CHAPITRE XVIII
LES TENTATIVES EN FAVEUR DE LA PAIX
Entourée d'ennemis, l'Allemagne, malgré de brillants succès initiaux, ne pouvait avoir de but politique plus important et plus pressant que de conclure la paix aussi tôt que possible. L'issue malheureuse de la bataille de la Marne (dès cet instant le général von Falkenhayn considéra la guerre comme perdue) prouva qu'il était militairement nécessaire de faire rapidement la paix. Entre tous les hommes d’Etat allemands, c'est M. von Jagow qui comprenait le mieux cette nécessité. Ce fut également lui qui, en petit comité, dit dès le début que l'Allemagne devrait être satisfaite si elle s'en tirait « avec un œil poché ». Avant la bataille de la Marne, j'avais exposé les buts de guerre allemands dans une lettre confidentielle adressée au Chancelier, le 2 septembre 1914. J'y renonçai bientôt, parce qu'ils étaient basés sur une erreur notable touchant la situation militaire et politique générale. Malheureusement, les milieux qui cherchaient à accaparer le gouvernement intérieur du pays répandirent, dès le milieu de l'année 1915, le mot d'ordre suivant : « Pas de paix prématurée, pas de paix boiteuse ». Qu'on se rappelle la lettre des six associations économiques de l’ifidustrie et de l'agriculture allemandes en mars et en mai 1915. Les violentes luttes intérieures touchant la guerre sous-marine refoulèrent les aspirations vers la paix. L'opinion publique allemande n'était pas mûre pour des démarches en faveur de la paix,
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et les hommes politiques responsables ne Fy préparèrent aucunement.
L’offre de paix du gouvernement allemand du 12 décembre 1916 n’avait été aucunement préparée au point de vue politique. Un diplomate neutre me dit alors : « Vous n’avez pas offert la paix. Vous avez menacé des travaux forcés ceux qui la refuseraient ». En effet, nous disions alors fièrement : « Avec l’aide de Dieu, nos magnifiques troupes ont créé une situation qui nous offre une plus grande sécurité que jamais ». On disait au Pape : « Inébranlables, les glorieuses armées alliées protègent les frontières de leurs patries, animées et soutenues par la conviction que jamais les adversaires ne réussiront à rompre le rempart qu’elles leur opposent». De telles paroles ne pouvaient point préparer la paix, parce qu’elles étaient intimement mensongères. Le 18 novembre 1919, le général Ludendorff dut avouer devant la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale : « En décembre 1916, notre situation, malgré nos succès de Roumanie et d’Orient, malgré tel ou tel avantage remporté à l’Ouest, était extrêmement grave, au point qu’on ne pouvait pas compter seulement sur une victoire des armées de terre. »
Sept jours auparavant, le secrétaire d’Etat von Gapelle déclara devant la même Commission : « A la fin de 1916, j’étais persuadé, comme le Grand Quartier Général et le Chancelier, que notre situation était très grave. Il ne nous restait plus qu’à employer le dernier moyen de combat pour nous sauver de la catastrophe ». Nos adversaires connaissaient alors la véritable situation beaucoup mieux que ne le supposait le gouvernement allemand.
Au lieu d’être le résultat de préparatifs minutieux, la proposition de paix éclata comme un coup de pistolet. Je me rendis au début de décembre 1916 en Suisse. Immédiatement avant mon départ, le Chancelier me dit de laisser mon adresse au ministère des Affaires Etrangères pour le cas où mon retour deviendrait urgent. Le 8 décembre, je reçus à Zurich une dépêche du Ministère par laquelle j’étais prié de revenir au plus tôt à Berlin. Je demandai par téléphone, de Friedrichshafen, de quoi il était question. On
me répondit qu'on ne pouvait me le dire par le téléphone, mais qu'il fallait continuer au plus vite mon voyage. Arrivé à Berlin, on me fit part, sous le sceau du secret, de la proposition de paix allemande du 12 décembre 1916. On me dit que personne ne devait être mis au courant, que l'effet devait être un effet de surprise. Je répondis qu'il faudrait pourtant préparer le terrain chez les neutres. Mon objection n'eut aucun effet. Les leaders des fractions n'en furent informés qu'au dernier moment. L'effet produit à l'étranger fut celui d'une lueur subite, froide et sans flamme. Pas un député n'apprit, même par une allusion, que le gouvernement allemand avait déjà, à diverses reprises, encouragé le président Wilson à s'entremettre, que Wilson avait promis de le faire, après sa réélection, vers Noël et que par conséquent il fut extrêmement surpris de la démarche soudaine de l'Allemagne. On a plus tard essayé de justifier cette politique en disant qu'on avait voulu garder « deux fers dans le feu ». Mais ces fers, on n'a pas su les forger ; on s'y est seulement brûlé les doigts. Au Reichstag, la proposition de paix fut bien accueillie, sauf par la droite. Mais au cours des discussions du Reichstag, on n'a pas dit un mot de la démarche que préparait le président Wilson. On n'a pas dit qu'elle était appuyée de la façon la plus énergique par le Saint-Siège.
Tandis qu'on condamnait à l'avance la démarche de Wilson à rester inefficace, la soudaineté de la proposition allemande, la façon emphatique dont elle était rédigée, ne produisirent pas sur nos adversaires l'impression qu'on avait désirée. Puis vint le malheureux discours prononcé par l'Empereur, le 13 décembre 1916, devant les soldats d'Alsace. C'était le comble. II ne fallait plus désormais espérer de résultats pratiques. Dans ce discours, il s'agissait du Jugement divin dont la Roumanie était l'objet, de l'absolue victoire remportée par les armes allemandes, etc. etc. Le Grand Orient de Paris demanda instamment, le 16 décembre 1916, au Grand Orient de Rome, d'agir de toute son influence pour empêcher le gouvernement italien de se montrer faible, comme on le craignait à Paris. Le Grand Orient de Rome protesta contre l'idée que l'Italie
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pût prendre une attitude contraire aux intérêts communs de ]/Entente. Il faisait allusion à un certain abattement des esprits. Mais on pouvait avoir une confiance absolue dans la franc-maçonnerie italienne et en la fidélité du Cabinet Boselli. Le gouvernement allemand a définitivement dissipé les dernières chances d'aboutir à un arrangement en proclamant la guerre sous-marine sans restriction. Le 31 janvier 1917, le Chancelier communiqua à un petit cercle de représentants de toutes les fractions la dernière dépêche envoyée à Washington à l'ambassadeur d'Allemagne. Cette dépêche contenait, dans ses grandes lignes, le programme de paix de l'Allemagne et devait être remise au président Wilson en l'informant que la guerre sous-marine sans restriction allait commencer. Le comte Bernstorff n'était plus en situation de s'occuper de cette bizarre mission.
Le pacte de Londres, de septembre 1914, interdisait à chaque puissance de l'Entente la conclusion d'une paix séparée. On n'en continua pas moins à tenter ici et là toutes les chances de parvenir à une paix générale. Le terrain le plus favorable semblait être la Russie. Lors de mes différents voyages à Stockholm, je connus dans le détail toutes les tentatives qui y furent faites. A la fin de mars 1916, l'industriel allemand Stinnes demanda un entretien au ministre du Japon à Stockholm. L'entretien eut lieu en présence du ministre d'Allemagne von Lucius. D'après mes informations, le ministre d'Allemagne déclara à son collègue japonais qu'à son avis le moment était venu de conclure la paix entre l'Allemagne et le Japon, et que le gouvernement russe n'était pas, lui non plus, hostile à la paix. Le ministre du Japon répondit que le Japon n'avait pas besoin d'une paix précipitée, qu'une paix séparée était impossible pour son pays, que la Russie n'y consentirait point pour sa part, à cause de ses engagements avec ses alliés. Le ministre d'Allemagne répondit que si personne ne commençait à négocier, jamais la paix ne serait conclue : il fallait donc que le Japon, la Russie et l'Allemagne inaugurassent à cet effet un échange de vues demi-officiel et confidentiel. Là-dessus, le diplomate
japonais se déclara prêt à communiquer à son gouvernement le résultat de l'entretien. Stinnes proposa que des représentants influents de Russie, du Japon et d'Allemagne se donnassent rendez-vous à Stockholm pour amener l'échange de vues en question. On pourrait alors avertir ses alliés et préparer le terrain pour des négociations entre les belligérants. Le ministre japonais ne croyait pas que son gouvernement inviterait la Russie à désigner des représentants, et il assura qu'il n'était pas informé sur les conditions de paix du Japon. Le vœu exprimé par M. Stinnes touchant le caractère confidentiel de ces tractations n'empêcha point le ministre russe d'en être averti. 11 traita toute cette affaire avec si peu de discrétion que je fus mis au courant quelques heures à peine après mon arrivée àStockholm, et que j'appris même qu'un autre entretien avait eu lieu au milieu d'avril 1916 entre les ministres d'Allemagne et du Japon à Stockholm. On offrait Kiao-Tchéou au Japon. Le Japon fournirait une indemnité pour les chemins de fer et pour la propriété allemande en Chine. Cette dernière démarche officielle n'amena aucun résultat pour la bonne raison, déjà indiquée, que cette sorte de négociations était tout de suite dévoilée. Un entretien que le futur ministre russe Protopopow eut à Stockholm avec le docteur Warburg, de Hambourg, qui avait été attaché à l'ambassade d’Allemagne, aboutit également à un échec. Tout le monde en parlait. Le Russe, qui avait arrangé cet entretien, et qui y avait assisté, me communiqua son impression : un véritable entretien politique avait à peine commencé et c'était M. Warburg qui avait fait les frais de la conversation en dépeignant la situation favorable de l'Allemagne au point de vue du ravitaillement et en démontrant qu'il était inutile que la Russie continuât la guerre. 11 avait même exigé pour l'Allemagne d'importantes rectifications de frontières en Gourlande, une Pologne autonome composée de territoires autrichiens et polonais. Les informations publiées au sujet de cet entretien en Russie y ont fait sensation et ont beaucoup nui à l'Allemagne.
En septembre 1916, on fut frappé de constater que les
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nouvelles relatives aux chances d’une paix avec la Russie se multipliaient. Une personne me communiqua en ces termes ses impressions, le 20 septembre 1916 :
« Quandj’embrasse d’un coup d’œil d’ensemble la situation générale, que je trouve si inquiétante, je me vois autorisée à conclure que la Russie est le seul pays de la Quadruple Alliance avec lequel on puisse entrer en négociations et que la Russie, si elle obtenait des succès qui sauvent à l’étranger son prestige militaire, serait le pays disposé le premier à conclure la paix. La clé de la situation, c’est la personnalité de Stürmer. 11 a d’autres idées générales que Sasanow qui, en prenant en main la direction de lapolitique étrangère, indique qu’il veut diriger les destinées delà Russie dans le sens de ses propres idées. »
Le même jour, j’appris de Pétersbourg que de hauts fonctionnaires russes avaient dit : « qu’on était fatigué de la guerre et qu’on ferait volontiers la paix* avec l’Allemagne ». Ce fait ne resta naturellement pas inconnu aux adversaires de Stürmer. La nomination de l’octobriste Protopopow comme ministre de l’Intérieur, œuvre de Stürmer, et les publications relatives à l’entretien avec le docteur Warburg, provoquèrent, en décembre 1916, des discours extrêmement vifs deMilioukofî et de Choulgine à la Douma. Ils amenèrent la chute de Stürmer, le « ministre-président de la Paix ». Le ministre russe à Stockholm, Nekludow, dit dans un cercle d’amis : « que les cadets n’auraient pas encore osé attaquer Stürmer et ses plans, malgré la réorganisation de la société russo-anglaise de Pétersbourg et malgré l’aide active de l’ambassadeur d’Angleterre Buchanan ; que c’était la proclamation allemande en Pologne qui avait donné aux Cadets la force nécessaire pour donner l’assaut contre la politique de Stürmer ». Milioukofî dit ouvertement dans un de ses discours à propos de Stürmer que le regard de l’ennemi était fixé plein d’espérances sur cet homme, parce qu’il était prêt, pour s’entendre avec les ennemis, à ne pas trop ménager le point d’honneur de l’Etat russe, et par conséquent à anéantir le prestige de la Russie parmi les peuples* La conséquence de la firoclamation aile-
mande de l'autonomie polonaise fut que Stürmer, non seulement eut contre lui la Douma tout entière, mais aussi la majorité du Cabinet. Comme le ministre russe Nekludow le raconta, c'est en lisant des extraits des journaux allemands flatteurs pour Stürmer queMilioukoff avait eu le plus de succès à la Douma. Cette lecture avait été décisive pour la chute de Stürmer ». Nekludow s'étonna que les Allemands ne comprissent point comment, parleur tactique maladroite, en célébrant dans leur presse les hommes qui, à l'étranger, étaient bien disposés en leur faveur, en signalant les tendances pacifistes de ces hommes, non seulement ils les compromettaient, mais ils nuisaient à la cause de la paix. Les indiscrétions d'intermédiaires allemands décourageaient toutes les collaborations pacilistes.
Au début de janvier 1917, des gens parfaitement sûrs me décrivirent la situation intenable où se trouvait la Russie :
« Parmi les officiers, le Tsar est appelé le Holstein. La plus grande sottise qu’il ait commise a été de prendre le haut commandement de l’armée, car toutes les fautes qui sont commises dans l’armée, il en est rendu responsable. On peut s’attendre chaque jour à ce que l’Empereur, l’Impératrice et le Prince héritier soient assassinés. Presque tous les grands- ' ducs ont été éloignés de Pétersbourg parce que le Tsar les redoute. Le Tsar gouverne en souverain absolu, mais il arrive que les ministres soient obligés d’attendre qu’il ait repris ses sens. Tout le monde dit en Russie que la révolution est imminente et qu’elle va éclater aussitôt après la paix. Tous les vieux officiers russes auxquels le tsar pouvait se fier sont morts. Les officiers jeunes sont du parti Milioukofî*. S’il y avait une révolution, il ne faut pas compter sur eux, pas plus que sur les soldats qu’ils commandent ».
Peu de semaines après, ce qu'en décembre 1916 le cadet Maklakow avait déclaré à Moscou au sujet de la « politique de la Cour » se réalisa. La lutte pour les réformes intérieures fit taire les aspirations pacifiques. Lorsque l'Entente reconnut à des signes distincts les tendances pacifistes de la Cour, l'Ambassadeur anglais donna
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le signal de la révolution. J'étais alors sur le front russe, à Brest-Litowsk, où je m'entretenais avec les autorités militaires.
Peu après mon retour, j'allai voir une personnalité russe bien informée à Stockholm. De là, j'écrivis le 27 mars 1917 au Chancelier. Je lui rappelai un entretien au cours duquel il m'avait dit que la guerre ne pourrait être terminée que par un grand événement mondial. Je lui disais que la révolution russe en était un. Qui aiderait la Russie à se consolider à l'intérieur prendrait — lui disais-je — un grand atout en main. Il ne fallait pas que la Russie vît en l'Allemagne son ennemie. Au contraire, elle devait devenir son amie et son alliée. La situation était — disais-je — semblable à celle de 1866. A cette époque, Bismarck, par sa politique modérée, qui ne fut d'abord pas comprise par le Roi et par les militaires, avait rendu possible la création de l'Empire allemand, puis l'alliance avec l'Autriche-Hongrie battue. En supprimant l'autocratie, la Russie avait atteint son but de guerre principal. Nous nous trouvions donc à l'un de ces moments de l'histoire dont parle Bismarck quand il écrit : « Au moment le plus important de ma vie, je me suis contenté de toucher le bord de la robe de la Providence en marche à travers l'Histoire ». M'inspirant des entretiens que j'avais eus, je rédigeai un projet de discours au Reichstag. Je devais y affirmer que l'Allemagne ne songeait pas à s'immiscer dans la politique intérieure delà Russie; que les fils de l'Allemagne avaient pris une grande part à l'évolution de la culture russe ; que l'Allemagne était loin de vouloir imposer à la Russie une paix déshonorante ; que la Russie pourrait donner à son peuple toutes les libertés qu'il souhaitait, et qu'à l'extérieur elle jouirait d'une pleine liberté d'action. Le discours du Chancelier, le 29 mars, tint compte des ces desiderata et fut accueilli en Russie comme on l'espérait.
La déclaration du nouveau gouvernement russe publiée au début d'avril était, comme je le dis au chef du Cabinet de la Marine, « une sorte de paix voilée rendant possible un prompt accord avec la Russie ». Le gouverne-
ment russe y déclarait qu’il avait délivré de l’ennemi la vraie Russie nationale, qu’il donnait aux Polonais leur pleine liberté et qu’il renonçait à toute annexion. « Il faut maintenant, disais-je, que l’Allemagne réponde dans le même sens. On peut par exemple imaginer une lettre de l’Empereur au Chancelier. Il n’y faudrait point parler de paix séparée, afin de ne point choquer les Russes et de ne point étouffer les germes de paix ». Il ne fallait pas forcer la Russie à se montrer déloyale. Il suffirait qu’elle déclarât à ses alliés qu’elle ne pouvait pas continuer la guerre ; en conséquence les alliés seraient amenés à prendre clairement position. L’Empereur autoriserait publiquement le Chancelier à engager des négociations avec le gouvernement russe. Le même jour, j’eus avec le Chancelier et avec les hommes politiques compétents des entretiens propres à provoquer la déclaration souhaitée. Au Grand Quartier Général, on s’opposait à une grande action gouvernementale. Le Grand Quartier n’estimait pas encore le moment venu pour une initiative allemande. Cependant, on apprenait de Vienne que l’Autriche voulait à tout prix répondre à la déclaration du gouvernement russe. Je proposai de faire paraître au moins une déclaration dans l’organe gouvernemental allemand. Elle eut effectivement lieu. Les Russes que je connaissais exprimèrent quelques jours après le vœu urgent de me voir à Stockholm. Avant de partir, le Chancelier me dit que la prochaine démarche devrait consister en un envoi de délégués plénipotentiaires russes pour engager les tractations officielles. Le Chancelier estimait que la revendication minimum de l’Allemagne était l’acquisition de la ligne de la Narew. Les entretiens de Stockholm révélèrent, qu’au sein du gouvernement russe, on n’était pas encore absolument décidé à conclure la paix, surtout à cause des hésitations constantes de Milioukoff. Le retour des Russes et les entretiens qu’ils auraient ensuite éclairciraient la situation. On rédigea un projet d’armistice entre l’Allemagne et la Russie. A mon retour, ce projet fut approuvé par le Chancelier et par le ministère des Affaires Etrangères. Une copie que j’envoyai au
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chef de Cabinet de la Marine, que je connaissais, parvint à la connaissance du Grand Quartier Général. Il commit l’erreur de considérer ce projet comme un « accord », et il déclara que la conclusion d’un armistice était une affaire purement militaire et de sa compétence. Certains bureaux de la Marine crurent devoir surveiller les démarches que je faisais, et dont le Chancelier et les Affaires Étrangères étaient au courant. Ils contrecarrèrent donc mon travail. Malgré la déclaration peu nette de l’Allemagne, le 25 avril 1917, les événements de Russie se déroulèrent favorablement. Le 2 mai, le secrétaire d’état Zimmermann m’informa que le générai Ludendorff lui avait dit que des délégués russes cherchaient, sur le front, à prendre contact avec des plénipotentiaires allemands pour apprendre quelles étaient nos conditions de paix. Ludendorff avait posé les conditions suivantes d’armistice : libre passage par les Dardanelles ; renonciation à Constantinople ; une Pologne libre; le rétablissement des anciennes frontières de 1914 sous réserve de certaines rectifications. Ludendorff avait d’abord parlé de l’acquisition de la Courlande et de la Lithuanie, puis il s’était déclaré prêt à y renoncer provisoirement, ainsi qu’à toute indemnité de guerre. Ces revendications étaient, en général, conformes au contenu de mes- entretiens de Stockholm. Un membre nationaliste de la Douma se plaignit alors dans un journal de Kiew que l’agitation en faveur d’une paix séparée grandissait et s’emparait de la rue ; qu’on s’efforçait de montrer en l’Angleterre le véritable ennemi de la Russie. Malheureusement, le point de vue allemand fut dénaturé par les interventions des pangermanistes qui, bien qu’ils ne fussent pourvus d’aucun mandat, dictaient aux hommes politiques russes des conditions de paix plus rigoureuses. Le voyage de la délégation au front oriental n’eut point de résultat. Aucun délégué ne se montra. ^
Pour des raisons de politique intérieure et extérieure, je m’opposai à la campagne menée avec une ardeur croissante en vue du remplacement de Bethmann-Hollweg par un général qui était un de mes amis. Je recommandai avec insistance au Chancelier, en vue de la séance immi-
nente du Reichstag, de ne pas repousser le programme de paix des conseils russes d’ouvriers et de soldats : ni annexions, ni contributions. En effet, de Pétersbourg, une dépêche nous était parvenue, par Stockholm, qui ouvrait des perspectives favorables, mais qui conseillait d’éviter une politique qui, en repoussant les annexions à l’Est, garderait les mains libres du côté de l’Ouest. Malheureusement, le Chancelier ne tint pas compte de ce désir. Le 15 mai 1917, il ne s’expliqua point sur les buts de guerre. 11 parla « de relations durables et pacifiques entre l’Allemagne et la Russie » ; il déclara que l’Allemagne n’émettait point de prétentions qui ne fussent conciliables avec la liberté et la volonté des deux peuples, et qui répandissent dans le peuple russe des germes de nouvelles inimitiés. Ce discours eut pour effet de diminuer les chances de paix avec la Russie. Dans les journaux socialdémocratiques russes, on lisait :
« A moins d’être aveugle et sourd, on est obligé de voir et d’entendre que le Chancelier repousse la formule de « paix sans annexions ni contributions »... Le discours de Bethmann-Ilollweg a dissipé définitivement de nombreuses illusions. L’Allemagne ne renoncera pas volontairement aux visées de rapt et de pillage que cette guerre lui a fait concevoir. Le discours de Bethmann-Hollweg n’est tout simplement qu’une variante du petit exercice si populaire parmi les enfants : Je m’en irai si tu t’en vas, je parlerai si tu parles, etc. »
Les journaux russes bourgeois virent dans le même discours une négation du programme social-démocratique :
« La politique de servilité menée pendant trois ans et défendue énergiquement par Scheidemann a fini par une débâcle. Nous qui sommes les ennemis de l’Allemagne, nous ne voyons que deux moyens de conclure la paix : ou bien la paix avec annexions et contributions, ou la paix sans annexions et contributions. Si le Chancelier a refusé de s’engager dans une de ces deux voies, il a prouvé que l’Allemagne officielle joue toujours avec les Alliés comme le chat avec la souris, et que les hobereaux n’ont point renoncé à leurs rêves de conquêtes et de domination.*. Jamais les
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paroles du Chancelier n’ont été empreintes d’un pareil orgueil vis-à-vis de nos amis et d’une amitié aussi équivoque envers la Russie. Il se sent déjà le maître du monde. Il menace les peuples de l’Ouest de les punir pour n’avoir pas encore renoncé à l’espoir de troubler les aspirations de l’Allemagne à l’hégémonie universelle. Quant à nous, il nous tient déjà pour vaincus, il nous promet qu’il ne sera point brutal avec nous, même si nous ne consentons pas aussitôt à subir la honte d’une paix séparée. »
L’action pacifiste subit un temps d’arrêt, bien que la retraite de Milioukoff, par suite de la déclaration russe du 10 avril, eût aplani bien des diflicultés. Le il juin 1917, j’écrivis au général Ludendorff une lettre où je lui disais que le moment était venu de s’occuper de la conclusion d’un armistice avec la Russie par quelque démarche, soit directe, soit indirecte. L’armistice durerait jusqu’au 31 octobre 1917 pour donner à la Russie la faculté de procéder aux élections à l’Assemblée nationale constituante. De cet armistice naîtrait naturellement la paix. L’Allemagne ne courait guère de risque; malgré la nouvelle vague belliqueuse déchaînée par Kerenski sur le peuple russe, celui-ci se détournait visiblement de l’Entente. Des déclarations faites par d’anciens hommes d’Etat russes comme le baron Rosen et le baron Nolde en faveur de la conclusion d’une paix prochaine firent entrer les efforts pacilistes dans une nouvelle phase, jusqu’au moment où la nouvelle révolution et le Congrès des Conseils d’ouvriers et de soldats les firent aboutir. Les informations officielles relatives à ces événements arrivèrent à Berlin le 10 novembre 1917. Cependant, le Grand Quartier Général les intercepta durant deux jours, jusqu’à l’après-midi du 12 novembre. Personne n’en eut donc connaissance.
Le nouveau gouvernement de Lenine avait l’intention d’entrer d’abord en négociations avec les représentants des partis de la majorité du Reichstag, puis il y renonça et proposa des négociations directes de gouvernement à gouvernement qui furent entamées par les parlementaires dès la fin du mois de novembre et amenèrent, malgré les
protestations de l'Entente, la conclusion de l'armistice. Les nouveaux dirigeants de la Russie partaient de cette idée que la paix générale devait être conclue au plus tôt. Pour y parvenir, Trotzky reçut du Conseil des commissaires du peuple la mission de prier le Pape « d'utiliser l'influence qu'il avait sur les pays catholiques pour la conclusion d'une paix immédiate ». L'armistice rapidement conclu fut suivi de pénibles négociations de paix qui révélèrent le conflit entre le Grand Quartier Général et la majorité du Reichstag. Le chancelier comte Hertling eut une attitude assez peu claire, si bien que le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères von Kühlmann, qui s'appuyait sur la majorité du Reichstag, eut une tâche extrêmement difficile. Le 20 décembre 1917, tous les chefs de parti eurent un entretien chez le Chancelier. Il leur assura qu’il s'efforcerait loyalement d'établir des relations amicales avec la Russie, que l'Empereur lui avait donné mandat de conclure la paix, qu'il avait choisi le secrétaire d'Etat von Kühlmann comme unique négociateur. Kühlmann développa le programme : le Grand Quartier Général ne devait envoyer à Brest-Litowsk, lieu des négociations, qu'un seul délégué. Chacune des puissances alliées négocierait à part avec la Russie pour amener l'Ouest à adopter un procédé analogue. Les conditions de paix allemandes étaient :
<( Droit à la libre disposition d’eux-mêmes pour les Polonais, les Lithuaniens et les Courlandais. Le gouvernemeut russe était déjà informé que les représentations nationales de ces pays s’étaient séparées de la Russie. L’Allemagne ne reconnaîtrait l’indépendance de la Finlande, de l’Ukraine, du Gausase et de la Sibérie que si le gouvernement russe la reconnaissait de son côté.
Reprise des relations commerciales régulières avec prolongation de l’ancien traité de commerce, d’abord pour trois ans.
Suppression de toute la législation de guerre.
Echange des prisonniers de guerre.
Renonciation réciproque à toute indemnité de guerre. »
M. de Kühlmann dit que le principe directeur de toutes les négociations serait le souci d'établir de bonnes rela-
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tions avec le gouvernement russe. Par la conclusion de la paix préliminaire qui serait pour nous un allègement écomonique et militaire, nous nous trouverions devant une nouvelle situation, dont nous ne profiterions d'ailleurs pas pour poursuivre à l'Ouest des «visées illimitées ». Les* représentants des fractions demandèrent à prendre part, en quelque façon que ce fût, aux négociations de paix. Le Chancelier le leur promit. Les chefs de parti eurent la satisfaction d'être informés des événements importants qui se passaient à Brest-Litowsk. Le Grand Quartier Général s’irritait de voir que la délégation allemande avait accepté la proposition générale des Russes au sujet d'une paix sans annexions ni contributions. Avant que cette proposition et son acceptation par l'Allemagne pussent agir sur l'opinion internationale, parut la deuxième note allemande du 27 décembre, qui donnait à la paix avec la Russie un tout autre aspect et qui exigeait la séparation de vastes territoires russes.
Le secrétaire d'Etat von Kühlmann se vit donc amené à provoquer, le 1 er janvier 1918, une réunion de tous les partis pour exposer de la façon suivante le cours suivi par les événements : les délégués russes s'étaient refusés absolument à accepter une paix séparée. Ils avaient exigé la paix générale. On ne pourrait songer à une paix séparée entre la Russie et les Puissances Centrales que lorsque les Puissances Occidentales se seraient montrées récalcitrantes. Si les négociateurs allemands avaient immédiatement parlé d'une paix séparée, les négociations de paix n'auraient pas commencé. Si l'Entente acceptait l'offre de paix du 25 décembre, M. de Kühlmann était convaincu, disait-il, qu'on pourrait conclure une paix honorable, garantissant les intérêts vitaux de l'Empire. Mais il était peu vraisemblable que l'Entente acceptât l'invitation. On utiliserait cette pause de dix jours pour préparer la paix séparée avec la Russie. La question territoriale était au premier plan. Le gouvernement russe avait proclamé le droit des peuples à disposer d'euxmèmes et en acceptait les conséquences les plus extrêmes dans son propre pays. Les assemblées constitutionnelles
qui existaient dans les territoires occupés par l’Aile- 1 magne avaient fait usage de ce droit et proclamé leur indépendance. M. de Kühlmann disait qu’il avait communiqué ces déclarations à la Russie. La délégation russe acceptait provisoirement ces manifestations de la volonté populaire, mais faisait remarquer que plus tard une confirmation plus large de ces principes devrait avoir lieu par une participation de toutes les masses populaires à leur application, à l’abri de toute pression militaire. Dans toutes les questions juridiques et économiques, on avait abouti à un accord de principe. Le souci dominant de M. de Kühlmann avait été de pas abattre la Russie et de permettre le rétablissement de relations saines avec elle. Il espérait arriver à de féconds résultats. L’Ukraine conclurait probablement la paix, d’accord et de concert avec la Russie. La conclusion de cette paix serait d’autant plus facile qu’elle ne se heurtait pas à des rivalités territoriales. Nos adversaires feraient certainement tous leurs efforts à Pétersbourg pour empêcher la paix, mais aucun gouvernement ne pourrait rien contre un « fait accompli. » Au cours de la discussion qui suivit cet exposé, j’approuvai les délégués allemands d’avoir placé l’idée de la paix générale au premier plan. C’était le seul moyen d’arriver à un résultat. J’ajoutai que je souhaitais de tout mon cœur la conclusion d’une paix générale sur la base de la déclaration allemande. Si l’Entente se déclarait prête à entrer en négociations de paix, il fallait que l’Allemagne acquiesçât aussitôt. Si on concluait la paix séparée avec la Russie, il faudrait qu’elle fût de telle sorte que toute la Russie pût l’accepter, et non pas seulement le gouvernement bolchéviste. Il ne faudrait pas que l’ivresse de janvier fût suivie de déceptions politiques en février. Nous devons — disais-je — entretenir durablement de bonnes relations avec la Russie. 11 fallait donc tout d’abord reconnaître sans réserve le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les territoires occupés et élargir considérablement les attributions des représentations populaires. L’évacuation militaires de ces territoires pourrait avoir lieu trois mois après la démobilisation des
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armées russes. Alors une Assemblée nationale constituante pourrait être convoquée en Pologne, en Lithuanie et en Courlande. La délégation russe accepterait certainement cette solution. Le socialiste indépendant Haase s'étonnait que la délégation russe eût été si conciliante. 11 croyait que le bolchévisme ne pourrait se maintenir longtemps et céderait bientôt la place à un gouvernement bourgeois. Le comte Westarp, le leader pangermaniste, protesta contre la formule générale de « sans annexions ni contributions ». On ne pouvait, disait-il, conclure une paix saine dans un pareil cadre. 11 repoussait également le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Au cours des négociations, j’insistai à nouveau pour qu’on accomplît les desiderata du Conseil national dans les différents pays afin d’éviter que le Conseil national se livrât à une protestation publique.
Le lendemain, j’eus un long entretien avec le général Hoffman. Il se prononça surtout contre l’évacuation militaire des territoires occupés. Il estimait nécessaire la présence d’au moins six corps d’armée en Lithuanie et en Courlande. Il ne voulait voir dans le « droit des peuples » qu’un moyen de séparer ces territoires de la Russie. A son avis, le comte Czernin avait été « notre malheur » à Brest-Litowsk. Les conceptions opposées se concilièrent cependant : le Conseil national serait reconnu le plus tôt possible, et on lui confierait l’administration. Les Russes souhaitaient qu’on transportât les négociations de paix de Brest-Litowsk à Stockholm. On sait que nous refusâmes. Des négociations furent engagées avec les Ukrainiens. La question du droit des peuples commençait à jouer un plus grand rôle dans les négociations. Lorsqu’elles menacèrent d’échouer, j’ai rédigé et fait approuver par la réunion inter-fractionnelle les principes suivants :
« 1° L’Allemagne et la Russie fixeront les frontières de la Pologne, de la Lithuanie ét de la Courlande après avoir consulté des représentants de ces pays.
° 2 ° Les institutions créées dans les pays occupés, dans les territoires occupés de Pologne, de Lithuanie et de Courlande pendant l’occupation (Conseil national, Conseil de Régence)
établiront au plus tôt s’il sont, dans leur forme actuelle, l’expression véritable de la volonté populaire et l’interprète de tous les partis, ou si leur forme doit être modifiée.
3° La représentation populaire actuelle décidera ensuite si le territoire dont elle est mandataire doit être réuni avec l’un ou l’autre empire, ou doit former un état indépendant.
4 U Aussitôt, toute l’administration du pays sera confiée à ladite représentation populaire autant que la chose sera réalisable.
5° L’évacuation militaire de ces territoires aura lieu dans un intervalle de trois mois après la démobilisation des armées russes. Des milices nationales seront chargées de maintenir l’ordre dans ces territoires, à moins que la représentation populaire n’en décide autrement.
G 0 La représentation populaire actuelle devra procéder au plus vite à tous les préparatifs en vue de convoquer une Assemblée nationale constituante, conformément aux principes démocratiques. »
Les objections du gouvernement s'adressaient surtout à l'évacuation militaire. Il donna ensuite des informations sur les négociations avec les Ukrainiens. Au cours de la discussion, je déclarai que la situation en Allemagne était analogue à celle de janvier 1917. On avait alors imposé silence aux objections soulevées par la guerre sous-marine sans restriction en affirmant que l'Angleterre serait abattue en six mois. Maintenant, on disait que l'offensive imminente contre la France amènerait la paix dans deux ou trois mois. La désillusion de l'année 1917 devrait — disais-je — conseiller la plus 'grande réserve. Il fallait maintenir avant tout les principes du droit. En ce qui concernait l'évolution des pays limitrophes, il fallait tenir compte des aspirations, russes. On pourrait aboutir facilement à un accord dans la question de l'évacuation militaire des territoires occupés, puisque la Pologne, la Lithuanie et la Gourlande étaient prêtes à signer une convention militaire avec l'Allemagne. Cette convention militaire contenait deux parties : des stipulations permanentes et des mesures de transition. On pourrait mettre au nombre des mesures de transition celles qui étaient nécessaires pour préserver l'ordre et pour protéger les pays des sur-
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prises. Mais il fallait en finir avec Tadministration militaire. C'était le vœu non seulement de la Russie, mais aussi de la population entière des territoires en question. Les délégués russes demandèrent une interruption des négociations.
Le secrétaire d’Etat responsable, M. von Kühlmann, resta longtemps absent des négociations de Brest-Litowsk. Ce fut une grande faute. Le 23 janvier 1918, il fit un court séjour à Berlin. Il en profita pour répondre aux objections provoquées par toute la politique orientale. Il dit que les grandes lignes de cette politique avaient été depuis longtemps arrêtées ; que des arrangements fermes avaient été pris dès le printemps 1917 par le Chancelier et nos alliés. En présence des critiques acerbes de la presse, il retraça le début des négociations : la Russie voulait la paix générale, ses alliés n’en voulaient pas. Les Allemands devaient donc rechercher le moyen de parvenir à une paix séparée. C’est à cette préoccupation que répondit la déclaration du gouvernement allemand le 23 décembre, dont l’acceptation aurait forcé l’Entente à renoncer à toute conquête. Les négociations ne montraient pas encore clairement si Trotzky voulait sérieusement la paix, ou si son but était la révolution en Allemagne et en Autriche-Hongrie. M. de Kühlmann disait que l’attitude de la délégation russe avait été fort différente avant et après la pause : avant, la délégation russe avait pris ses repas en commun avec les alliés, de nombreuses explications conlidentielles avaient eu lieu entre les personnes ; mais ensuite, les relations personnelles avaient cessé, le ton était devenu glacial. On n’avait plus pris de repas ensemble. La Russie était un chaos. La paix avec l’Ukraine était à peu près chose faite. On pouvait commencer les relations économiques avec le nouvel état. Il y avait beaucoup de blé en Ukraine. On avait dit que ses instructions avaient été changées. M. de Kühlmann assurait que c’était une fable. Le général Hoffmann recevait ses propres instructions du Grand Quartier Général, mais il agissait toujours en complet accord avec le gouvernement et le ministère. Le point essentiel du débat
restait le « droit des peuples ». Avant Noël, la délégation russe avait envisagé la possibilité de reconnaître les conseils nationaux déjà existants comme des émanations de la volonté populaire. Mais après Noël, elle avait exécuté un mouvement de repli. Trotzky, sous prétexte de leur permettre une participation au plébiscite, voulait jeter dans les territoires occupés plusieurs centaines de milliers d’émigrants afin d’y déclancher la révolution. Sur ma prière instante, le secrétaire d’Etat von Kühlmann se déclara prêt à faire aux Russes la concession suivante : les conseils nationaux existant déjà dans les territoires occupés seraient reconstitués sur une base plus large.
Lorsqu’ensuite Trotzky tenta de créer un état « sans guerre et sans paix », et lorsque les troupes allemandes firent une nouvelle progression vers l’Esthonie et la Livonie, la situation devint encore plus difficile. Les annexionnistes d’Allemagne réclamaient ces deux pays. Pour eux, ces territoires étaient détachés en fait de la Russie, et le gouvernement russe n’avait point à donner son avis. Au Reichstag, et dans des conversations avec le Chancelier, je m’élevai contre une pareille conception. La fraction du Centre partageait mon opinion : pour que l’Esthonie et la Livonie fussent enlevées à la juridiction russe, il fallait l’approbation de la Russie. L’Allemagne n’avait le droit de rien entreprendre qui pût être interprété comme une violation ou une interprétation déloyale de la paix de Brest-Litowsk. Si la Russie acceptait la séparation, et si les pays en question, par une représentation élargie de leur population, déclaraient qu’ils voulaient être rattachés à l’Allemagne, nous serions prêts à étudier les conditions et les modalités d’une réunion de ce genre. La décision du Centre assura à cette conception la majorité du Reichstag. Les annexionnistes en avaient été pour leurs frais. Ils ne se tinrent point, d’ailleurs, pour battus, d’autant plus que la noblesse de ces pays, refusant d’entendre l’avis des masses populaires, se déclara pour le rattachement à l’Allemagne. Le 13 mai 1918, une délégation de la noblesse d’Esthonie et de Livonie vint trouver l’ambassadeur de Russie à Berlin, Joffe. II repoussa leurs déclarations
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séparatistes et le rattachement de ces pays à l'Allemagne. 11 renvoya la délégation au ministère des Affaires Etrangères qui transmit la proclamation à Joffe sans l'appuyer ni la recommander. Le 19 juillet, une nouvelle conférence des partis de la majorité eut donc lieu chez le Chancelier. On y discuta les questions que j'avais signalées.
Les négociations au sujet de ce qn'on a appelé le « traité complémentaire » de Brest-Litowsk n'avançaient pas et furent même plusieurs fois sur le point d'échouer. Elles furent dérangées par l'assassinat regrettable du ministre allemand à Moscou, le comte Mirbach, et par le départ subit de Moscou de son successeur Helfferich. L'ambassadeur Joffe, qui me parla du traité le 11 août, n'espérait guère que les Soviets approuveraient le traité. Ses collaborateurs Krassin et Worowski employèrent des termes encore plus catégoriques. Ils dirent, qu’aussitôt qu'ils auraient passé la frontière allemande, ils se mettraient ouvertement du côté de l'Entente. Le traité, disaient-ils, contient la plus grande humiliation que l'on puisse imaginer. Ce n'est pas un traité de paix durable. Joffe déclara qu'il n'avait approuvé le traité que parce qu'il stipulait que l'Allemagne ne s'immiscerait plus dans la situation intérieure de la Russie et ne soutiendrait plus les tendances séparatistes de certains territoires russes. 11 ajoutait que les généraux allemands se promenaient en conquérants en Russie et constituaient de nouveaux royaumes à leur guise, tout comme au temps d'Alexandre le Grand. Par le traité complémentaire, la Russie devait perdre définitivement l'Esthonie, la Livonie, la Géorgie. Worowski, qui mena les négociations avec la Finlande, déclara ironiquement que la Grande-Finlande souhaitée par l'Allemagne était probablement nécessaire si l'on voulait « louer un roi » qui pourrait bâtir ensuite, avec du granit finnois, une « Allée de la Victoire » plus durable que le trône de Finlande lui-même. On avait, disait-il, tout d'abord jeté les socialistes à la porte du Parlement finlandais, puis, dans la mince majorité bourgeoise qui restait, on avait trouvé une majorité encore plus mince en faveur de la monarchie. La délégation
russe parla en termes extrêmement amers de l'occupation, qui serait sans doute longue, de la région du Don avec ses houilles et son minerai. Cependant, Joffe déclara pour finir qu'il était prêt à tout signer si l'Allemagne ne continuait pas à encourager le morcellement de la Russie et à soutenir les généraux monarchistes russes Krassnow et Alexeieff. La Russie trouverait les six milliards qu'elle devait payer, si l'Allemagne ne continuait pas à faire avancer ses troupes. Les négociateurs russes déclarèrent que leur gouvernement se raffermissait, tandis que Berlin comptait alors sur la prompte chute du gouvernement bolcheviste et se hâtait de signer le traité. Avant mon départ, Joffe me demanda si je croyais que la révolution éclaterait en Allemagne dès l'automne. Naturellement, je mis le ministère des Affaires Etrangères au courant de tout l'entretien. Je crois que' Joffe a informé plus abondamment Moscou de la révolution allemande désirée que du traité lui-même. Il revint quelques jours après ; on lui avait donné l'autorisation de signer le traité s'il était convaincu que l'Allemagne s'apprêtait à l'observer loyalement.
Au dernier moment, deux difficultés surgirent encore. Le duc de Leuchtenberg était arrivé entre temps à Berlin comme représentant non officiel du général Krassnoff, que les bolchevistes « haïssaient comme la peste ». Les bolchevistes en conclurent qu'on négociait avec Krassnoff. Puis ce fut la prise de Bakou par les Anglais. Géniale invention de la politique anglaise, puisque l'Allemagne s'était engagée dans les traités à empêcher les Turcs d'aller à Bakou. Le 27 août 1918, Joffe signa le traité, non sans formuler les objections les plus graves. Le 21 août, j'avais dit au secrétaire d'Etat Hintze que je considérais le traité comme une faute politique extrêmement grave qui « rendait le gouvernement allemand incapable de faire la paix avec le reste du monde ». J'ajoutais que le traité devrait être soumis au Reichstag avant la ratification. On avait en effet l'intention de le ratifier immédiatement et de demander l'approbation du Reichstag quand il se réunirait en automne. Le ministère des Affaires Etrangères
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soulevait lui-même d'importantes objections. Le secrétaire d'Etat Soif, qui avait prononcé un discours très remarqué, sur l'invitation du Chancelier, dit que, si le traité était signé, le discours prononcé par lui le ferait apparaître « devant toute l'Europe comme un hypocrite et un menteur ». Cependant, ajoutait-il, je n'ai pas connu le traité avant mon discours. Les social-démocrates repoussèrent également le traité. Si ces résistances ont été finalement vaincues et si le traité a été signé par les Allemands, c'est surtout parce que l’Empereur tenait à devenir monarque des provinces baltiques.
Le traité ne devait satisfaire personne. La clause par laquelle l'Allemagne s'engageait à aider les Russes afin que les Turcs ne vinssent pas à Bakou provoqua les protestations les plus vives de la Turquie. Talaat Pacha, « furieux comme un taureau » que <( l'Allemagne conclût avec l'ennemi d’hier et l'ennemi de demain un traité dirigé contre des alliés de quatre ans », vint à Berlin, après avoir déclaré dans sa colère que, si le traité était maintenu, il en tirerait les conséquences en considérant l'alliance avec la Turquie comme dissoute. Vienne ne connaissait pas du tout le contenu du traité, de même la Bulgarie. Les deux gouvernements furent peu satisfaits d'apprendre que l'Allemagne recevait six milliards de marks de la Russie. Malgré le ministère des Affaires Etrangères, je conservai l'opinion que le traité était une grande faute politique. Si l'on voulait conclure bientôt la paix, il fallait faire une politique conséquente et d'ensemble. Je demandai plusieurs fois que la ratification n'eût pas lieu avant son approbation par le Reichstag, et qu'on n'employât pas de procédés anti-constitutionnels. Malheureusement, tous les députés n'étaient pas de cet avis. Lorsque je parlai à nouveau le 3 septembre avec l'ambassadeur russe Joffe, je fus surpris de constater avec quelle insouciance il acceptait le traité. Il considérait la perte de l'Esthonie et de la Livonie comme à peu près indifférente pour les bolchevistes. L'important était que l'Allemagne les aidât maintenant car ils avaient besoin de temps. Je rappelai à Joffe le dernier discours de Lenine. Il avait mis au
premier plan la latte contre les Tchéco-slovaques, afin de permettre au gouvernement russe de tenir « jusqu’à la révolution générale ». J’estimais également que la Russie n’avait accepté les traités que dans l’espoir dé voir éclater la révolution générale. Joffe me dit tranquillement : « Nous ne pouvions pas obtenir davantage. Nous gagnons du temps et du repos ». Je lui demandai alors si les accords conclus étaient à son avis avantageux pour l’Allemagne. Joffe se contenta de sourire, et d’une façon qui me montra que ce n’était pas son avis. Tout l’entretien me laissa l’impression « que l’Allemagne, liée au bolchevisme, est condamnée à provoquer le reste du monde, non pas parce qu’on a fait la paix avec le bolchevisme, mais parce qu’on conclut avec lui de nouveaux traités qui ne font que le renforcer ». Un Russe de droite me dit : « Le bolchevisme et le germanisme sont aux yeux de la plupart des Russes des notions identiques ». Mes opinions se rencontraient avec celles du général Hoffmann, qui considérait la situation à l’Est comme intenable. Il envisageait l’avenir avec de grandes craintes. Il repoussait cette inertie,ce laisser-faire et laisser-passer, extrêmement dangereux pour l’Empire allemand. L’esprit du bolchevisme, disait-il, contamine nos hommes. La corruption s’empare aussi des troupes allemandes. Il faut en outre redouter que l'Entente ne lie partie avec les adversaires du bolchevisme. II faut que l’Allemagne pare à ce danger. Gomme solution, il préconisait une avance des troupes allemandes jusqu’à Pétersbourg, où nous attendaient les éléments partisans de l’ordre. On y proclamerait la monarchie. L’Allemagne ne pouvait en aucun cas continuer à travailler avec les bolchevistes, sans créer finalement une situation où l’on verrait « des généraux de l’Empire allemand unis à la révolution russe contre la monarchie ». Au point de vue allemand, une pareille évolution était inadmissible. Moi aussi, j’estimais que l’Allemagne, malgré mes protestations, s’était beaucoup trop engagée avec les bolchevistes. C’est pourquoi j’étais un des adversaires du nouveau traité additionnel. La grande faute était que dans celui-ci l’Allemagne avait consenti à reconnaître la
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suppression de la propriété privée. Je disais qu'une pareille erreïfr se vengerait dans la suite. Je disais que toutes les Grandes Puissances avaient protesté contre la suppression de la propriété privée. De la part de l'Allemagne, c'était un reniement qui lui rapportait un salaire déshonorant. On n'eut pas le temps de demander au Reichstag d'approuver les traités additionnels. La conclusion de l'armistice avec l'Entente a annulé tous les traités. Telle fut la fin de l'épisode qu'avait été la paix séparée avec la Russie.
L'Allemagne fut plus d'une fois pressentie par d'autres pays, plus ou moins officieusement, au sujet de la paix. Il a été question de tentatives faites de Londres, par l'intermédiaire de la Haye. Le défunt duc de Norfolk, leader des catholiques anglais, fit savoir en mai 1916 à une parente qu'il avait en Allemagne « que les choses doivent rester dans leur état actuel. Le temps n'est pas encore venu d'agir, si grand que soit notre désir de paix. Nous voulons que la paix soit durable et donne des garanties contre le retour des méthodes et des faits qui ont causé la guerre, et qui ne doivent plus se reproduire. »
Au printemps de 1915, certains Français parurent un instant désireux de provoquer des conversations officieuses sur les chances de conclure la paix — malgré l'action du général Galliéni, qui remit en vigueur une loi votée il y a cent ans, et qui punissait de mort tout Français qui négocierait avec une Puissance ennemie. On ne dépassa point le stade des conversations officieuses et vagues. Elles continuèrent après la retraite de Delcassé. Un courageux Français se mit en relation avec moi en juin 1916, convaincu « que seule une loyale alliance francoallemande peut réparer les malheurs de la guerre et créer un état durable de concorde ». Malheureusement sa mort qui eut lieu presque aussitôt empêcha d'autres démarches. En revanche, j’eus souvent l'occasion, durant mes séjours en Suisse, de négocier directement ou indirectement avec des Français. Ils se montrèrent désireux d'entamer de sérieuses négociations dans les journées décisives touchant le sort de Verdun* Mais l'entrée en guerre de l'Amérique
donna aux Français des forces insoupçonnées et une immense contiance. Un membre éminent de l'Académie dit : « Que fera l’Amérique? Tout ! Voilà ma conviction ». Un autre membre de l'Académie, qui séjournait en Amérique, écrivait : « L'Amérique prendra à la guerre une part indéfinie et que l'Allemagne n'a point rêvée. Wilson m'a déclaré expressément que l'Amérique sacrifierait tout pour la cause du droit et de la liberté des peuples : son âme, son corps, ses dernières forces. Tout ce que l'Amérique peut mobiliser en hommes et en matériel est envoyé vers le Continent par Nantes et Bordeaux. Quand la machine américaine sera en pleine marche, elle sera pour l'ennemi quelque chose de formidable, de terrible, et Wilson, quand il sentira que les nuées de l'illusion se sont dissipées aux yeux de l'Allemagne, jettera ses cartes sur la table et déclarera aux Puissances Centrales : Que ditesvous de cela? Voulez-vous parler, ou voulez-vous vous suicider dans votre silence perfide? »
Dans l'automne de 1917, de nouveaux milieux français inclinaient à s'entretenir de la paix. Mais lorsque l'entremise pontificale eut échoué, lorsque les Français eurent pris le haut-commandement des armées alliées, il ne resta plus à leur politique que le souci de lutter jusqu'au bout.