‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XVI LA BELGIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI LA BELGIQUE

« L’Allemagne ne commencera jamais une guerre pour le seul motif qu’elle croit qu’elle lui est imposée... L’Allemagne ne commencera jamais une guerre en violant un contrat européen. Le gouvernement tient trop à être considéré comme le gardien fidèle des traités que l’Europe a conclus pour maintenir la paix. On suppose en Angleterre que la frontière francoallemande, grâce aux préparatifs de défense français, rend impossible toute offensive et que par conséquent l’Etat-Major générai allemand se verrait dans l’obligation d’envahir la Belgique. Nous ne croyons pas que des journalistes anglais, si bien renseignés qu’ils puissent être, soient à même d’épuiser les combinaisons de l’Etat-Major général allemand. En tout cas, ils se trompent s’ils s’imaginent que le gouvernement suive les vues de l’Etat-Major et leur soit soumis. Pas plus que la neutralité de la Suisse, celle de la Belgique ne sera jamais violée par l’Allemagne. »

Ces paroles mémorables ont été prononcées par le prince Bismarck il y a plus de 30 ans (Post n° 54, 24 février 1887). Elles n’ont jamais été, avant la guerre, révoquées, mais au contraire, elles ont été souvent soulignées par ses successeurs. Lors de la discussion du budget de l’année 1913, au cours d’une séance secrète du Reichstag, on discuta la neutralité de la Belgique. Le secrétaire d’Etat von Jagow déclara nettement que l’Allemagne ne violerait pas. la neutralité belge, quoi qu’il advînt. Le ministre de la Guerre, von Heeringen, interrogé,

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de son côté, sur la conception des militaires, affirma que le haut commandement allemand respecterait la neutralité de la Belgique aussi longtemps que la respecteraient les adversaires de l'Allemagne. Lorsque, durantl'été 1913, un débat international se produisit sur le même sujet, j'ai déclaré, durant le Congrès des catholiques allemands à Metz, à un haut fonctionnaire belge qui y assistait, qu'en àucun cas on ne songeait en Allemagne aune marche des troupes à travers la Belgique. J'avais ajouté foi aux paroles de nos dirigeants responsables. Cet entretien, publié par la presse avec mon approbation, a naturellement été rappelé au public après l'invasion de la Belgique en 1914. On m'accusa d'avoir voulu, avant la guerre, abuser perfidement la Belgique. Ce n'est pas vrai. J'ai fait cette déclaration de bonne foi, en me rappelant le mémorable principe que le prince Bismarck avait établi et conformément auquel il aurait certainement agi dans un cas analogue à celui de 1914.

La marche des troupes à travers la Belgique se produisit sans que le Reichstag eût été consulté. Lorsqu'il se réunit le 4 août, les troupes allemandes étaient déjà, comme le Chancelier le déclara publiquement, en territoire belge. En petit comité, on s'est demandé alors si une protestation ne devait pas se produire au Reichstag. On y renonça parce que l'autorité compétente assura que la neutralité belge avait déjà été violée avant l'entrée de nos troupes. Des militaires et des hommes politiques me dirent que, deux jours avant la déclaration de guerre, il y avait eu des troupes françaises à Namur. On racontait bien d'autres choses encore. Pendant la guerre, je fis une enquête qui me permit de constater que certains soldats et officiers français avaient été vus, quelques jours avant la guerre, à la gare de Namur, mais que c'étaient des Français occupés en Belgique qui avaient avec eux leur uniforme, et qui répondaient à l'ordre de mobilisation. L'opinion publique allemande a été trompée pendant longtemps : on lui assurait que l'Entente avait d'abord violé la neutralité belge, qu'une armée ennemie allait tomber sur les derrières des troupes allemandes et entrer dans le

bassin industriel rhénan. D’autres allaient moins loin. Ils disaient : Si l’Allemagne n’avait pas envahi la Belgique, l’Entente l’aurait fait sûrement. Ils oubliaient que la concentration de l’armée française au moment de la guerre avait eu lieu de telle sorte que la frontière, du côté de la Belgique, restait presque sans défense. Les bruits faux relatifs à une violation de la neutralité belge par l’Entente furent confirmés par la publication de documents provenant des archives du ministère des Affaires Etrangères de Bruxelles. Il y était question d’entretiens entre les militaires belges et anglais au sujet de l’éventualité de l’entrée des troupes allemandes. On comprend dès lors que les premiers temps après la déclaration de guerre l’opinion publique allemande exigeât des garanties toutes spéciales à l’égard de la Belgique au moment où la paix serait conclue. Bien des éléments de la population ne veulent pas encore admettre que l’Allemagne ait violé la neutralité belge sans s’être trouvée « en état de légitime défense. »

Je ne compris tout le dommage politique que nous causa l’invasion de la Belgique que lors de mes fréquents séjours à l’étranger neutre. La question belge se trouvait toujours au premier plan des conversations. En Allemagne même, l’opinion publique fut surexcitée par les informations relatives à la guerre de francs-tireurs. On disait que le clergé belge y avait pris une part active. Malgré tous mes efforts et toutes mes enquêtes, je n’ai pas constaté une fois qu’il fût prouvé qu’un seul ecclésiastique belge ait pris part à une guerre de francs-tireurs. Les enquêtes n’ont jamais abouti qu’à des présomptions, des suppositions, souvent à des confusions.

Les quatre ans d’occupation que subit la Belgique furent pour elle une douloureuse école. Je me suis efforcé de soulager ces misères. Il était extrêmement difficile, à peine possible, de faire bénéficier la généralité du peuple belge de ces soulagements. En plusieurs cas particuliers, j’ai cependant réussi à obtenir des grâces, des remises de peines, d’expulsions, des adoucissements. C’est avec une grande énergie que je m’élevai contre les dépor-

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tâtions belges. Le gouvernement allemand, en édictant les déportations, s’est laissé guider par les motifs suivants : on ne déporterait que les sans-travail, puisque n’importe comment il fallait les nourrir ; le blocus anglais rendait nécessaire l’utilisation de toutes les forces de travail même dans le pays occupé ; le travail forcé n’était pas en contradiction avec les conventions de La Haye (article 43) ; en Allemagne, les ouvriers trouveraient une occupation payée. 11 m’était impossible départager ce point de vue. Je le dis au Reichstag et dans de nombreux entretiens dans les milieux officiels. Si on voulait combattre le chômage — disais-je — on n’a qu’à instituer le travail forcé en Belgique même. Mais il ne faut pas transporter ces gens en Allemagne. Déporter sans choix jusqu’à des professeurs d’université, des négociants qui n’étaient pas des sans-travail produirait un effet désastreux dans l’univers entier. J’ai souvent déclaré que l’effet politique de ces déportations serait fatal au prestige politique de l’Allemagne. Le Saint-Siège fit une démarche officielle. Il se servit souvent de moi comme d’un intermédiaire près du gouvernement allemand, aussi bien pour interrompre les déportations que pour faire rentrer dans leurs foyers des déportés. Dans les milieux politiques berlinois, on comprenait bien ce que de pareilles mesures avaient de mauvais. Mais le Grand Quartier Général restait impitoyable, tout en refusant de prendre la responsabilité de ces rigueurs. Le gouvernement de Berlin avait promis au Saint-Siège de cesser les déportations. Elles continuèrent cependant, et le Vatican se trouva dans une situation très désagréable, car il avait fait savoir par les voies diplomatiques et par la presse que les déportations allaient être interrompues. J’écrivis donc à Ludendorff. Le 10 juin 1917, il m’informa qu’il n’était pas au courant, et qu’il avait demandé des renseignements aux Affaires Étrangères. Je ne lâchai pas prise. Les Affaires Etrangères étaient de mon côté, et avaient nettement l’impression que le Vatican ne tolérerait pas qu’on abusât de lui. Cependant Ludendorff refusa de prendre position, bien que ces détestables mesures fussent le fait du Grand Quartier Général. Le

monde entier se mettant de la partie, l'Empereur décida que les personnes transportées à tort comme sans travail en Allemagne pouvaient immédiatement rentrer dans leurs foyers, et que les déportations devaient cesser. Toutefois, la population belge continua à être envoyée au travail forcé dans la zone des étapes franco-belges, au service de l'armée d'occupation. On chargea ces gens de travaux urgents. Ils ne pouvaient êlre employés à des actes de guerre contre leur patrie. D'autre part, on devait éviter autant que possible d'enlever des travailleurs à leur commune. Le gouvernement berlinois lit déclarer au Saint-Siège qu'il partageait son opinion, que les déportations étaient contre-indiquées et qu'en tout cas il ne fallait y procéder qu'avec tous les ménagements possibles. Le nonce Pacelli lui-même, à l'occasion d'un séjour à Berlin en 1915, a énergiquement agi en faveur de la cessation des déportations.

Dès qu'elles eurent commencé, j'estimai qu'il était de mon devoir d'adoucir autant qu'il était possible le sort des déportés. Sur ma proposition, et avec l'approbation des évêques allemands, on s'occupa des besoins religieux des travailleurs belges d'Allemagne. Un Père jésuite allemand fut nommé sur ma proposition rapporteur. Lui et ses auxiliaires se mirent à visiter tous les camps et tous les lieux de concentration. Des conférences eurent lieu en flamand et en français. Beaucoup de gens qui avaient été indûment déportés purent être renvoyés dans leurs foyers. Des malades obtinrent la même faveur. On lit cesser certains abus qui se produisaient dans les camps de travailleurs. Tout ce que l'administration allemande a fait de bien par le travail de la plupart de ses fonctionnaires en Belgique, les nombreuses institutions sociales nouvelles, l'application de la législation allemande au profit des travailleurs, si supérieure à la législation belge, l'application des assurances ouvrières : les déportations firent oublier tout cela en arrachant de pauvres gens à leurs familles.

Gomme en Belgique le parti catholique avait gouverné jusqu'à la déclaration de guerre, la politique allemande

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était doublement tenue d’entrer en relations étroites avec les milieux catholiques du pays. Le meilleur moyen à employer aurait été d’appeler des catholiques, particulièrement des gens du Rheinland et du Sud de l’Allemagne, aux postes de l’administration qu’il s’agissait de créer en Belgique. Malheureusement, je dus rappeler constamment aux autorités allemandes que le nombre des catholiques appelés en Belgique était extrêmement petit et que les nominations étaient un défi à l’équité. Les efforts qui ont été faits durant quatre ans pour modifier la situation sont restés vains. 11 ne faut donc pas s’étonner que les rapports entre l’administration allemande d’occupation et la majorité du peuple aient été très peu satisfaisants, que le fossé entre l’administration allemande et le clergé belge se creusât chaque jour davantage, et que l’irritation des prêtres crût continuellement. Je proposai donc au Chancelier de créer à Berlin un bureau central qui s’occuperait exclusivement des affaires belges et de constituer dans l’administration belge un département pour les affaires ecclésiastiques. « Il traiterait toutes les questions de politique religieuse et serait en contact immédiat avec le Gouverneur militaire ». Cela était à mon avis d’autant plus nécessaire que, dans tout le département politique de Bruxelles, il n’y avait pas alors un seul catholique. Ma proposition parut bien accueillie d’abord par le gouverneur général de Bruxelles. Le cardinal Hartmann, à Cologne, y était fort sympathique. Malheureusement, j’appris de Bruxelles que les aumôniers militaires allemands de cette ville étaient contraires à la création de ce département. Ils disaient qu’ils pouvaient facilement régler les affaires en question, bien que le nonce de Bruxelles déclarât justement : « Les aumôniers militaires sont là pour s’occuper de l’armée, et non de la population civile ». L’affaire semblait progresser. Je fus donc très surpris, lorsqu’à la fin d’aout 1915, le Chancelier me dit que le Gouverneur Général allemand avait été chez le Cardinal à Cologne et s’était entretenu avec lui de sa politique religieuse générale. Le Cardinal lui avait dit qu’il ne savait pas ce qu’il aurait pu faire lui-même de mieux.

Alors le gouverneur général von Bissing renonça à la création d’un département de politique religieuse, bien qu’il m’ait été possible de constater aussitôt qu’un grand malentendu avait été commis. Le Cardinal exprima le même sentiment à d’autres personnes. Le gouverneur général von Bissing m’écrivit le 11 septembre 1915 :

(( Mes relations avec le clergé belge sont, en somme, satisfaisantes. Par le Nonce, mais aussi par des représentants des évêques, le contact permanent est établi avec mon département politique. Pour les missions spéciales, j’ai l’aumônier militaire Middendorf, un homme habile et plein de tact. En outre, le député du Reichstag Trimborn fait activement partie de l’administration. Ses bonnes relations avec le clergé belge ont été souvent utiles et le seront dans l’avenir. M. Trimborn surveille en qualité de rapporteur les affaires, courantes de la direction des cultes. Il est donc superflu de créer un bureau spécial pour les relations avec le clergé. »

En ce qui concerne les faits et les personnes, cet avis était complètement faux, bien qu’il fût partagé par le Chanceliér. Le 13 octobre, le député Trimborn me dit : « Je ne puis être rendu aucunement responsable de la politique religieuse qu’on fait ici. Je n’ai jamais eu mission de m’en occuper ». Le bureau dont je parle était nécessaire. Je n’en veux pour preuve qu’un fait : deux ecclésiastiques de Portemach « responsables de l’attitude de leurs ouailles » furent envoyés en Allemagne comme prisonniers de guerre. Tous les efforts que je fis en leur faveur restèrent longtemps absolument vains. Le bureau que je préconisais aurait été précisément indiqué pour empêcher ces très regrettables incidents. Je n’en continuai pas moins, par la parole et par la plume, à m’efforcer de réaliser une meilleure entente entre l’administration allemande et le peuple belge. Quand il se produisait des difficultés dans le domaine de la politique religieuse, je recommandais au Gouverneur Général de Bruxelles de se mettre directement en relations avec le Nonce de Bruxelles et d’éviter que, dès le début, les questions fussent présentées sous leur jour le plus défavorable. Dans la suite,

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c’est la conduite que Ton adopta. Cependant, le choix de certaines personnalités impropres à leurs fonctions provoqua des difficultés inutiles. C’est ainsi que le cardinal Mercier se rendant, comme d’habitude, au cloître du Sacré-Cœur de Bruxelles pour la confirmation, fut empêché dans l’exercice de ses fonctions par le chef de police, un fonctionnaire juif. Cette histoire provoqua un grand mécontentement.

Le voyage du cardinal Mercier à travers l’Italie, à Rome, ressembla à une marche triomphale. Les ovations s’adressaient moins encore à sa haute situation ecclésiastique qu’à sa position politique. 11 lui était sans doute désagréable de constater que les manifestations étaient d’origine libre-penseuse et franc-maçonne. L’Association Giordano Bruno, dont on sait la triste célébrité, y prit une part active. On s’explique donc la réserve observée par les journaux catholiques d’Italie. Quant à la presse dont disposait l’ambassadeur français de Rome, négligeant très habilement le caractère politique dont ses fonctions ecclésiastiques étaient également revêtues, elle ne se lassait point de faire l’éloge de la vertu et de la dévotion du prince de l’Eglise. L’entretien avec Briand, auteur de la loi française sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, fit naturellement sensation. Je m’aperçus que le Cardinal, non seulement exigeait une action solidaire de l’Entente en faveur de la Belgique — ce qui, à son point de vue, était légitime — mais ne cachait point qu’il était décidé à faire des difficultés à l’administration allemande lors de son retour en Belgique. Lorsqu’on connut en Allemagne quelle avait été l’attitude publique du Cardinal, les bureaux militaires se montrèrent disposés, malgré le sauf-conduit qu’avait le Cardinal, à ne pas le laisser entrer en Belgique. Il resterait en Suisse. Je m’élevai contre ces intentions, montrant à quelles complications regrettables elles devaient aboutir. Le Cardinal retournerait probablement en Italie. De Suisse ou d’Italie, il pouvait parfaitement s’adresser au peuple belge. Bien des gens exigeaient une intervention du Pape, d’autant plus qu’on craignait que l’attitude du Cardinal ne provoquât

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