‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 22 sur 39 · IU · texte numérisé non relu

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des troubles en Belgique. On parlait de plus en plus d'interner le prince de l'Eglise. Je protestai en disant, qu’au cas où le Cardinal serait interné, il faudrait s'attendre à ce qu'un autre évêque prît sa place. On finirait par interner tour à tour tous les évêques belges. Ce fut l'opinion qu'exprimèrent en ma présence les évêques, autrichiens. Ils insistèrent pour qu'on s'abstînt, si possible, d'exiler le Cardinal. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le Saint-Siège était de cet avis. En présence des idées antagonistes exprimées dans les différents milieux allemands officiels, ce fut l'Empereur qui décida que non seulement le Cardinal pourrait rentrer dans son diocèse, mais qu'on l'y laisserait tout à fait tranquille. Le gouverneur général von Bissing a, par une lettre en date du 15 mars 1916, prévenu le Cardinal de ne plus avoir à s'occuper de politique. Il déclara qu'il ne tolérerait plus que le Cardinal (( fît une politique d'excitation dont tout simple citoyen serait appelé à se justifier devant les tribunaux ». Je crois pouvoir dire que c'est grâce aux efforts de la Curie que des rapports passables furent rétablis entre l'autorité militaire allemande et la plus haute instance ecclésiastique de Belgique.

Je considérai pendant toute la guerre comme une de mes tâches politiques les plus importantes et les plus pressantes de conclure le plus tôt possible la paix avec la Belgique, soit en préparant la paix générale, soit par des préliminaires de paix, soit par une paix séparée. La tâche n'était pas facile. Les opinions qu'on exprimait en Allemagne sur les conditions à faire à la Belgique furent durant toute la guerre très divergentes. Aussitôt après que la guerre eut éclaté, le Chancelier avait excellemment déclaré qu'dl faudrait réparer le tort fait à la Belgique », que par conséquent la Belgique devait être rétablie dans sa liberté, son indépendance et sa neutralité d'autrefois. Mais bientôt on en vint à croire qu'un rétablissement de ce genre ne rétablirait pas la Belgique d'autrefois et que, par la guerre, une Belgique était née, qui était complètement dominée par l'Entente. Les premières conditions dont on parla en Allemagne tendaient à placer la Bel-

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gique sous la tutelle allemande, mais non à l'annexer à l'Allemagne parce que, déclarait-on ouvertement, les représentants de la population catholique belge ne devraient pas jouir de l'égalité des droits au Reichstag allemand. C'étaient notamment les pangermanistes qui préconisaient cette condition. Ils ne voulaient donner à la Belgique qu'une sorte d'administration provinciale, à perpétuité, sous un gouverneur militaire allemand. D'autres conseillaient de diviser la Belgique entre l'Allemagne et la France, et de réaliser ainsi la paix générale. On céderait les provinces wallonnes à la France. On assurerait ainsi le ravitaillement en charbon de la France qui se trouverait détournée de l'Alsace-Lorraine. Il serait dès lors possible de créer une communauté douanière entre l'Allemagne et la France. L'industrie allemande du fer aurait la minette qui lui est nécessaire. L'Allemagne recevrait les provinces flamandes de Belgique. A Anvers, elle aurait sa sortie naturelle sur la mer. Les éléments ethniques flamands seraient incorporés à l'Allemagne. Je compris dès le début que ni sur cette base, ni sur l'autre, il ne serait possible de conclure un arrangement avec la Belgique et avec la France.

En outre, j'étais convaincu que si l'Allemagne voulait faire la paix avec la Belgique, aucun intermédiaire ne serait plus indiqué que le Saint-Siège. Là-dessus j'étais complètement d'accord avec le premier Chancelier que nous avons eu durant la guerre. Il considérait comme impossible d'incorporer la Belgique à l’Empire allemand et comme suffisant un accord économique avec une Belgique reconstituée. Le Saint-Siège fut heureux de constater que le gouvernement allemand n'avait pas en Belgique de visées annexionnistes. Il y aurait eu là une pomme de discorde, môme au point de vue de l'union nationale allemande.

Toute l'affaire prit un nouvel aspect au printemps de 1916. Certaines démarches d'un parent du roi des Belges à Rome laissèrent croire que la Cour de Belgique ne répugnerait pas à un accord avec l'Allemagne. Tout dépendait naturellement des conditions acceptables de l'Allemagne.

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Le 6 mai 1916, je pus dire de la part du gouvernement d'Empire au Saint-Siège :

<( Le gouvernement allemand accueille avec joie toute entremise du Saint-Siège dans la question belge, comme d’ailleurs en général dans la question de la paix. Le gouvernement allemand est également prêt à procéder aussitôt à un échange de vues avec S. M. le roi des Belges sur les moyens de résoudre la question de Belgique. Etant donné la complication de cette question, le gouvernement allemand serait heureux si Sa Sainteté avait la grande bonté d’envoyer en Allemagne un homme de confiance dont le voyage devrait rester secret. On discuterait avec cet homme de confiance toutes les questions en litige, non pas seulement la question belge, mais toutes les autres. Le gouvernement allemand espère qu’une explication de ce genre constituerait un progrès considérable dans la voie de la paix générale. »

Cependant, des difficultés sérieuses surgirent à la Cour de Belgique parce que le Cabinet belge n'était pas d'accord. Ce désaccord se prolongea et l'épisode se trouva interrompu. A la fin de 1916, j'appris que dans la déclaration qu'il allait faire, à l'occasion de la deuxième année de la guerre, le Saint-Père avait l'intention de dire qu’il croyait pouvoir conclure des discours prononcés par les ministres responsables des deux grandes puissances belligérantes, l'Angleterre et l'Allemagne, que « tous les peuples en guerre sont unanimes pour vouloir rétablir la Belgique dans son ancienne indépendance ». Le gouvernement allemand me pria de faire savoir à Rome que le sort futur de la Belgique était une partie des grandes questions à régler lors de la conclusion de la paix. En novembre, je proposai de renouer le fil. Je faisais remarquer que les deux piliers principaux sur lesquels un accord pouvait se construire existaient déjà : d'une part, pas d'annexion pour l'Allemagne ; d'autre part, la Belgique ne deviendrait pas un vassal de la France et de l'Angleterre. Les chances d'accord les plus diverses pouvaient s'établir sur cette base. Le désir de paix était grand dans le peuple belge. La Belgique n'avait pas adhéré à la déclaration de Londres et ne s'était pas engagée à ne pas

LA BELGIQUE

conclure une paix séparée. J’ajoutai que « l’accord avec la Belgique serait le commencement de la paix générale ». Aussitôt après, une personnalité autorisée m’apprit, qu’à cause de l’offensive préparée par l’Entente, le moment n’était pas encore venu d’entamer ce genre de négociations. En ce qui concernait les conditions de la paix, il faudrait que Rome et Berlin s’entendissent d’abord pour les adoucir quelque peu. Le Saint-Siège ne cachait pas que la paix générale n’était pas concevable sans le rétablissement intégral de la Belgique.

Au milieu de juin 1917, je sus de source sûre que le ministre de Belgique à Berne avait émis l’opinion suivante : « La guerre serait finie sur le champ si l’Allemagne déclarait expressément qu’elle veut laisser la Belgique intacte ». Le Ministre se déclarait prêt à transmettre confidentiellement nos conditions. Malgré mon conseil, on ne profita pas de cette offre. En août, le Ministre répéta cette proposition. C’était, disait-il, le moyen le plus simple pour l’Allemagne d’avoir la paix. Naturellement, il ne pouvait être question pour le moment d’une union douanière, etc., avec l’Allemagne. 11 croyait pouvoir supposer qu’on pourrait, de cette façon, ôter à l’Angleterre le désir de continuer la guerre. L’Allemagne ne réagit pas davantage (on décrira plus tard le rôle décisif que joua la Belgique lors de l’entremise du Pape en faveur de la paix). Au contraire, le général Ludendorff me dit le 11 septembre que la résolution du Reichstag ne devrait pas lier les mains au Chancelier, notamment dans la question belge. Il faudrait qu’à l’avenir — disait-il — l’armée anglo-française fût assez éloignée de la frontière allemande pour que notre industrie du Bas-Rhin ne se trouvât pas menacée par le développement de l’aviation. Si on rétablissait la Belgique — ajoutait-il — il faudrait que la ligne de la Meuse seule devînt la ligne de concentration des armées ennemies. 11 faudrait en outre une union douanière avec la Belgique. Je lui déclarai que je suivais une voie différente : la Belgique devait devenir un pays perpétuellement neutre. Sa neutralité serait garantie par toutes les grandes Puissances. Il ne faut pas

— ajoutai-je — à cause de la Belgique, continuer la guerre. Si l’hiver prochain est rigoureux, une révolution sociale peut éclater, non seulement chez nous, mais dans toute l’Europe. Ludendorff me déclara qu’il ne croyait pas à une neutralité quelconque. Gomme Ludendorff était devenu et devait rester jusqu’à la débâcle le souverain absolu de l’Allemagne, et qu’il prenait lui-même toutes les décisions politiques ou les influençait de la façon la plus essentielle, il était impossible de continuer sur cette base les négociations avec la Belgique. Cependant, au Reichstag et ailleurs, j’ai toujours répété avec insistance qu’une déclaration nette et catégorique sur le complet rétablissement de la Belgique était la condition préalable de toute négociation de paix. Je préconisai inlassablement la réparation des dommages de guerre subis par la Belgique, non seulement parce que le Chancelier avait promis cette réparation dès le début de la guerre, mais parce que l’équité et la morale l’exigeaient. Or, même dans les rangs de la fraction du Centre, je trouvai en août 1917 des résistances incompréhensibles. Enfin, je réussis, comme membre du Cabinet de guerre du prince Max de Bade, à faire partager mon opinion par le gouvernement allemand. L’Allemagne n’ouvrit la bouche au sujet de la Belgique qu’au moment où elle n’avait plus rien à dire.

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