‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 24 sur 39 · H CO · texte numérisé non relu

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Pertes de la flotte mondiale par suite des accidents de mer, etc., de juillet 1914 à la fin de 1917. 3 ans et demi à 1 % par an sur 40.000.000 de tonnes. . . 1.400.000§

Pertes de la flotte de commerce ennemie et neutre par suite de torpillages,

Les chiffres marqués § sont des évaluations de notre part.

deviendraient disponibles pour d’autres besoins. Bref, je montrais que jamais un calcul n’avait été fait plus légèrement et avec moins de soin que celui par lequel on avait essayé de prouver le triomphe rapide de la guerre sous-marine. Or, on s’était servi de ce calcul complètement faux pour justifier les décisions politiques les plus importantes pour la patrie. Le secrétaire d’Etat Capelle ne put opposer à mes chiffres que des phrasés dépourvues de précision. Il dit que dans aucun parlement on n’avait jamais parlé si dédaigneusement des effets de la guerre sous-marine. Et pourtant, j’avais reconnu pleinement les résultats obtenus dans le détail. Je m’étais contenté de contester les résultats politiques. Lorsque je rappelai que la marine avait vu jadis dans les transports américains de troupes « une proie tout indiquée pour nos sousmarins » et que cependant pas un seul transport n’avait été coulé, on me fit la réponse stupéfiante que les troupes américaines étaient débarquées dans le Golfe de Biscaye, où les sous-marins ne pouvaient travailler avec succès à cause des tempêtes (comme si les tempêtes n’avaient commencé de sévir dans le Golfe de Biscaye qu’en 1917 !). On me répondit en outre que les transports de troupes voyageaient en convoi, accompagnés et surveillés par différents engins sur mer et dans les airs. C’étaient là des mesures que j’avais prédites dès l’année 1916 et que, dans les milieux maritimes, on avait écartées comme n’étant pas exposées par un « spécialiste ». On disait alors qu’il était impossible de rassembler en convoi un grand nombre de bateaux, que s’ils étaient réunis, les sous-marins pouvaient les couler avec d’autant plus de facilité, l’un après l’autre.

A cette époque, des communications intéressantes me montrèrent avec quelle incroyable légèreté les bureaux militaires se faisaient aider dans les jugements qu’ils portaient sur la guerre sous-marine par certains importateurs de céréales. Des parents d’un de ces personnages, utilisé comme expert par le Grand Quartier Général, me firent dire :

LA QUESTION DE LA GUERRE SOUS-MARINE

« Il est scandaleux que cet homme soit considéré comme un expert au Grand Quartier Général. Non pas qu’il ne soit pas expert, mais les militaires l’ont recommandé comme tel tout simplement parce qu’on voulait présenter à l’Empereur un Juif et un libéral croyant dans le succès de la guerre sousmarine sans restriction. Il est scandaleux qu’on ait confiance en cet expert en céréales, bien qu’il se soit toujours trompé dans toutes les déclarations qu’il a publiées ».

On continua néanmoins à tromper le public et à se servir de ces narcotiques commodes. Le secrétaire d'Etat Helfferich, qui, aux termes d'une interview répandue le 17 août par l'Agence Wolff, « dispose de connaissances approfondies en matière de guerre sous-marine », estimait, au début de la guerre sous-marine sans restriction, le tonnage anglais à 10 millions de tonnes, dont 5 millions devaient avoir été coulées déjà. Il n’acceptait pas les calculs relatifs au tonnage mondial, et il évaluait à 6 millions de tonnes le tonnage minimum indispensable à l'Angleterre pour ses besoins civils. Sur les 10 millions de tonnes, 3 ou 4 millions seraient coulées en un semestre. Il concluait :

(( Nos sous-marins contraignent impitoyablement l’Angleterre à choisir entre une alimentation suffisante et un ravitaillement suffisant en matériel, c’est-à-dire entre l’existence pure et simple et la faculté de continuer la lutte. Elle n’évite un danger que pour s’exposer à l’autre. Nous tenons notre adversaire dans un véritable étau. Avant la guerre et durant la guerre, nous avons laissé le choix entre notre main et notre poing. Ils ont choisi le poing, ils l’auront ».

L'Amirauté déployait encore plus d'imagination dans un mémoire du 2 août remis à la commission du budget. Elle évaluait à 18 millions de tonnes la flotte de commerce anglaise le 1 er février 1917, à 13,2 millions le 1 er janvier 1918. Elle commettait une grave erreur de calcul en déduisant 10,5 millions de tonnes utilisées à des fins militaires, chiffre dont il faudrait retrancher 2,35 millions de tonnes de bateaux neutres. Le 1 er octobre, il n'y en aurait plus que 5,45 millions, et le 1 er janvier 1918,

4, 05 millions. On lisait ensuite cette déclaration hardie : « Ces chiffres ont été calculés avec une telle prudence que la diminution du tonnage doit être en réalité plus forte ». L’impudence avec laquelle l’Amirauté faisait au Reichstag ces comptes de Perrette lit que je demandai s’il y avait encore à la commission un homme de bon sens qui prenait ces chiffres au sérieux. Je dus reconnaître que le député Stresemann croyait aux fantaisies de l’Amirauté. Il estimait :

« que c’était un des succès de la guerre sous-marine d’avoir été cause qu’en Australie 3 millions, de tonnes de céréales avaient été dévorées par les souris, faute d’avoir pu être embarquées. Je me permis alors de demander combien de souris avaient dû être nécessaires à cette besogne »

Le 17 avril 1918, le secrétaire d’Etat Capelle déclara enfin à la Commission principale du Reichstag que la guerre sous-marine ne pourrait amener, en un temps déterminé, la fin de la guerre.

Les militaires empêchèrent qu’on instruisît le public de la véritable situation. Lorsqu’en septembre 1917, après le vote de la résolution de paix, je fis remarquer, dans un discours prononcé dans ma circonscription, qu’en février 1916 nous n’avions pas eu 50 sous-marins (car dans le public, on citait, sans être contredit par les milieux officiels, le nombre fantastique de 300 sous-marins), l’Office impérial de la Marine essaya, vainement il est vrai, d’engager contre moi des poursuites pour haute-trahison. Bien plus, la reproduction de ce discours fut interdite en Allemagne. Lorsqu’à la fin de septembre 1917, je voulus prononcer un autre discours à Ulm, le commandant de la place m’interdit de dire une seule parole touchant la question de la guerre sous-marine. Il me défendit même de parler devant la réunion de l’interdiction dont j’étais frappé. C’est ainsi que la vérité a été étranglée par les militaires et par les marins.

Ce n’est que le 28 septembre 1918 que le Reichstag fut mis au courant par le nouveau secrétaire d’État à l’Office de la Marine, Ritter von Mann, de la lamentable situation

LA QUESTION DE LA GUERRE SOUS-MARINE

maritime. En janvier 1917, l’Allemagne avait 143 sousmarins prêts au combat; 154 le21 septembre 1918. Généralement, un tiers était en opérations, les deux autres tiers étaient en réparations ou regagnaient leurs ports. Les pertes, à partir de décembre 1916, oscillaient entre 3 et 14, les nouvelles constructions entre 3 et 12 par mois. Avant la fin de 1919, les nouvelles constructions devaient atteindre le chiffre de 24. On pouvait donc, malgré la disette d’hommes et de matériel, augmenter considérablement le nombre des constructions. Ritter von Mann a haussé de 50 p. 100 le chiffre déjà augmenté, de telle sorte qu’il y aurait eu 36 nouveaux sous-marins en décembre 1918. Les fabriques de machines et les chantiers avaient promis cet effort. Je répondis que cet exposé était fort affligeant parce qu’il prouvait que le Reichstag avait eu raison d’insister pour qu’on augmentât les constructions de sousmarins; que les secrétaires d’Etat Tirpitz et Capelfë auraient dû être cités devant une Haute-Cour pour haute trahison, car ils n’avaient pas construit le nombre de sousmarins qu’ils auraient pu. Je déclarai que si Tirpitz avait construit plus de bateaux et fait moins de politique, l’Allemagne s’en serait mieux trouvée. A quoi bon ce nombre de sous-marins en 1919, si l’Allemagne ne pouvait tenir jusque-là?

Ainsi se termina le dernier débat qui ait eu lieu au Reichstag sur la guerre sous-marine.

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