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CHAPITRE XVII

LA QUESTION DE LA GUERRE SOUS-MARINE ET L’ENTRÉE EN GUERRE DE L’AMÉRIQUE

Quoi qu'on en dise, c'est un fait que l'administration allemande de la Marine a commis une fatale erreur en négligeant la construction des sous-marins. Dès l'année 1905, en conséquence des expériences auxquelles procédait la France, je conseillai à la Commission du Budget du Reichstag d'en entreprendre d'analogues aussi rapidement que possible. Le secrétaire d'Etat von Tirpitz répondit alors que les sous-marins n'étaient propres qu'à la défense des ports et qu'il valait mieux laisser les nations étrangères sacrifier leur argent et leurs hommes en de pareilles expériences. Surtout les députés du parti populaire (le docteur Leonhart, docteur Struwe, Gothein) faisaient tous leurs efforts pour obtenir qu'on construisît rapidement des sous-marins et qu'on procédât aux essais nécessaires. L'administration de la Marine était sourde. Elle ne s'intéressait qu'aux grosses unités de combat.

Pendant la guerre, quand les sous-marins eurent déjà accompli leurs premières prouesses, il n'a pas été produit ce que l'industrie et la technique allemandes auraient pu produire. Une fois, l'admistration de la Marine disait que les chantiers étaient trop occupés, puis elle prétendait que l'industrie des machines ne pouvait pas en livrer suffisamment. Dans des séances confidentielles, je fis part de renseignements sûrs que m'avait fournis

l'industrie, et je m’en servis pour démontrer l’inexactitude de ces affirmations. En décembre 1916, j’adressai à l’Amirauté un mémoire qui utilisait des renseignements d’experts. J’y disais :

« Un plan d’ensemble fait défaut. On ne construit que des bateaux peu nombreux et de même type. Il y faut beaucoup de personnel, et la construction est pleine d’interruptions. La construction en masse offre le seul moyen de disposer rapidement des engins indispensables. »

Il est tragique de constater que c’est seulement dans la dernière année de la guerre qu’on a commencé la construction systématique des sous-marins.

Moins l’Allemagne avait de bateaux, plus la presse pangermaniste prêchait la guerre sous-marine à outrance. Le signal avait été donné par le Grand-Amiral von Tirpitz au Grand Quartier Général dès la fin de novembre 1914. J’obtins pour le journaliste américain M. von Wiegand une entrevue de M. von Tirpitz. Il déclara :

« L’Angleterre veut nous affamer. C’est un jeu que nous pouvons jouer aussi : cerner l’Angleterre, torpiller tout bateau anglais ou allié qui s’approche d’un port anglais et paralyser la plus grande partie du ravitaillement de ce pays. »

Le journaliste américain, étonné, demanda si l’Allemagne avait assez de sous-marins pour y réussir. M. von Tirpitz répondit : « Oui, pour les sous-marins de grand type, nous sommes supérieurs aux Anglais. Il ne faut pas oublier que les sous-marins opèrent surtout le long des côtes, et que la Manche est un domaine d’action particulièrement propre à leurs entreprises. La question"est de savoir si les sous-marins peuvent opérer aussi bien dans d’autres eaux. »

Par ces phrases sonores, d’ailleurs nullement conformes aux faits, on persuada longtemps le peuple allemand, on me persuada moi-même, que la guerre sousmarine sans restriction était le moyen de terminer rapidement et victorieusement la guerre. Mais à cette époque l’Allemagne n’avait pas un seul sous-marin qui

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pût faire le tour de l’Angleterre. Tandis que le Haut- Commandement s’enveloppait, au sujet des nouveaux moyens de continuer la guerrç, dans un silence très explicable jusqu’au moment où on pourrait se servir de ces engins, le directeur de la marine allemande s était engagé dans la voie opposée, et il provoquait les protestations des neutres, avant même que l’Allemagne pût agir. En même temps, cette action provoqua les premiers dissentiments profonds dans le peuple allemand. Les uns croyaient aveuglément Tirpitz; les autres envisageaient les effets immanquables que la guerre sous-marine produirait à l’étranger neutre, particulièrement aux Etats-Unis, et ils déconseillaient l’emploi d’une arme qui susciterait aux Puissances centrales de nouveaux et puissants adversaires. Ce furent les six grandes associations économiques allemandes (Associations des Agriculteurs, des Paysans allemands, Associations de Paysans chrétiens, Uniorf centrale des Industriels allemands, Union des Industriels allemands, Union allemande des classes moyennes) qui, à la fin de 1915, entreprirent la lutte politique en faveur de la guerre sous-marine. Dans une adresse au Chancelier, ils exigeaient « de ne pas pousser le souci des intérêts américains au point de renoncer à l’arme la plus efficace dont l’Allemagne dispose dans sa lutte économique contre l’Angleterre ». Dans les milieux mêmes de la marine, un conflit violent éclata, puis entre la marine et l’armée et bien davantage encore entre la direction de la marine et les hommes politiques. Il s’agissait de savoir comment on ferait la guerre sous-marine, si elle serait une « guerre de croisière », avec avertissements et sauvetage des personnes avant le torpillage des bateaux, ou si elle serait « sans restriction », c’est-à-dire sans aucun avertissement. Bien des Allemands, comme s’ils avaient voulu provoquer directement les neutres, employaient volontiers le terme de « guerre sous-marine sans ménagements ». Enfin, la discussion, intérieure et internationale, se posa dans les termes suivants : Torpillera-t-on les transports de passagers? De nombreux marins me dirent qu’il était techniquement impossible

pour un sous-marin de distinguer, même à une courte distance, les navires de commerce et les transports de passagers armés ou sans armes. Ils ajoutaient que pour que la guerre sous-marine eût un résultat, il fallait que le commandant pût torpiller tout navire sans avertissement, surtout en présence du nombre croissant de moyens employés par l'adversaire pour nous tromper et des mesures de défense qu’il inventait incessamment. D’autres marins, au contraire, déclaraient que le bénéfice que l’Allemagne retirerait du coulage des navires serait toujours bien inférieur au grand dommage qui résulterait des déclarations de guerre qui s’en suivraient de la part des neutres, particulièrement des Etats-Unis. Le chancelier de Bethmann-Hollweg m’a parlé souvent en adversaire de la guerre sous-marine sans restriction. Plusieurs fois, il a employé les expressions suivantes : « Si nous adoptons cette façon de faire la guerre, le monde entier nous abattra comme un chien enragé. La plupart des neutres — ajoutait-il — répondraient à la guerre sous-marine sans restriction par la rupture des relations ou par la déclaration de guerre. »

L’année 1915 se passa dans un calme relatif. Le gouvernement était tout occupé de la déclaration de guerre de l’Italie, qui avait eu lieu au printemps, puis de l’entrée en guerre de la Bulgarie à nos côtés. Ce ne fut qu’à la fin d’août que Tirpitz essaya, en proposant sa démission, d’exercer une pression en faveur de la guerre sous-marine sans restriction. Il tentait en même temps d’augmenter son influence politique personnelle. Le Chancelier me dit le 4 septembre que la démission serait refusée; l’Empereur avait déclaré que Tirpitz était l’officier qui, durait la guerre, devait rester à sa place. Le lundi suivant, j’appris à l’Office de la Marine que le secrétaire d’Etat von Tirpitz avait, dans sa lettre de démission, fait remarquer que, depuis l’avènement du chancelier de Bethmann-Hollweg (1909), les constructions navales nécessaires avaient été entravées ; qu’en 1912, à la suite delà mission de lordHaldane, le premier coup avait été porté aux constructions que l’Empereur lui-même avait souhaitées; qu’on leur portait

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maintenant le deuxième coup en entravant la guerre sousmarine. Tirpitz disait ne pouvoir, dans ces conditions, supporter les responsabilités de sa charge, et qu'il avait pour cette raison donné sa démission. En la refusant, l'Empereur, qui attachait une grande importance à la position de von Tirpitz comme officier de marine, avait retiré les pouvoirs accordés à Tirpitz au début de la guerre. 11 avait seulement déclaré qu'il voulait avoir 1 avis de Tirpitz dans toutes les questions essentielles de la guerre navale. J'appris en outre que la situation de Tirpitz était devenue intenable parce que son adversaire, M. von Holtzendorff, avait été nommé chef de l'Amirauté. Tirpitz avait refusé de le recevoir. La condition sine qua non que Tirpitz mettait à rester à son poste était la suivante : l'Empereur le recevrait, il compléterait sa lettre en modifiant le passage relatif à l'audition de Tirpitz dans toutes les grandes questions. 11 préciserait en disant qu'il serait consulté sur toutes les questions importantes de la guerre navale. J'étais alors, pour des raisons de politique intérieure et extérieure, adversaire de la retraite de M. von Tirpitz ; je craignais qu'elle décourageât la flotte et encourageât l'étranger. En outre, une crise de chancellerie aurait pu se produire. Je recommandai donc au chef du cabinet delà Marine d'arranger un entretien avec l'Empereur et Tirpitz, entretien à la suite duquel on laisserait à ce dernier l'essentiel de ses fonctions. Le chef du Cabinet se déclara prêt à travailler à une entente. En même temps, il m'affirma qu'il était faux qu'il fût l'adversaire de Tirpitz. On parvint à concilier les antagonismes, mais il était clair qu'on ne les avait pas supprimés.

L'année 1916 apporta un redoublement de la lutte, bien qu'au début de l'année nous n'eussions en tout qu'un peu plus de 50 sous-marins. Le tiers seulement des sousmarins pouvait combattre en même temps. Un tiers était en réparations, un tiers se rendait sur les lieux du combat ou en revenait. Plus tard, la proportion changea : elle devint, pour les sous-marins en action, de un à cinq. C'était le secrétaire d'Etat von Tirpitz qui menait la lutte politique. Et cependant, il ne faisaitjamais connaître clai-

rement ses véritables intentions. J'essayai de les lui faire dire dans un long entretien que j'eus avec lui dans la première moitié de janvier. M. von Tirpitz se plaignit qu'il n'eût rien à dire dans toute la question de la guerre sousmarine. Quand elle avait commencé, en février 1915, on ne lui avait pas demandé son avis. Il estimait que le moment avait été prématuré et mal choisi. Je rappelai au Secrétaire d'Etat son interview de novembre 1914 avec le journaliste américain von Wiegand. Il me répondit qu'il n'avait pas parlé alors de la date à laquelle on devait commencer cette guerre. Cette réponse ne me sembla point convaincante. Aujourd'hui — dit M. von Tirpitz — je suis « inébranlablement convaincu que, par une guerre sous-marine menée sans ménagements, la marine est capable d'abattre l'Angleterre en six semaines au point de la forcer à demander la paix sans condition ». Je me rappelle très exactement ces mots parce que, par mes questions, j'amenai M. von Tirpitz à les répéter et qu'ils me parurent alors extrêmement osés. Peu de jours après (17 janvier), j'adressai au chef de l'Amirauté von Holtzendorff une lettre dans laquelle je rappelais les divergences de vues que soulevait la question, et je lui demandais de répondre aux trois points suivants :

« 1° Etes-vous sûr que la guerre sous-marine totale qui ne force pas le sous-marin à se montrer contraindra l’Angleterre à céder dans les délais voulus? 2° Une guerre sous-marine qui permet diverses exceptions et qui force les sous-marins à se montrer aurait-elle les mêmes résultats? 3° La marine n’a-t-elle pas en son pouvoir un autre moyen de forcer l’Angleterre à céder ? »

Peu de jours après l'envoi de cette lettre, M. von'TIoltzendorff, dans un long entretien qu'il eut avec moi, me dit « que seule la guerre sous-marine sans ménagements pourrait avoir des résultats contre l'Angleterre. En six mois, les sous-marins pourraient anéantir tant de bateaux anglais que l'Angleterre serait sûrement disposée à faire la paix. Mais on ne pouvait avoir ce succès que si les sous-marins pouvaient torpiller tous les bateaux, même

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neutres, et sans avertissement. La marine n’avait pas d’autre moyen de forcer l’Angleterre à céder. Quant à la question décisive de savoir s’il fallait employer cette arme, elle était d’ordre purement politique, et c’était le Chancelier qui devait la trancher puisque c’était lui qui devait supporter toute la responsabilité.

Je lis remarquer que si la marine était capable d’enfermer l’Angleterre dans un blocus si efficace, elle devait être encore plus capable de bloquer par des mines et des sousmarins les ports anglais où se chargeait le charbon, et d’amener la France et l’Italie à la paix en coupant leur ravitaillement en charbon. On pouvait torpiller sans avertissement les bateaux charbonniers qui n’étaient que des bateaux ennemis. Il n’y avait pas à craindre de complications avec les neutres. Je préconisai à différentes reprises cette guerre sous-marine partielle et dirigée contre des ports déterminés. Mais la marine n’a jamais tenté de s’engagé^ dans cette voie. Je proposai en outre que la marine, qui avait enregistré précisément en Méditerranée de si grands succès, se mît à barrer complètement le ravitaillement de Salonique et préparât ainsi la fin de la guerre dans les Balkans. On n’accepta pas davantage ces propositions. Quelques jours après (22 janvier), M. von Holtzendorff me demanda pourquoi je lui avais adressé les trois questions précises. Je lui répondis que c’était pour être parfaitement éclairé, mais aussi parce que M. von Tirpitz m’avait déclaré : « La guerre sous-marine sans ménagement contraindra l’Angleterre en six semaines à demander la paix sans condition ». L’Amiral von Holtzendorff se récria ; je devais avoir mal entendu. Je niai énergiquement. J’étais frappé delà différence entre les délais indiqués par M. von Tirpitz : six semaines, et ceux indiqués par M. von Holtzendorff : six mois. J’en fis part d’ailleurs aussitôt au Chancelier. Avant mon départ pour l’Orient, au début de février 1916, les milieux officiels décidèrent une extension de la guerre sous-marine et rédigèrent à ce propos un mémoire où certaines gens crurent trouver l’annonce du début de la guerre sous-marine à outrance. A ce moment, une propagande opérant avec des chiffres fantastiques fut faite en sa

faveur. Cette propagande ressemblait à celle qui avait eu pour but, en mai 1915, de forcer le gouvernement italien à déclarer la guerre sous la pression du peuple de la rue. C'était à mon avis la première fois que la « rue » s'emparait de la politique en Allemagne. Lorsque je revins d'Orient, je trouvai Berlin transformé en une maison de fous. Quand on n'était pas pour la guerre sous-marine à outrance, on était considéré comme un ennemi de la patrie, un défaitiste, etc. Quand on demandait timidement ce qu'il adviendrait de l'Allemagne si, comme il était sûr, les États-Unis entraient alors dans la guerre, ces héros maritimes de cabinet avaient une réponse toute prête. Ils disaient qu'on verrait plus tard, ou bien qi*e la guerre sous-marine aurait des effets si prompts que l'Amérique n'aurait même pas le temps de prendre part à la guerre. Le 27 février, j'eus un nouvel entretien avec un haut officier de l’Amirauté. Je lui expliquai que, dans les six mois dont il était question, le tonnage total pourrait être, au cas le plus favorable, réduit de 4 à 5 millions de tonnes, mais que, dans le même temps, nos adversaires construiraient au moins un million de tonnes, et qu'en même temps, le million 700 mille tonnes de tonnage allemand qui se trouvait dans les ports neutres serait sûrement perdu pour nous. La diminution totale de la flotte mondiale ne représenterait donc que 2,3 millions, c'est-à-dire un huitième du tonnage anglais de 18 millions de tonnes. Dans ces conditions, je concluais qu'il était impossible que l'Angleterre demandât la paix. L'officier de marine accorda que mon calcul était exact. Il me déclara que j'avais calculé trop haut les résultats de notre marine. Puis il posa trois questions : 1° Sommes-nous forcés? (les forces allemandes diminuent continuellement ; l'armée de terre ne peut pas tout faire ; la marine doit justifier les sacrifices qu’on a faits pour elle.) 2° Pouvons-nous? (il croyait pouvoir répondre affirmativement.) 3° Avons-nous le droit? (G'estle Grand Quartier Général qui déciderait dans quelques jours.) Quand je lui demandai : «Etes-vous fermement convaincu que la marine abattra rapidement l'Angleterre par la guerre sous-marine sans ménagements? » le capitaine

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répondit : « Nous l'espérons ». Je répartis : <( Vous restez donc dans le vague. » Un autre officier de marine, occupant un poste éminent, tenta de dissiper les soucis que me causait une entrée en guerre possible de l'Amérique. 11 me dit : « Sait-on un autre moyen d'abattre l'Angleterre? » Je répondis que le moyen proposé par lui ne mènerait pas au but cherché, et je demandai de nouveau que la marine montrât, dans un domaine plus restreint, quel genre de succès elle pouvait remporter (blocus de Salonique, blocus de l'exportation des charbons anglais). En ce qui concerne cette dernière mesure, on me répondit enfin qu'il était techniquement impossible d'empêcher l'exportation des charbons, parce que les charbons anglais traversaient toujours le canal sous forte escorte, puis longeaient la côte jusqu'au Havre et étaient transportés ensuite par chemin de 1er. Les sous-marins ne pouvaient pas intervenir. Je répondis que si les charbons anglais, dont j'estimais l’exportation au moins à trente millions de tonnes par année, suivaient ce chemin, il était encore plus facile que l'importation des grains, qui se montait au plus tàsept millions de tonnes par année, suivît le chemin inverse. Que devenait dans ces conditions la possibilité d'affamer l’Angleterre par les sous-marins?

11 était naturel, mais il était aussi regrettable que de pareilles discussions ne pussent être mises sous les yeux du public qui, dans sa majorité, ne voyait pas dans la guerre sous-marine sans restriction le chemin qui devait conduire au désastre, mais celui qui menait au salut de l'Allemagne. Encore une fois, ce fut la raison froide qui triompha. En mars 1916, Tirpitz quitta l'Oflice de la marine. Le leader national-libéral Bassermann lui écrivit une brochure d’adieu, dont voici quelques lignes :

« Le fidèle pilote a quitté le vaisseau-amiral... Tirpitz le grand homme d'Etat... Nous irons en pèlerinage vers Tirpitz en son royaume du Schwarz Wald quand nous voudrons écouter ses conseils sur notre puissance navale et sur les moyens de la développer ». La retraite de Tirpitz fut le commencement des luttes parlementaires déchaînées par la guerre sous-marine. Ce furent les

nationaux libéraux qui la commencèrent. Leur leader Bassermann les menait au combat. Il eut la malchance de briser, d’ailleurs, Trinité de sa propre faction. Après un combat acharné derrière les coulisses, toutes les motions des partis furent renvoyées à la Commission qui les discuta en séance secrète et sans rendre compte à l’Assemblée plénière. Ce furent les conservateurs et les socialistes indépendants (les extrêmes se touchent) qui préconisèrent un débat public en séance plénière. Dans les coulisses, le combat alla très loin. Témoin une lettre du président de la Ligue maritime, le prince Salm, au chef du cabinet civil (23 avril). On y trouvait les phrases suivantes : « Si les Etats-Unis nous déclarent la guerre, rien ne peut être plus avantageux pour nous, car nous recouvrerons notre liberté d’action à laquelle nous avons malheureusement renoncé ». On retrouvait dans celte lettre les « délais de six mois » qui agissaient déjà comme une maladie contagieuse. « Il faut faire enfin du travail sérieux ». « La guerre sous-marine sans restriction provoquera de la part de notre peuple un cri de joie. » La réponse faite sur Tordre de l’Empereur déclina en termes tranchants « une intervention aussi légèrement motivée dans les affaires impériales ». Je continuai énergiquement la lutte contre la guerre sous-marine sans restriction. Je me disais : si l’Amérique entre en guerre, la guerre est perdue pour nous. Et je conservai cette conviction, même lorsque j’entendis des membres de mon propre parti acclamer la guerre sous-marine sans restriction.

Je considérais que ma tâche politique la plus importante était d’éviter l’intervention de l’Amérique. Presque tous les marins étaient aveugles. Pour ne pas laisser le peuple entier se précipiter au désastre à leur suite, je proposai de nouveau à l’Amirauté, en juin 1916, de montrer ce que pouvait faire la marine en bloquant complètement l’Irlande. L’Amirauté refusa en disant que le plan était techniquement inexécutable. Quand la Commission du Reichstag se réunit en octobre, une vigoureuse offensive eut lieu en faveur de la guerre sous-marine à outrance. On affirma que Hindenburg et

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Ludendorff étaient d’avis qu’on la commençât immédiatement. L’autorité militaire de ces deux hommes devait imposer silence à toutes les objections d’ordre politique. Dans l’une des premières séances, je dis au secrétaire d’Etat aux Affaires Étrangères, von Jagow : « Il est absolument sûr que, si l’on commence la guerre sousmarine sans restriction, les Etats-Unis nous déclareront un jour ou l’autre la guerre. Même si j’admets que nos sous-marins forcent bientôt l’Angleterre à demander la paix, je prie M. le secrétaire d’Etat de me dire par quels moyens il pense pouvoir conclure la paix avec les Etats- Unis ». M. von Jagow répondit, laconiquement comme à Tordinaire, qu’il n’y avait pas de moyens pareils et que, par conséquent, il ne fallait pas commencer la guerre sous-marine sans restriction. Toute l’explication aurait pu linir là. Mais le secrétaire d’Etat Helfferich, s’appuyant sur une énorme quantité de chiffres, essaya de montrer qhe la guerre sous-marine sans restrictions ne pourrait pas affamer l’Angleterre et, qu’à ce point de vue, elle serait un fiasco. Le tableau qu’il traça était si frappant que tous les assistants durent avoir l’impression que l’Allemagne ne commencerait à aucun prix la guerre sous-marine sans restriction. Dans la séance de l’après-midi on tenta d’affaiblir cette impression. Le nouveau secrétaire d’Etat à l’Oftice de la Marine, Capelle, se plaça au point de vue technique pour préconiser le début immédiat de la guerre sous-marine. Il affirma hardiment que l’importance de l’Amérique au point de vue de la guerre était égale à zéro. Je lui répondis par un oh ! oh!de protestation.—Mais parfaitement, répéta-t-il, égale à zéro! Tandis que les nationaux-libéraux et les partis de droite étaient partisans de commencer aussitôt la guerre sous-marine, le parti populaire (démocrate) condamnait les moyens déloyaux employés dans la lutte contre le gouvernement. Les social-démocrates refusaient de faire dépendre leur point de vue à l’égard de cette question de la position que prenait le Grand Quartier Général. Il fallait — disaient-ils — considérer la chose au point de vue politique. La fraction social-démocratique repoussait l’emploi sans ménagement

des sous-marins au nom des intérêts légitimes des neutres. Le Centre répondait aux partisans de la guerre sous-marine que le Chancelier seul était responsable des décisions politiques, et que la décision du Chancelier devait « s'inspirer essentiellement de celle du Grand Quartier Général. jVu cas où la décision aurait lieu en faveur de la guerre sous-marine sans ménagement, le Chancelier pourrait être sûr de l'approbation du Reichstag ». Toute la discussion aboutissait à proclamer juste la position prise par le Chancelier : la guerre sous-marine sans restriction ne serait point commencée. Cette opinion fut confirmée par des informations qui nous parvenaient des pays belligérants. On considérait cette arme comme une menace immédiate pour le nerf vital de l'Angleterre, qui ne déposerait certainement jamais les armes avant d'avoir rétabli sa supériorité traditionnelle sur les mers. Le sentiment que la Grande-Bretagne peut être dominée sur mer par l'Allemagne et sérieusement menacée dans ses privilèges insulaires soulèverait le dernier Anglais, ranimerait même certaines forces épuisées de la nation anglaise, et les lancerait de nouveau dans la lutte.

Ce ne fut qu'au printemps de 1917 que j'eus connaissance des démarches officielles qui avaient été entreprises dans le deuxième semestre de 1916 par l'Allemagne près des Etats-Unis pour obtenir l'entremise de Wilson en faveur de la paix. Au milieu de juillet 1916, le comte Bernstorff fut chargé officiellement de prendre contact avec le président Wilson afin de préparer une action en faveur de la paix. Le président Wilson se déclara prêt, et il promit de discuter le détail de la question quelques semaines après avec l'Ambassadeur. Lorsqu'en août, la Roumanie déclara la guerre et pénétra en Hongrie, Wilson dit à l'ambassadeur d'Allemagne qu'on ne pouvait pour le moment faire de démarches parce que la guerre battait son plein, que l'Entente se préparait à frapper le grand coup contre les Puissances Centrales et que son entremise n'aurait point de succès. Lorsque la marche des troupes roumaines se fut arrêtée et que les Allemands passèrent à l'offensive, le comte Bernstorff

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demanda, en octobre 1916, où en étaient les choses. Le président Wilson déclara qu'il travaillait sans trêve à la paix, mais qu'il ne pouvait encore prendre d'initiative en pleine campagne électorale. Aux Etats-Unis, on dirait qu'il exécute une manœuvre électorale. Les Puissances belligérantes ne feraient pas attention à ses propositions, parce qu'on considérait son élection comme incertaine. Le comte Bernstorff partagea son avis. Peu de temps après son élection, en novembre 1916, le Président Wilson dit au comte Bernstorff qu'il allait maintenant entreprendre une action énergique, et qu'il la ferait connaître au monde avant Noël. Le comte Bernstorff lui promit de l'appuyer. Tout à coup, sans qu'on eût averti Wilson, l'offre de paix allemande eut lieu, à la surprise générale, le 12 décembre 1916. Wilson fut indigné. Le comte Bernstorff déclara que sans doute, à cause des communications défectueuses avec l'Allemagne, il avait été impossible/ d'avertir à temps Wilson. Il n'avait qu'à continuer tranquillement ses propres démarches. Sa déclaration relative à la paix fut faite le 18 décembre 1916. Lorsque Wilson eut reçulesréponses des Puissances belligérantes, il informa le comte Bernstorff que, malgré son appparent échec, il continuerait l'action commencée. Il rédigerait une nouvelle note qui paraîtrait en février. Le comte Bernstorff fut très satisfait. Il rappela l’offre allemande et déclara qu'il ferait tout son possible de son côté.

Sans aucune annonce préalable et d'une façon qui fut une grande surprise pour l'Amérique, l'Allemagne commença, le 1 er février 1917, la guerre sous-marine sans restriction. Wilson répondit par la rupture des relations diplomatiques. Il refusa même de recevoir le compte Bernstorff. En même temps, Wilson recevait la nouvelle de la dépêche du secrétaire d’Etat Zimmermann au sujet du Mexique. Le Président Wilson déclara à un Hollandais de marque qu'il ne pouvait plus négocier avec l'Allemagne. En même temps qu'on lui promettait d'appuyer son action en faveur de la paix, on rédigeait cette note mexicaine. Tous ces faits furent cachés au public allemand comme au Reichstag. Mais en voulant les exposer de façon

cohérente, j’ai devancé quelque peu les événements.

A peine l’offre de paix allemande du 12 décembre 1916 était-elle faite que, le 22, l’Amirauté exigeait le commencement immédiat de la guerre sous-marine sans restriction. Le secrétaire d’Etat von Jagow, un des adversaires principaux de cette arme, était parti en novembre 1916. Son successeur, Zimmermann, montra plus de sympathie pour la guerre sous-marine. Dans tous les départements du ministère des Affaires Etrangères, — on y était pourtant rarement d’accord — on était convaincu qu’il ne fallait à aucun prix employer ce moyen de combat. Il fut combattu avec une force logique particulière par le directeur de la section juridique. Les rapporteurs du département politique avaient décidé à l’unanimité de quitter leur emploi si on commençait la guerre sous-marine à outrance. Ils voulaient ainsi empêcher qu’on s’engageât dans cette voie fatale. Notre ambassadeur à Washington, comte Bernstorff, profitait de toutes les occasions pour annoncer que la guerre sous-marine déclencherait automatiquement une déclaration de guerre de l’Amérique. Il priait qu’on lui laissât le temps de continuer ses démarches en faveur de la paix.

A l’étonnement de tous, la décision en faveur de la guerre sous-marine à outrance fut prise au Grand Quartier Général au début de janvier 1917. Le chancelier von Bethmann-Hollweg s’inclina devant une décision dont il avait toujours été profondément convaincu qu’elle serait fatale à l’Allemagne. Le 16 janvier 1917, je fis encore près de lui une tentative et j’écrivis, qu’au cas où l’on ferait la guerre sous-marine sans restriction, les transports de passagers devraient être exceptés et traités d’après les règles de la guerre de croisière. '

« On peut facilement distinguer les transports de passagers et les navires de commerce. Le commandant d’un sous-marin m’a déclaré que cela est aussi facile que de distinguer un bœuf d’un chat. Les transports de passagers n’ont que peu de fret. Les accusations qui vont être portées contre la barbarie allemande auront moins de force si nous ne torpillons pas sans autre forme de procès les transports de passagers. Il est encore possible, de cette façon, d’éviter qu’un conflit éclate avec l’Amérique. »

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En outre, je proposai de remettre à la fin de février ou au commencement de mars le début de la guerre sousmarine sans restriction. Je fis dire alors au prince Bülow qui séjournait en Suisse : « Je redoute la rupture très prochaine avec les Etats-Unis ». Le 19 janvier, je fis une dernière tentative près de l'amiral von Holtzendorff. Il me déclara à ma grande surprise que les vapeurs de passagers pouvaient circuler sans crainte à la condition qu’ils ne contiennent pas de marchandises de contrebande, qu’ils suivent une route déterminée et qu’ils portent des insignes convenus. Les propositions que la direction politique apporterait à ce sujet seraient naturellement acceptées. Mais cette promesse ne fut pas tenue. Le 1 er février 1917 fut le signal du malheur national. Peu de temps auparavant, dans une séance secrète de la Commission du Reichstag, le secrétaire d’Etat Helfïerich avait essayé, avec les mêmes chiffres dont il s’était servi ei^ octobre contre la guerre sous-marine, de prouver qu’il était nécessaire de la commencer. Je me rappelle encore que tous les membres de la Commission se groupèrent autour de l’orateur. Comme je restais seul assis à ma place, le Chancelier me demanda, de sa table, pourquoi l’exposé ne m’intéressait pas. Je lui répondis que je ne pouvais pas écouter ces artifices arithmétiques. Dès février, j’ai su que dans les milieux de la franc-maçonnerie française et anglaise on estimait que les esprits étaient, en Angleterre, dominés par l’âpre résolution de braver la guerre sous-marine. « Tout Anglais sent avec le gouvernement qu’il est impossible de reculer, et qu’il faut accepter tout prolongement de la guerre motivé par de nouvelles mesures de défense. Il est impossible d’affamer l’Angleterre ». En Allemagne, au contraire, malgré la déclaration de guerre américaine, on accueillit avec un enthousiasme enfantin les premiers résultats des torpillages exécutés sur des navires ennemis et neutres. Pour conserver les fameux délais de six mois, le secrétaire d’Etat Helfferich fit opposer l’importation et l’exportation d’Angleterre durant les années 1916 et 1917, et il signala orgueilleusement une diminution des importations de

20 p. 100. Je demandai le 2 mai pourquoi, dans la statistique de l’importation, on avait oublié le riz. Cet oubli m’avait d’autant plus frappé que les provisions de riz en Angleterre étaient énormes et pouvaient suppléer au manque de pain. On me répondit que l’Angleterre avait cessé de publier les chiffres relatifs aux importations de riz, et que jusqu’ici on ne songeait pas en Angleterre à remplacer les céréales panifiables par le riz. En fait, on constata que l’Angleterre avait augmenté ses importations de riz de 4,4 millions de cwts en l’année 1913; de 5,4 millions en 1914; de 10 en 1915 et de 8,7 millions en 1916, et que le riz et l’orge jouaient un rôle important dans le ravitaillement anglais. Au même moment, j’appris par les milieux francs-maçons français au sujet des effets de la guerre sous-marine en Angleterre : « Il est impossible que la guerre sous-marine amène jamais l’Angleterre à demander la paix, ou incline Lloyd George à la conclure. »

Le 16 juin 1917, je remis à l’Amirauté et aux bureaux politiques responsables le calcul suivant relatif à l’état probable du tonnage mondial à la lin de 1917 :

La réponse du 3 juillet, qui s’appuyait sur l’examen d’un expert, était si insignifiante que j’écrivis de nouveau à l’Amirauté le 5 juillet qu’on n’avait pas du tout considéré le point important de ma statistique au sujet du tonnage mondial : « Si l’on ne se donne pas la peine d’examiner s’il est exact qu’à la fin de l’année il existe encore un tonnage mondial de plus de 38 millions de tonnes, malgré les brillants succès de la guerre sous-marine, on donne l’impression que rien de sérieux ne peut être opposé aux statistiques que j’ai faites ». Les 3, 6 et 7 juillet, étant donné la réponse insignifiante de l’Amirauté, je mis le calcul sous les yeux de la commission du budget afin d’exposer que c’était une illusion politique considérable que d’affirmer que la paix pourrait être faite en six mois ou en un délai précis par le seul effort de la guerre sous-marine. Si l’on admet — disais-je — que l’Entente dispose, à la fin de l’année, de 30 millions de tonnes seulement, et que chaque bateau soit chargé seû-

LA QUESTION DE LA GUERRE SOUS-MARINE

lement cinq fois par an, ce sont 150 millions de tonnes de marchandises qui peuvent être ainsi transportées. Etant donné l'utilisation intensive, durant la guerre, des bateaux comme des chemins de fer, il est possible de charger plus de 180 millions de tonnes. Or cette quantité de marchandises était tout à fait suffisante pour suffire aux besoins vitaux les plus pressants de l'Entente et pour transporter son matériel de guerre. Si l'on calculait, pour l'année entière de 1918, un million de tonnes coulées par mois, soit une perte totale de 12 millions de tonnes, atténuée quelque peu par trois millions de tonnes de constructions nouvelles, l'Entente disposait encore d'au moins 27 millions de tonnes, pour elle et pour les neutres. Même si l'on ne calculait que 20 millions de tonnes pour le trafic international, 5 chargements annuels suffiraient pour transporter 120 millions de tonnes et même environ 144 grâce aux chargements supplémentaires dont Aa guerre prouvait la possibilité. Ces chiffres suffisaient pour permettre à l'Entente de continuer la guerre. On ne paraissait pas — disais-je — dans les milieux maritimes, savoir avec quelle énergie l'Angleterre exploitait toutes les ressources disponibles. En Hollande, on avait acheté 600 chalands de 600 tonnes en moyenne, soit un tonnage de 360.000 tonnes. On avait transformé ces chalands en les rendant aptes à prendre la mer. et l'Angleterre s'en servait pour faire passer la Manche aux plus grandes quantités de munitions et pour rapatrier des blessés. On pouvait calculer ainsi quel tonnage serait épargné par des mesures appropriées. J'étais tout à fait convaincu que la guerre sous-marine sans restriction, malgré l'augmentation des nouvelles constructions de sousmarins, ne serait pas en mesure, au cours de l'année 1918, de rendre notre adversaire plus pacifique, à plus forte raison d'imposer la paix. Avant de se laisser abattre — disais-je — l'Angleterre abandonnerait Salonique, l'Egypte, les Indes, puisqu'elle serait forcée de livrer ces pays au cas où elle perdrait la guerre. De cette façon, les 8 millions de tonnes, utilisées pour des fins militaires, et que l'Amirauté déduisait toujours du tonnage total,

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