, et par conséquent à abréger la guerre. 11 aurait pu remporter un succès complet et durable si l'on avait travaillé à Berlin et à Vienne avec la même clarté et la même énergie. La faute est là. Ayant reçu d'Italie de nombreuses invitations, je me décidai, au commencement de février 1915, à me rendre à Rome pour plusieurs semaines. J’ai fait part de mes observations au chancelier de Bethmann-Hollweg dans un long rapport écrit auquel j'emprunte ces lignes:

« J’ai eu l’occasion à Rome d’entrer en relations directes et indirectes avec tous les milieux. L’opinion générale, si l’on excepte l’ambassadeur d’Autriche, est celle-ci : l’Italie sera fatalement entraînée dans la guerre si une entente avec l’Autriche n’intervient pas bientôt. L’absolue neutralité de l’Italie sans concessions de la part de l’Autriche ne peut être maintenue avec la meilleure volonté du gouvernement. Ce jugement unanime de l’Italie me paraît si solidement assis qu’il ne peut guère être modifié. »

Un député germanophile s'efforça constamment, depuis la déclaration de guerre, d'éviter le conflit. Je fus accueilli amicalement dans sa maison. C'est avec un vrai enthousiasme qu'il me montra le bureau sur lequel Bismarck et Crispi avaient signé le premier traité delà Triple Alliance. II me fit connaître la conception du ministre baron Sonnino : la politique autrichienne consistait à berner FItalie ; depuis trois mois, on différait les négociations. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, baron Macchio, évitait d'attaquer la question capitale. Sonnino savait de source sûre qu'à Vienne on n'avait pas la moindre envie d'entrer en négociations sérieuses. Le ministre autrichien des Affaires Etrangères, le comte Burian, s'efforçait de réduire d'abord les revendications italiennes à un minimum, puis, au moment décisif, de tout refuser. Sonnino en avait assez de cette politique sans sincérité, de ces lenteurs voulues ; il ne consentirait à négocier désormais avec l'Autriche que si cette puissance montrait qu'elle

était prête à tenir compte des désirs italiens. Le Ministre — continuait le député — est convaincu de la bonne foi du prince Bülow. Mais il ne voulait rien écouter tant que l'Autriche n'aurait pas témoigné du désir de s'entendre. Mon interlocuteur ajouta qu'il considérait comme une concession suffisante la cession du Trentin, la promesse que les Italiens de Trieste et des territoires de la côte adriatique seraient sous le régime autrichien l'objet d'un traitement absolument loyal.

L'ambassadeur de Turquie à Rome résumait ses vues en les termes suivants : sans une entente entre l'Autriche et l'Italie, la guerre est inévitable ; il n'est pas un gouvernement, qu'il soit inspiré par Salandra ou par Giolitti, qui y puisse rien.

L'ancien ministre de Bulgarie, Genadieff, avec qui j'eus à Rome de longs entretiens, estimait impossible que la Bulgarie se mît du côté des Puissances Centrales si une entente préalable n'avait pas été réalisée entre l'Italie et l'Autriche. En tout cas, lui-même, chargé d'une mission extraordinaire dans les capitales européennes, adresserait à Sofia des rapports dans ce sens. C'est ce qu'il fit. Le procès politique engagé plus tard contre lui le démontre. Genadieff, dans son rapport adressé au ministre-président de Bulgarie, confirme d'abord les préventions qui existaient entre les Puissances Centrales : « La diplomatie française a exploité à fond les hésitations de l'Autriche. En général le peuple est contre la guerre, et les hommes politiques redoutent les conséquences de la guerre. Jamais le gouvernement ne pourra dominer la crise sans quelque gain territorial. »

Seul l'ambassadeur d'Autriche, le baron Macchio, ne partageait pas l'opinion générale. Il me dit qu'il était convaincu que le gouvernement italien pouvait maintenir sa neutralité sans aucune concession delà part de l'Autriche, à condition qu'il le voulût réellement. La tournure favorable que prenaient les événements militaires sur le front oriental permettrait de prélever les troupes nécessaires pour tenir l'Italie en échec ; l'Autriche, ajoutait-il, est prête à des concessions économiques; les intérêts italiens

ne sont pas dans le Trentin, mais dans la mer Méditerranée. L’Ambassadeur était toutefois, comme moi, d’avis que les deux mois qui allaient suivre seraient décisifs, et qu’il fallait essayer de faire prendre patience à l’Italie. Mais il ne disait pas comment. Me basant sur toutes ces informations, je suggérai au gouvernement allemand la ligne de conduite suivante :

1° Il faut que l’Allemagne provoque et garantisse à tout prix et au plus tôt un accord entre l’Autriche et l’Italie ;

2° Les résistances de Vienne peuvent être vaincues, d’autant plus qu’on peut espérer que le Saint-Siège fera valoir son influence pour maintenir la paix ;

3° En échange des concessions à faire à lltalie, l’Allemagne devrait consentir à la régularisation de l’Elbe, sans taxe sur la navigation, et céder à l’Autriche le bassin houiller de Sosnowice, les propriétaires actuels ayant été expropriés;

4° Il n’y a pas de raison de craindre que, si l’Allemagne exerce sur Vienne une trop forte pression, Vienne ne conçoive le dessein d’une paix séparée avec la Russie.

Le ministre prussien près du Vatican, M. de Mühlberg, m’écrivait le 9 mars 1915 : « C’est à vous seul que revient le mérite d’avoir mis en mouvement cette lourde pierre ». Le prince de Bülow, le 27 mars 1915, portait un jugement analogue :

« Je suis satisfait de constater qu’après avoir en toute indépendance donné votre coup de sonde, vous en êtes venu au même résultat que moi. Vous avez le grand mérite d’avoir fait part à Berlin de vos impressions avec votre intrépidité habituelle. La politique d’atermoiements que l’Autriche a poursuivie pendant plusieurs mois a provoqué ici une grande méfiance. Aussi la revendication relative à une cession immédiate du Trentin après la conclusion du traité a-t-elle créé une nouvelle et grande difficulté. »

Mes rapports oraux et écrits, puis la conversation que j’eus dans la suite avec l’empereur d’Allemagne eurent pour résultat que Berlin cessa d’hésiter et qu’on insista

près de Vienne pour que l'Autriche conclût le plus rapidement possible un arrangement avec l’Italie. Mais il fallait encore surmonter bien des difficultés.

À Vienne, la cession du Trentin rencontrait surtout des résistances dans l’entourage immédiat du vieil Empereur, près du comte Tisza et de certains leaders du parti chrétien-social. Le monarque éludait les tentatives d’arrangement, faites par un personnage considérable, en faisant observer qu’une cession du Trentin équivaudrait au suicide de l’Autriche. On me chargea de vaincre les répugnances du parti chrétien-social. L’ancien ministre autrichien Gessmann et le maréchal prince Aloys Liechtenstein reconnurent la gravité de la situation et mirent aussitôt toute leur influence au service du compromis à conclure. Ils réussirent. La compensation que je conseillais de la part de l’Allemagne finit par briser la glace. Vienne se déclara disposée à entrer en négociations avec l’Italie. Ce fait nouveau fit une grande impression à Rome et conjura le danger immédiat de guerre. Mais l’Italie continuait ses armements. Un jeune diplomate allemand fort habile m’écrivit au milieu de mars, de Rome :

« L’important est qu’on trouve rapidement, pour traiter, des méthodes adaptées à la mentalité italienne. Il faut absolument que Berlin insiste à Vienne pour que les négociations commencent tout de suite et soient rondement menées. »

Pour ma part, je pressai le Chancelier de faire le nécessaire pour qu’à Vienne on terminât rapidement les négociations commencées, tout retard étant un danger.

Malheureusement, on n’écouta guère, ni à Berlin, ni à Vienne, cet appel motivé. A Berlin, on se contenta de se réjouir de la concession de principe laite par Vienne et, dans bien des milieux viennois, on crut pouvoir, par des lenteurs, la rendre illusoire.

Obéissant aux insistances de mes amis de Rome, je partis pour la deuxième fois, durant la semaine sainte de 1915, pour recommencer à Rome mes conversations. Elles donnèrent le tableau suivant : « L’Italie exige de

l’Autriche des preuves de bonne volonté, elle estime la première offre insuffisante. Elle posera des conditions plus rigoureuses, mais elle se déclarera satisfaite si l’accord se réalise en quelque sorte à mi-chemin et en évitant la guerre ». Bien des gens envisageaient encore avec confiance la situation. Mais un religieux de mes amis se montrait plus pessimiste : La franc-maçonnerie italienne — me disait-il — met sa haine contre l’Autriche catholique plus haut que les lins nationales à réaliser dans le Trentin. Un député connu précisait ainsi sa pensée : (( Le gouvernement ne veut pas la guerre. Il a adjoint au comte Gadorna, qui pousse à la guerre, le général Porro, esprit modéré. Sonnino est, il est vrai, plus réservé que jamais ». Le mardi de Pâques, j'eus un long entretien avec le ministre des Affaires Étrangères, le baron Sonnino. Je lui décrivis tous les efforts que faisait l’Allemagne en faveur d’une entente. Je pus lui déclarer que l’Allemagne était absolument prête à garantir l’exécution des conventions qui seraient passées entre Rome et Vienne. Le Baron me déclara qu’il était nécessaire d’amener les relations entre l’Autriche et l’Italie au niveau de la cordiale amitié qui régnait entre l’Allemagne et l’Italie, qu’il fallait établir des relations amicales entre l’Autriche et l’Italie, qu’autrement le mal qu’on se donnait était inutile. Gomme moi, il était d’avis qu’il fallait faire vite, et il rappela qu’il avait dit il y avait plusieurs mois au comte de Bülow : Bis dat qui cito dat. Je lui répondis : Bis accipit qui cito accipit . Le Baron ajouta que Salandra allait revenir le soir même et qu’il arrêterait de concert avec lui les détails des çontre-propositions italiennes. Les termes dont Sonnino se servit en cette occasion indiquaient clairement que les propositions du gouvernement autrichien ne suffisaient pas. Il croyait — me dit-il — pouvoir soumettre à Vienne ses propositions avant la fin de la semaine. Je remarquai qu’en exigeant que les négociations eussent lieu à Vienne, le baron Burian ne contribuait pas à leur prompt achèvement. Mes entretiens avec le baron Sonnino me laissèrent l’impression qu’il n’avait pas encore les mains liées vis-à-vis

de l'Entente, mais qu'il n'était pas satisfait de la façon dont Vienne menait les négociations.

De Rome, je partis directement à Vienne pour m'entretenir avec les milieux compétents sur la nécessité d'une action rapide et pour préparer le terrain aux revendications italiennes. Vienne ferait alors une nouvelle proposition, accepterait certaines conditions admissibles pour l'Autriche et repousserait celles qui étaient inconciliables avec son point de vue. Le prince Liechtenstein fut chargé par le parti chrétien-social d'aller trouver le baron Burian, le ministre autrichien des Affaires Etrangères, pour lui dire que son parti, quoi qu'il en eût, était prêt à de nouvelles concessions et voulait qu'on évitât la rupture avec l'Italie. La Maison de Parme était pour le moment mal disposée envers l'Allemagne parce qu'elle avait trouvé trop forte la pression de Berlin. Mais quand j'eus exposé la situation, les membres de cette maison, y compris la future impératrice Zita, se montrèrent convaincus de la nécessité d'une entente rapide avec l'Italie. La légende activement répandue par certains milieux berlinois voulait alors à Vienne que le prince de Bülow fût un ennemi de l'Autriche : on disait qu'il fallait attribuer à son attitude les compensations exigées'par l'Italie. Le rapport que je lis au Chancelier se terminait ainsi :

« Je crois pouvoir dire que ma visite à Vienne a eu pour résultat que les nouvelles revendications italiennes n’aboutissent pas à une fin de non-recevoir et à la rupture des négociations. »

Malgré tout, les conversations n'avançaient guère. La note autrichienne à l'Italie fut très mal rédigée. On mit en tète les refus, et la volonté d'entente ne s'exprima que dans une courte phrase. Les efforts de Sa Sainteté pour sauvegarder la paix m'encouragèrent à prier en haut lieu :

<( De faire en sorte que les négociations ne fussent pas interrompues, mais au contraire amicalement continuées; Berlin pourrait alors prendre sur elles une influence suffisante pour qu’elle aboutissent. Si, malgré tout, l’Italie rompait, le moment serait venu de prier Sa Sainteté de demander à toutes les

Puissances belligérantes de conclure un court armistice afin de gagner du temps pour de nouvelles négociations. 11 est peu probable que l’Allemagne et l’Autriche repousseraient une pareille proposition du Pape. »

Comme les pourparlers de Vienne, malgré tant d'efforts, traînaient en longueur, l'Entente fit à Rome des contrepropositions concrètes. Tittoni les apporta à Rome dans la deuxième moitié d'avril. Je reçus alors l'information suivante :

(( Ces ofïres séduisantes pour l’imagination italienne ont fait impression et inclinent meme à la guerre certains milieux jusqu’ici pacifistes, et le roi lui-même. Si l’on veut empêcher que l’Italie ne se tourne vers l’Entente, il faut que Vienne cède. »

Le ministre prussien près du Vatican m'écrivit le 19 avril 1915 :

« La concentration des troupes italiennes à la frontière du Nord maintenant presque achevée nous cause du souci. Comme sur ce point commandent quelques généraux impatients d’agir, des gens compétents redoutent qu’à la moindre occasion les fusils ne partent tout seuls. Le gouvernement a peur d’une révolution qu’il est trop faible pour réprimer par la force. Cette crainte donne à penser, parce qu’elle peut facilement déterminer le gouvernement à maintenir ses prétentions exorbitantes et à chercher dans la guerre une issue. »

En même temps, je fus invité de façon pressante par le prince de Rülow et par d'autres de partir tout de suite pour Rome. Je me mis en route le 1 er mai 1915. Durant mon séjour à Rome et à la suite des entretiens que j'y eus avec des hommes politiques et des personnalités influentes, je vis clairement que l'Italie allait à la guerre. Tout fut tenté cependant pour différer du moins la rupture. L'Etat- Major allemand avait instamment prié qu'on employât tous les moyens pour empêcher la déclaration de guerre avant le 11 mai. Dans un rapport au Chancelier, j'analysais ainsi les causes de la guerre :

1° La volonté du Roi, car, sans la résolution du Roi,

amais l’Italie n’aurait fait la guerre. Le Roi déclara à plusieurs parlementaires qu’il était obligé de faire la guerre pour empêcher la révolution et pour conserver son trône. Une guerre victorieuse lui lournissait la possibilité d’affermir au contraire en Italie la Maison de Savoie ;

2° L’activité souterraine et prolongée de la franc-maçonnerie contre l’Autriche catholique et contre l’Allemagne et son régime d’autorité;

3° La lenteur avec laquelle l’Autriche s’était décidée à des concessions et la façon dont l’ambassadeur autrichien à Rome avait conduit les négociations.

11 serait prématuré de publier dès maintenant le texte même du volumineux rapport que j’envoyai alors aux bureaux. Le lecteur se contentera de l’extrait suivant :

j Dimanche 2 mai. — Dépêche aux milieux compétents de Vienne : « La décision est imminente. Le ministère viennois suppose ici la crise ministérielle. C’est faux. Même si exact, danger reste le même. Cadorna veut la guerre. Estime inévitable démembrement Autriche et veut assurer à temps à l’Italie un point d’appui en Adriatique contre le flot slave. Italie prête à la guerre. Notre sort commun, l’avenir de la dynastie Habsburg, l’issue de toute la guerre dépendent de décision : calmer l’Italie en acceptant ses revendications. Situation était telle que pas une minute à perdre ». Je terminais en priant de faire le nécessaire à Vienne.

Le lundi 3 mai, j’appris qu’on craignait sérieusement que le ministre Sonnino n’eût déjà conclu avec l’Entente ou ne fût prêt à conclure. Il était grand temps que l’Autriche opérât une contre-manœuvre. J’eus un long entretien avec le ministre baron Sonnino. 11 me fit remarquer qu’il ne s’agissait pas seulement pour l’Italie d’un gain territorial, mais de sauvegarder ses intérêts nationaux, de préserver la monarchie, qui tirait sa force de l’esprit national. La monarchie ne pouvait donc rien négliger dans les questions nationales, si elle ne voulait pas heurter de front lés sentiments populaires. « Vienne, me dit encore Sonnino, négocie depuis six mois. Berlin et le prince de Bülow ont tout fait pour une entente, mais il

est souvent arrivé que les déclarations officielles directes transmises de Vienne à Rome ont été fort différentes de ce que Berlin avait représenté comme assuré. Que Berlin fasse donc jouer toute son influence à Vienne pour que la volonté d'entente s’y affirme sans ambages et rapidement. Il faut en finir ». J'adressai aussitôt au Chancelier la dépêche suivante : « Il n'y a plus à hésiter. Il nous faut, en trois jours, forcer l'Autriche à céder. Si la netteté ne suffit pas, il faut se montrer brutal. Autrement, notre cause est ici perdue. »

La franc-maçonnerie, qui poussait à la guerre, ne voulait pas l'explication pacifique avec Vienne. D'après une résolution commune prise par le Grand Orient de Rome et celui de Paris, la fête prochaine en l'honneur de Garibaldi devait prendre les proportions d'une manifestation telle contre les Puissances Centrales qu'un incident politique devait en naître. Il est probable que c'est grâce à l'intervention immédiate du Saint-Siège que le Roi et les ministres, qui avaient laissé déjà prévoir qu'ils assisteraient à la fête, annoncèrent en dernière heure qu'ils n'y paraîtraient point. On fit savoir en effet au gouvernement italien que la Curie ne pouvait se porter garante de l'attitude du clergé italien au cas où on apprendrait que, sous le patronat de la franc-maçonnerie, la manifestation ferait faire un pas de plus à la guerre. Ce jour-là, l'ambassadeur autrichien accepta enfin sans réserve le point de vue que j'avais préconisé depuis février. II me dit qu'il avait rendu compte à Vienne de toute la gravité que présentait la situation, qu'une rapide décision était nécessaire, et qu'il ne fallait pas céder progressivement. Il fallait, ajoutait-il, que Vienne, dès le courant de la semaine, informât l'Italie de toutes ses concessions.

Mardi i mai. — Entretien de plus d'une heure avec le ministre président Salandra. Plus communicatif, il m'exprima plus vivement que Sonnino la méfiance qu'il éprouvait à l'égard de Vienne. Il doutait aussi bien de l'honnêteté des intentions de l'Autriche que de la stricte exécution des arrangements qu'on conclurait sur le terrain administratif. Salandra m'exposa que la fixation de

la nouvelle frontière duTrentin n’offrirait pas de difficultés particulières. En effet, il n’attachait pas d’importance à Bozen et à Meran dont les habitants, qui étaient de bons Allemands, resteraient toujours de mauvais Italiens. La question essentielle était pour lui l’Adriatique, particulièrement la protection de Valona. C’était Trieste qui était le point le plus délicat. On ne pouvait laisser la ville à l’Autriche. Mais il ne voulait pas non plus qu’elle devînt italienne. II fallait donc que Trieste devînt, comme Saint- - Marin et Monaco, un petit Etat libre qui ne serait subordonné ni à l’Autriche, ni à l’Italie, qui vivrait d’après ses propres lois et saurait arrêter le flot slave. J’objectai qu’un si petit Etat ne pourrait à la longue exister; que le but de Salandra serait atteint si on accordait à Trieste une constitution municipale et des garanties suffisantes pour la protection des Italiens. 11 serait sans doute possible de s’arranger dans la forme. En ce qui concerne la frontière de l’Isonzo, Salandra ne fit point de déclarations précises. Quant à la question des îles, il insista sur ce point qu’il ne s’agissait pas exclusivement de considérations de stratégie navale. Le Ministre-Président se plaignit vivement des difficultés d’ordre intérieur et extérieur avec lesquelles il avait à lutter : l’Italie demandait une décision, mais l’Autriche n’avait rien fait pour faire droit à ce vœu naturel. La situation, dit-il, est tragique. L’Italie n’a rien contre l’Allemagne et n’attend rien de l’Allemagne, mais elle a contre elle l’Autriche, avec laquelle il ne semble pas qu’il soit possible de vivre. l’Italie ne marchera jamais contre l’Allemagne. La situation présente ne peut se prolonger.

Le mercredi 5 et le jeudi 6 mai, la situation empira malgré les efforts de l’empereur d’Allemagne pour agir sur le gouvernement italien par plusieurs dépêches ouvertes adressées au prince Bülow au sujet de la trouée de Gorlice et des succès du front. J’appris que Salandra et Sonnino voulaient la guerre. Seul un changement de cabinet pouvait amener un revirement, ou du moins permettre d’attendre jusqu’à la date fixée du 11 mai. En ce moment critique, les mésintelligences habituelles qui se

AVANT L’ENTRÉE EN GUERRE DE L’iTALIE

manifestaient dans les manœuvres diplomatiques de Berlin et de Vienne entravaient tous les efforts qu'on pouvait faire pour maintenir la paix. Je me plaignis à Berlin dans les termes suivants : « Si les pratiques de Vienne continuent, nous aurons la guerre dans quelques jours. Des susceptibilités intempestives de la part de Vienne ne peuvent être prises en ce moment en considération ». Au ministère italien, l’opposition contre la guerre croissait. Elle était plus vive encore au Parlement. Quant à l’ambassade autrichienne, il était impossible de travailler sérieusement avec elle. Dans une dépêche d’un ton pressant, je m’adressai le 9 mai au Chancelier, et je demandai le rappel de l’ambassadeur autrichien :

« Pas de ménagement, pas de pitié pour Macchio. Ne pas se soucier de Vienne. La misérable irrésolution de Macchio peut nous être fatale. Il a jeté le manche après la cognée. Il négocie déjà avec les Américains pour mettre en sûreté ses titres. Un homme qui a des crises de larmes quand il sent que le sol se dérobe sous ses pieds doit être sacrifié impitoyablement. Le sort de millions d’hommes, le fruit des sacrifices sanglants consentis par la nation, l’avenir de notre patrie ne peuvent pas dépendre de l’incapacité d’un seul individu qui frappe ici nos efforts de stérilité. Je prie Votre Excellence de se rappeler la responsabilité qu’il a prise devant le peuple allemand et l’histoire. Ne nous abandonnez pas à cette tête faible. S’il tombe malade, la situation se trouvera éclaircie. Nous n’avons pas le temps de chercher un remplaçant. Les négociations se concentrent d’elles-mêmes en une seule main. C’est un résultat qu’il serait difficile autrement d’obtenir. Je prends la responsabilité de chacune de ces paroles devant Vienne. »

Le ministre de Prusse von Mühlberg ajouta à la dépêche : « Je souscris à ce jugement sur Macchio. Son attitude est inqualifiable. Si nous ne voulons pas perdre nos dernières chances, il faut qu’il s’en aille ». Nous étions dans une situation effroyable. Les rapports des ministères, ce que nous disaient des députés et des hommes politiques nous laissaient encore espérer qu’une grande décision pouvait faire pencher le plateau de la balance eri faveur de la paix. Mais l’ambassadeui* d’Autriche

empêchait cette décision. De là ma dépêche. Le soir de ce jour, un député italien me dit que j'allais être expulsé ou arrêté à cause de mes entretiens avec les hommes politiques italiens. Un député français qui séjournait à Rome me donna le même avertissement. Je me retirai donc dans la Villa Malta et, le lendemain, je fus attaché officiellement par le prince Bülow à l'ambassade allemande. Faisant partie du corps diplomatique, j'avais ma pleine liberté de mouvement.

Le lundi 10 mai, j'allai voir de bon matin l'ambassadeur autrichien pour lui dire qu'il devait faire aujourd’hui la démarche décisive et déclarer à Sonnino qu'il acceptait ses conditions comme base de pourparlers. Je lui dis que l'Ambassadeur, dans un cas aussi spécial, devait prendre l'initiative et se déclarer responsable de ses résolutions. J'ajoutai que c'était le seul moyen qui restait de s'entendre. Le baron Macchio refusa, bien qu'il connût toute la gravité de la situation. Je soumis à l'Ambassadeur la proposition suivante, empruntée aux dépêches qui venaient de Vienne et de Berlin et que je communiquai dans la suite aux députés italiens comme base de pourparlers : 1° Le Tyrol, autant qu'il est italien ; 2° le territoire de l'Isonzo avec Gradisca ; 3° complète autonomie municipale, université italienne et port libre pour Trieste ; 4° Valona ; 5° l'Italie aura les mains libres en Albanie ; 6° garanties linguistiques et morales au profit des Italiens restant sous le régime autrichien ; 7° l'Allemagne garantit l'exécution loyale de l'accord. Parmi les députés, ces concessions provoquèrent un grand étonnement, car le public italien, comme le Parlement, n'avait pas été informé des dispositions de l'Autriche. Quelques députés ont fait connaître ces points au Vatican. Mais on ne pouvait les utiliser en diplomatie que s'ils portaient la signature de l'ambassadeur allemand ou autrichien. Giolitti me fit part, par un intermédiaire, du désir qu'il avait d'avoir cette note écrite pour l'audience chez le Roi, pour la discussion avec les députés et afin de dissiper les défiances de la presse nationaliste. Il me fut difficile de rassembler en une heure les matériaux demandés. J'y parvins cependant. A onze

heures moins le quart, une conférence eut lieu à la Villa Malta, l'ambassadeur d'Autriche y fut convié. Je proposai comme base du programme écrit les concessions qui avaient été notées de concert avec le prince Bülow. Après de longues résistances, le baron Macchio donna sonassentiment. L'offre autrichienne était maintenant conçue comme il suit :

Rome , le 10 mai 1915 . Les concessions que l’Autriche- Ilongrie est prête à faire à l’Italie sont les suivantes :

1° Tout le Tyrol qui est de nationalité italienne ;

2° Toute la rive occidentale de l’Isonzo, qui est de nationalité italienne, avec Gradisca;

3° Pleine autonomie municipale, Université italienne et port franc pour Trieste qui sera une ville libre ;

4° Valona ;

5° Désintéressement complet de l’Autriche-Hongrie en Albanie;

6° Sauvegarde des intérêts nationaux des sujets italiens en Autriche-Hongrie ;

7° Examen bienveillant des vœux que l’Italie émet encore sur tout l’ensemble des questions qui forment l’objet des négociations (notamment Gorizia et les îles);

8° L’Empire d’Allemagne assume toutes garanties pour l’exécution fidèle et loyale de l’arrangement à conclure entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie. JL’ambassadeur d’Autriche- Hongrie et l’ambassadeur d’Allemagne garantissent l’authenticité des propositions sus-mentionnées (1).

Le baron Macchio manifesta encore des scrupules à l'égard des points 6 et 7. Il finit par céder à mes instances. A onze heures vingt, les exposés étaient terminés et signés. Un fut remis à Sa Sainteté, un à l'intermédiaire de Giolitti, un à l'ambassade d'Allemagne, j'en gardai un pour moi, dont je fis une copie pour l'ambassade d'Autriche. Le contenu de ce document se répandit comme une traînée de poudre. L'effet produit fut excellent. Giolitti nous fît dire que l'exposé contenait les conditions minima auxquelles la paix pouvait être sauvegardée. Le lendemain aurait lieu la séance décisive au

(1) Ce texte est en français dans l’édition allemande.

Conseil des Ministres. Mais il était nécessaire que dès aujourd'hui un exemplaire du document fût envoyé aussi à Salandra et à Sonnino, car Vienne n'avait pas encore transmis à la Consulta cette proposition, et il ne fallait pas que personne pût dire qu'on n'avait pas reçu dans cette forme même la dernière offre de l'Autriche. Sur le désir du prince Bülow, je me rendis dans la nuit chez le baron Macchio. Accompagné d'un jeune diplomate allemand, je le cherchai durant trois heures, mais en vain, dans les clubs et dans les hôtels. Je vins l'attendre dans son palais. Vers minuit, l'ambassadeur d'Autriche apparut. Il hésita encore à signer les copies. Je lui déclarai qu'il était trop tard pour hésiter, que le prince Bülow avait envoyé tout l'exposé à Berlin par télégramme. Je posai la question de cabinet. Le baron Macchio se déclara prêt enfin à apposer sa signature sur les exemplaires destinés aux ministres qui reçurent les papiers cette nuit-là même.

Durant mon séjour à Rome, d'ingénieux journalistes italiens commirent une amusante confusion. Dans les journaux les plus en vue de Rome, on lut à différentes reprises que le prince Bülow avait fait visite au Vatican.

Malgré les démentis répétés de /'Osservatore Romano, le Giornale dItalie et la Tribuna maintinrent leurs affirmations. Ils finirent pourtant par être forcés de déclarer qu'il y avait eu confusion. Ce n'était pas le prince Bülow qui avait été au Vatican, mais le député Erzberger. La Tribuna essaya d'expliquer ainsi le malentendu : « Ma Eszberger non è Bülow. Certamente, ma in effigie non sono che due fratelli siamesi ». Nos amis allemands de Rome rirent de bon cœur quand ils apprirent que le prince Bülow et moi nous ressemblions comme « des frères siamois. »

Le mardi 11 mai, j'appris que l'offre autrichienne avait fait entrer la crise ministérielle dans une phase aiguë. Entre temps, l'Entente répandait le bruit que les concessions des Puissances Centrales n'étaient pas fermes. De source sûre, j'appris que toute retouche apportée à ces concessions déclancherait aussitôt la guerre, Les bruits

mis en circulation par l'Entente furent malheureusement favorisés par une prétendue dépêche adressée de Vienne au baron Macchio : on s'y étonnait, paraît-il, de son initiative. On lui reprochait d'avoir été trop loin.

Cependant, le mercredi 12 mai, le comte Burian faisait savoir qu’il approuvait l'exposé rédigé en commun par les deux Ambassadeurs. Pour dissiper les défiances, je pus offrir, aussi bien aux ministres qu'aux députés italiens, de nouvelles cautions : l’Empereur d'Allemagne offrait sa garantie personnelle;! l'Empereur d'Autriche publierait une proclamation solennelle ; une Commission mixte serait créée aussitôt pour exécuter la cession des territoires en question ; les combattants autrichiens originaires de ces territoires seraient immédiatement mis en liberté et l'administration civile entrerait immédiatement en fonction ; enfin, l'Allemagne garantirait largement la possession durable des territoires nouvellement acquis. Les défiances italiennes qui avaient rendu ces garanties nécessaires étaient alimentées par des remarques faites par certains diplomates autrichiens et allemands à Berlin. Le même soir, d'Annunzio arriva à Rome à grand fracas. A ce signal, commença la politique de la rue. Des troupes de cavalerie et d’infanterie italiennes bloquèrent la Villa Malta. Comme le baron Macchio désirait me parler le soir même, nous convînmes de nous rencontrer chez le baron Ritter, ministre de Bavière près du Vatican. Le baron Macchio me dit qu'il avait maintenant des pleins pouvoirs étendus ; il me pria de voir le lendemain un diplomate autrichien arrivé de Vienne et de rédiger le projet de traité avec l'Italie. 11 ajouta qu'il était maintenant autorisé à conclure le traité dans l'esprit le plus large et le plus accommodant. C'était un progrès essentiel. Cependant, nos adversaires travaillaient infatigablement. Leur argument était toujours le même : il ne faut se lier ni à l'Autriche, ni à l'Allemagne ; les engagements pris ne seront pas tenus. Pour dissiper cette défiance, des personnes bien informées me suggérèrent de faire ajouter par l'Allemagne au renouvellement du traité de Triple Alliance le passage suivant : « L'Allemagne déclare qu'elle

ne soutiendra en aucune façon les efforts soit militaires, soit diplomatiques qui pourraient être faits en vue de reconquérir les territoires présentement cédés ». Je pus donner aussitôt une réponse favorable à cette suggestion.

Dans l'après-midi du 13 mai, je rédigeai, de concert avec le plénipotentiaire autrichien, le projet de traité entre l'Italie et l'Autriche-Hongrie. Le cabinet italien lui-même inclinait de plus en plus à la paix. Mais les partisans de la guerre firent appel à la rue. Un charivari terrible commença. En revenant d'une visite, je fus reconnu près de l'Hôtel des Postes. On lança des pierres sur mon automobile. La foule des manifestants cria : « Abbasso Erbergere » et menaça la voiture. Mon compagnon presque constant, le conseiller de Légation secret von Stockhammern, de la Légation bavaroise près du Quirinal, qui rentra un peu plus tard en automobile, reçut une pierre qui brisa la glace arrière de sa voiture. Cette nuit-là, on apprit que le ministère Salandra-Sonnino était démissionnaire. Le président de la Chambre, Marcora, proposa au roi de charger Giolitti de former un Cabinet.

Le vendredi 14 mai, Rome ressembla à une ville en révolution. Les rues étaient barrées par la troupe. Des députés qu'on savait amis'" de la paix furent molestés et même frappés dans les tramways. La terreur régnait à Rome. Des cortèges de manifestants se déroulèrent toute la journée, drapeaux noirs en tête. L'émotion était grande. Les maisons des députés partisans de la paix étaient surveillées par des individus louches ; leurs familles recevaient des lettres contenant des menaces de mort. Les masses populaires ne savaient rien des offres germano-autrichiennes.

Le samedi 15 mai, à 4 heures de l'après-midi, j'appris que l'ancien Cabinet revenait aux affaires. Giolitti, disaiton, ne pouvait plus rien. Il avait été lui-même menacé de mort. Certains de ses amis me dirent que, moralement et physiquement abattu, il n'était plus capable d'assister aux séances de la Chambre. II avait quitté Rome le samedi soir. Tout ce qu'il avait pu obtenir était qu'une décision ne fût pas prise sans qu'on eût entendu la Chambre. Un

sénateur me rapporta que le roi lui avait déclaré : « Il faut bien que je fasse la guerre, autrement la révolution éclate ». J’étais assiégé de gens qui venaient me dire : Il ne faut pas que l'Autriche révoque ses offres.

Le dimanche 16 mai, je pus adresser au Chancelier le tableau suivant de la situation :

« Pas de décision au Parlement. L’attitude du Roi, d’ailleurs fort intimidé, va être décisive pour le dénouement de la crise. Il faut que le prince Bülow et le baron Macchio aillent au delà des offres déjà faites et qu’ils offrent au Cabinet une cession immédiate afin d’imposer silence aux défiances envers l’Autriche. Au fond, ce n’est pas demander à l’Autriche un nouveau sacrifice ; c’est elle, qui, par suite des hésitations du baron Burian, a rendu nécessaire cette démarche. L’offre peut sauver pour nous la situation. En tout cas, elle rend plus diflicile une déclaration de guerre à l’Autriche, elle affermit à la Chambre, qui doit prendre la décision déformé, la position des neutralistes, et elle ne met pas l’Autriche en mauvaise posture au cas d’une solution pacifique puisque tous les détails de la cession sont réservés à un nouvel accord. Les Ambassadeurs devront absolument avoir en main les pleins pouvoirs nécessaires au plus tard mercredi. »

La formation d'un nouveau Cabinet tardait encore. On n’arrivait pas à trouver un ministre-président pour mettre à la place de Salandra après le refus de Giolitti. Les candidats nommés par la presse aux postes de ministres étaient menacés de mort par la rue. Gomme je quittais la Villa Malta pour un entretien indispensable, je me rencontrai par mégarde avec une patrouille italienne sortant brusquement d’une maison. L’officier qui la commandait frappa de son sabre nu notre automobile découverte. J’étais accompagné d’un diplomate. Nous nous courbâmes tous deux brusquement. C’est à ce geste et à notre rapide allure que nous dûmes de ne pas être blessés ou même tués.

Le lundi 17 mai, on me dit : « D’après des informations absolument sûres, la guerre sera déclarée à l’Autriche avant le 26 mai. Le Conseil des ministres a acquis la conviction unanime que les offres de l’Autriche ne

sont pas sérieuses ». En même temps, je fus invité à m'en aller ce jour-là même. C'est ce que je fis. En me rendant à la gare, je tombai dans une manifestation. Je descendis aussitôt de voiture. J'accompagnai un instant le cortège après avoir dit à mon chauffeur de m'attendre au prochain coin de rue. Cet épilogue se passa sans autres incidents. En compagnie de deux agents de la police secrète italienne, j'arrivai sans encombre à la frontière. Ma présence et mon activité à Rome furent dans la suite, pour le député italien Altobelli, l'occasion d'une « question » à laquelle le gouvernement italien fit la réponse suivante : « Le député Erzberger a été attentivement surveillé pendant son séjour à Rome et a été conduit jusqu'à la frontière lorsqu'il quitta délinitivement la ville, le 17 mai ». Le 19 mai, j'arrivais à Berlin pour faire mon rapport oral.

Le samedi de la Pentecôte, 22 mai, le Chancelier me demanda par téléphone si je ne voulais pas retourner à Rome pour m'employer à empêcher la guerre. Je déclarai que le voyage était inutile ; j'ajoutai que j'étais prêt à envoyer encore une dépêche à Rome. Je reçus une réponse qui confirma ma déclaration : on me disait qu'au point où en étaient les choses, il n'étaiU'pas possible d'arrêter la guerre, à moins que l'Autriche ne consentît à laisser entrer tout de suite les troupes italiennes ; mais que l'Autriche ne s'y déciderait certainement pas. Il n'était pas humainement possible, me disait-on encore, de rattraper le temps perdu durant de longues et pénibles négociations.

Le 24< mai eut lieu l'entrée en guerre de l'Italie. Peu de temps après, je me rendis à Vienne et à Budapest pour rapporter aux ministres les événements de Rome et pour avoir, d'autre part, certains entretiens relatifs à une entente avec la Roumanie. A cette occasion j'eus une rencontre extrêmement vive avec le ministre-président hongrois, le comte Tisza. Il me déclara qu'il était inutile de faire des concessions à l'Italie, que la guerre aurait eu lieu dans tous les cas. A son avis, l'Autriche-Hongrie avait bien agi. Le prince Bülow m'écrivait alors (juin 1915) :

(( Spectacle vraiment grotesque : les mêmes hommes qui, quand j’arrivai à Rome, affirmèrent pendant des mois que je poussais les choses au noir, vont maintenant répétant que le gouvernement italien a toujours été décidé à faire la guerre dans tous les cas et quoi qu’on pût lui proposer. Comme vous le dites excellemment, une chose est aussi fausse que l’autre; la vérité est qu’avec plus d’intelligence à Vienne, plus de décision et d’énergie à la wilhelmstrasse, on pouvait parfaitement sauvegarder la paix. »

Le prince de Bülow qui trouva, à son retour de Rome, un excellent accueil dans tous les milieux allemands, ne put exposer lui-mème à l’Empereur son point de vue. Les bureaux firent tout pour empêcher une rencontre entre l’Empereur et lui. Ce ne fut que dans l’hiver 1916-1917 que le Prince fut invité occasionnellement à une soirée chez l’Empereur. Une entrevue entre l’Empereur et le Prince aurait pu avoir lieu à l’occasion d’une visite de l’Empereur à Hambourg dans l’année 1917 : le vice-chancelier d’alors, Helfferich, sut faire en sorte qu’elle n’eut pas lieu.

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