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CHAPITRE XIX

LA RÉSOLUTION DE PAIX DU REICHSTAG

Le délai desix mois durant lequel, à en croire l'Amirauté, l'Angleterre devait être « abattue par la guerre sous-marine sans restriction », approchait de sa fin. Le grand public, par suite de la propagande menée dans la presse par les militaires, croyait inébranlablement à ce dogme politique dont j'avais constamment proclamé l'inanité. Nulle part je n'ai laissé douter de mon opinion à cet égard. Dans le courant du mois de mai, comme je l'écrivisle l or août 1917, en réponse à une question du chancelier Michaelis :

<( J’ai dit en proprestermes à plusieurs personnages officiels : « Je me mets à la tète de l’opposition ». J’eus, il est vrai, l’impression que certains de ces messieurs ne saisissaient pas entièrement toute la portée de mes intentions, tandis que d’autres, par exemple le docteur Soif, voyaient clair. »

La déception du peuple allemand devint nécessairement d'autant plus grande que des militaires éminents affirmaient avec énergie le délai de six mois dont j'ai parlé. Dans une feuille volante mise en circulation parmi les troupes du front, sous forme de lettre d'un officier de marine, on lisait : « Notre Amirauté affirme et prend la pleine responsabilité de cette affirmation, que l'Angleterre nous demandera la paix à la fin de juillet ou au début d'août. Nous serons vainqueurs d'ici l'automne ». Dans une instruction du Grand Quartier Général aux officiers du

front occidental, on exposait après le début de la guerre sous-marine sans restriction, qu’en six mois l’Angleterre aurait perdu tant de tonnage qu’il lui faudrait demander la paix à la lin d’août. Dans une lettre privée du maréchal de Hindenburg à sa femme, lettre qui circula à Hanovre et fit ensuite le tour de l’Allemagne, il était dit que la guerre serait finie à la lin d’août. Lorqu’on demandait au Grand Quartier Général quand on supposait que la guerre finirait, on vous répondait qu’on comptait fermement sur la fin de la guerre « pour cet été ». Les avertissements contenus dans le mémoire de Gzernin du 12 avril 1917 restaient lettre morte, comme tant d’autres.

Au cours de plusieurs entretiens que j’eus avec le Chancelier à cette époque, il me déclara que le Grand Quartier Général croyait toujours à la fin de la guerre pour juillet ou août. Je fus donc très surpris lorsqu’au cours d’une conversation que j'eus le 10 juin 1917 avec le colonel Bauer, du Grand Quartier Général, celui-ci me déclara qu’il partageait tout à fait mon avis sur la situation générale : il était très étonné d’avoir trouvé à Berlin un inexplicable optimisme; le peuple allemand ne connaissait pas la véritable situation. On avait plus que jamais des motifs de soucis. La supériorité des ennemis au point de vue des munitions était aujourd’hui de 4 al. Au printemps prochain, il fallait s’attendre à ce que cette proportion fût de 6 à 1, et qu’elle empirât même, si tout n’allait pas bien chez nous et mal chez nos adversaires. La proportion de 4 à 1 nous avait tout juste permis de tenir le front ouest en position offensive. Le Colonel ne pouvait pas dire nettement si ce front pourrait encore être tenu au cas où nos adversaires verraient augmenter leur supériorité en munitions. En tout cas — disait-il — il faut s’attendre à une nouvelle campagne d’hiver. Cette opinion d’un homme qui était le bras droit de Ludendorff, opinion si différente de tout ce qui avait été publié jusqu’alors, fut confirmé par un grand industriel de mes connaissances, qui me déclara à la même époque : « Tandis qu’Hindenburg et Ludendorff me disaient, il y a trois semaines, que l’Angleterre serait forcée de demander la paix en août, on m’a déclaré,

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au cours d’une visite que j’ai faite il y a quelques jours au Grand Quartier Général, qu’il faut s’attendre à une campagne d’hiver. J’informai aussitôt le Chancelier de ces déclarations. En même temps, je recevais la statistique que j’ai communiquée plus haut au sujet du tonnage mondial et, quinzejoursaprès, la réponsetout à fait insuffisante de l’Amirauté. La mauvaise alimentation, les retards apportés à la réforme électorale en Prusse n’améliorèrent pas la situation.

Dès les derniers jours de juin 1917, la fraction socialdémocrate avait fait des représentations sérieuses à la Chancellerie. Des collègues social-démocrates du Reichstag me dirent qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que les nouveaux crédits, qui devaient être présentés au Reichstag le 3 juin, au moment où il se réunirait, fussent votés sans autre forme de procès. Il fallait plutôt s’attendre à ce que la majorité de la fraction refusât les crédits, conformément à une résolution du bureau du parti. 11 fallait à tout prix remédier à une situation également dangereuse au point de vue intérieur et extérieur. Le matin du 3 juin, j’eus l’entretien préliminaire habituel avec les membres de la fraction du centre qui appartenaient à la Commission principale. J’exposai mon plan : en présence des ambitions effrénées des pangermanistes, qui remplissaient de colère le peuple et l’armée, il fallait, par une manifestation d’ensemble au Reichstag, revenir aux déclarations du 4 août 1914, qui repoussaient l’idée d’une guerre de conquête. C’est ainsi qu’il fallait augmenter le courage des masses populaires. Quelques-uns de mes collègues crurent que je méditais une nouvelle offre de paix. Je leur démontrai immédiatement leur erreur. En même temps, je rappelai les chiffres relatifs aux effets de la guerre sous-marine et au tonnage mondial. Conformément à nos conventions, je pris la parole le 4 juillet pour dégager, des exposés auxquels avait déjà procédé le gouvernement, trois thèses principales : 1° Les chances de paix sont aujourd’hui si faibles qu’il faut s’attendre à une campagne d’hiver. 2° D’après les communiqués du Grand Quartier Général, on peut espérer tenir les fronts, mais on ne nous a pas dit

que l’on pût compter sur une offensive victorieuse. 3° La continuation de la guerre sous-marine sans restriction nous assurera la victoire. Les deux premières thèses ne sont pas nouvelles — disais-je — mais la troisième contient une nouveauté : on ne fixe plus de date précise pour la défaite de l'Angleterre, alors qu'auparavant les mêmes autorités avaient déclaré de la façon la plus catégorique que la débâcle économique de l'Angleterre serait le résultat assuré de la guerre sous-marine avant la nouvelle récolte. On avait ainsi provoqué dans notre peuple un optimisme injustifié. Il ne fallait pas que le Reichstag partageât cet optimisme. II était placé devant un problème extrêmement grave : comment sortir de la guerre. Ç’avait été une erreur de croire que nous pourrions dicter la paix avec notre sabre. Jusqu'ici, il ne s'était trouvé personne, et on ne trouverait, à l'avenir, personne pour signer une pareille paix. Il fallait donc se demander quels étaient les moyens politico-diplomatiques de terminer la guerre. Or, même la meilleure diplomatie du monde ne pouvait réparer le dommage politique causé par la guerre sousmarine sans restriction. Je dis encore combien je doutais des promesses faites au sujet de l'effet politique de la guerre sous-marine. Je discutais les chiffres qui avaient servi à établir les calculs du tonnage coulé. On réussirait peut-être à dissiper mes doutes au cours des discussions. Entre les chiffres allemands et anglais, il existait des différences considérables. L'Amirauté allemande, faisais-je remarquer, a commis des erreurs considérables en supposant qu'elle n'a tenu compte que du tonnage anglais et non pas du tonnage mondial. Gomme j'étais convaincu, mathématiquement, que la guerre sous-marine ne forcerait pas l'Angleterre à faire la paix dans un délai déterminé, il fallait, disais-je, que le Reichstag envisageât par quels moyens l'on pouvait conclure la paix. La proposition de paix des social-démocrates : ni annexions, ni contributions, contenait deux négations sans résultats positifs et qui pouvaient être facilement en contradiction avec le deuxième principe « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Cette formule ne garantissait donc pas une paix durable.

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Une proposition allemande faite sur la base du statu quo ante aurait sans doute peu de succès et augmenterait les conflits intérieurs. Pour réaliser un accord général, il fallait donc revenir d’abord à cette idée du début de la guerre que nous luttions, non pas pour des conquêtes, mais pour défendre notre patrie. La misère économique (disette, manque de charbon) conseillait une démarche de ce genre. C’était donc un devoir national de rétablir au plus tôt l’unanimité du peuple allemand parce qu’une continuation des conflits intérieurs, surtout de celui que provoquaient les buts de guerre, affaiblissaient intérieurement la patrie et ne pouvaient aboutir qu’à imposer au peuple allemand de nouvelles charges et de nouveaux sacrifices.

Ces déclarations amenèrent le secrétaire d’Etat Helfferich et l’amiral Capelle à reprendre leurs anciens calculs, que j’avais déjà réfutés. Helfferich estimait la flotte anglaise de commerce à 15 millions de tonnes, dont il déduisait 7 millions de tonnes, utilisées à des fins militaires, de sorte que 8 millions de tonnes restaient pour les autres fins. 500.000 tonnes seraient coulées par mois, soit 3 millions de tonnes en six mois. Or l’Angleterre ne pouvait se tirer d’affaires à moins de 5 millions de tonnes. Le soir du même jour, j’essayai de développer mon plan en séance de fraction. Mais on n’y aborda pas la situation générale : il ne fut question que de la réforme électorale en Prusse. Le même jour et le jour suivant, les orateurs social-démocrates laissèrent clairement entendre que le vote pur et simple des crédits était impossible. Ce.furent surtout les députés social-démocrates Noske et Iloch qui estimèrent que le conseil de « tenir jusqu’au bout » ne saurait tenir lieu d’un programme de gouvernement et qui firent entendre les plus graves avertissements. Cette situation amena la fraction démocratique à provoquer une explication avec le centre, les nationaux-libéraux et les socialdémocrates. Une résolution en ce sens fut prise le jeudi après-midi, et le vendredi matin avant mon deuxième discours. Entre temps, je reçus l’insuffisante réponse que l’Amirauté faisait à mon exposé sur la guerre sous-marine. Je considérai donc comme un devoir patriotique et la

première tâche d'un dépulé de devenir plus net dans la réponse que je prononçai le vendredi 6 juillet. Je le pouvais d'autant mieux que les négociations étaient confidentielles, et que la presse n'avait encore rien publié sur les discussions en cours.

Je montrai que le vote des crédits était le plus important de ce genre depuis le début de la guerre, car, sans une action politique, l’hiver et l'offensive de printemps succéderaient à la campagne d'automne. C’était, le moment de se demander si l'on voulait vraiment entamer une nouvelle année de guerre qui signifiait pour l'Allemagne, au bas mot, 50miIIiards de dépenses de guerre sans compter, calcul impossible, ce que le pays perdrait irréparablement en forces nationales. Le gouvernement, disais-je, répond à tout par la formule « tenir ». Mais on ne peut tenir à l'intérieur que si l'on est convaincu que l'année prochaine la paix pourrait être meilleure qu'aujourd'hui. On ne voyait pas cette possibilité. L'appareil de nos ennemis se renforçait constamment, tandis que chez nous le manque d'hommes et de matières premières se faisait sentir chaque jour davantage. Les calculs relatifs aux effets de la guerre sous-marine sans restriction ne tenaient pas debout. Le Reichstag n'en ferait point « une corde pour pendre le secrétaire d’Etat à la Marine », comme lui-même l'avait dit. C'est l’histoire qui s'en chargerait. Quand on a commis une erreur aussi immense, on ne peut pas s'attendre à la conliance du Parlement, et pourtant cette confiance est nécessaire pour continuer la guerre. Les nouveaux calculs des secrétaires d'Etat au sujet du tonnage étaient inexacts. A la lin de 1917, le tonnage mondial serait de 38 millions de tonnes, dont 33 à la disposition des adversaires. Ils sauraient les utiliser. Tous les bateaux étaient en service. En Hollande on disait : « quand un armateur possède une fille de 50 ans et un vieux bateau de 50 ans, il est sûr de les caser tous les deux ». Le tonnage ennemi et neutre serait encore suffisant, en fin d'année, pour transporter les marchandises nécessaires malgré les restrictions qu'on devrait s'imposer. A Paris et à Londres, on vivait comme chez nous un an et demi plus tôt. On ne

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pouvait plusinterrompre maintenant la guerre sous-marine. Mais, si énergique que fût la conduite de la guerre, on ne devait pas négliger de travailler avec autant d énergie à* la paix. Le meilleur moyen de la préparer serait qu’une énorme majorité se déclarât en faveur de 1 idée du 1 er août 1914 et proclamât : Nous sommes partisans de la paix de conciliation. Nous voulons une paix de compromis, qui ne veut opprimer aucun peuple et aucun pays frontière. Il ne fallait pas se soucier des clameurs que pousseraient les pangermanistes : l’obligation d en caser 2b.000 dans des instituts à cure d’eau iroide serait plus avantageuse que de continuer la guerre. C’était l’affaire du Chancelier que d’exploiter ensuite pratiquement une résolution en ce sens du Reichstag. On ne pourrait y voir un signe de faiblesse si nous avions le soin d’ajouter que l’Allemagne combattrait jusqu’au bout au cas où une pareille paix serait repoussée. Je rappelai que Bismarck avait, en 1870, tenté trois fois de conclure un armistice avec la France, sans avoir été pour cela soupçonné de faiblesse. D’ailleurs, nos adversaires étaient beaucoup mieux renseignés sur la situation que la masse du peuple allemand. Nous aurions tout de suite pour nous les neutres. Dans de nombreux milieux populaires, on estimait que l’Empereur, qui évitait les députés, n’était pas exactement informé sur l’état des esprits. L’Allemagne ne pouvait certainement pas conclure une paix qui ladiminuât et qui ruinât le peuple, mais « il fallait tirer les conséquences politiques de la situation donnée avec une impitoyable logique, meme en ce qui concernait la politique intérieure, c’est-à-dire la question électorale et celle ;du contact plus étroit à établir entre le gouvernement et le Parlement. Il fallait éviter qu'un jour le peuple pût lancer à la face du Reichstag le mot terrible : Trop tard !

Le secrétaire d’Etat Helfferich, qui répondit aussitôt, utilisa ses anciens chiffres pour conclure : « L’Angleterre ne supportera pas cela. La situation devient plus mauvaise chaque mois en Angleterre. Pas un homme d’Etat, quand il se voit devant de pareils faits et quand il constate que son adversaire est résolu à ne point lâcher prise,

ne mènera consciemment son pays à l'abîme ». Toutefois, ni cette réponse, ni celles des autres représentants du gouvernement ne purent effacer L’impression laissée par mon exposé. Le ministre de la guerre, von Stein, n'y parvint pas, lui non plus, en invoquant la phrase d'Hindenburg : « Nous vaincrons si nous tenons jusqu'à ce que la guerre sous-marine ait produit ses effets, et que nous ayons abattu l'Angleterre ». Le social-démocrate Ebert proposa la création d'une petite Commission pour exécuter mes suggestions. Cette motion fut repoussée, et la suite de la discussion remisera une date ultérieure. Le ministre de la Guerre von Stein téléphona aussitôt au Grand Quartier Général de venir bientôt à Berlin pour fournir sur la situation militaire, sous quelque forme que ce fût, les renseignements désirés par moi. On pria également l'Empereur, momentanément absent de Berlin, de venir. Au Reichstag l'émotion grandit lorsque, par suite d'indiscrétions, la presse publia, quelquefois en les faussant, des détails de mon discours. L'après-midi, à 3 heures, le Reichskanzler me demanda. Il affecta d'être surpris de mon discours. Je rappelai les avertissements que j'avais donnés précédemment. Il me répondit qu'il ne les avait pas interprétés ainsi. Puis il me lut une partie du discours qu'il voulait prononcer durant les réunions plénières imminentes. A part quelques expressions, je fus assez satisfait de ce discours par lequel le Chancelier se plaçait en somme sur le terrain de mon exposé à la Commission.

Entre temps, un certain nombre de députés du Centre, nationaux-libéraux, démocrates et social-démocrates s'étaient réunis au Reichstag en commission inter-fractionnelle pour continuer à discuter mes suggestions. J'en fis part au Chancelier. Il proposa que ces messieurs, avant de prendre une résolution définitive, se missent en relation avec lui. Le vendredi après-midi, le soir et le samedi matin, la fraction du Centre organisa des séances qui me permirent de développer mes idées. A l'unanimité, sauf trois voix, la fraction me donna raison et décida d'approuver une déclaration de paix, au cas où les natio-

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naux-libéraux en feraient autant. Ceux-ci prirent part aux premières discussions, puis ils évitèrent de revenir, à cause de b attitude absolument négative de leurs organisations de parti. La fraction du Centre décida ensuite, dans une nouvelle discussion, d'approuver une déclaration de paix, même si les nationaux-libéraux la repoussaient. On décida également l'application du droit électoral égal pour tous en Prusse, et on exigea que plus de députés prissent désormais place au gouvernement. Avec moi, ce furent les députés David, von Richthofen et Gothein qui furent désignés pour rédiger le premier projet de la résolution de paix. En ce qui me concerne, je ne pus, occupé comme je l'étais par des discussions de fraction et par d’autres réunions, prendre part aux travaux de cette sous-commission. Le premier projet, auquel je donnai ma pleine adhésion, fut rédigé sans moi.

Le 7 juillet, je repoussai sommairement à la Commission du Reichstag les chiffres faux dont se servait la Marine pour justifier la guerre sous-marine. Dans le cours de la journée, l'Empereur arriva. Il se rendit aussitôt chez le Chancelier qui lui déclara (c'est ce que me dit le Grand Quartier Général) qu'il ne s'agissait que d’un moment d'émotion au Reichstag ». Le Chancelier en viendrai! vite à bout. Il était sûr qu’il obtiendrait dès le lundi un vote de confiance du Reichstag. Il disait que l'arrivée des représentants du Grand Quartier Général l’avait surpris, que ces questions politiques ne la rendaient point nécessaire. Lors de l'audience que l'Empereur accorda ensuite aux représentants du Grand Quartier Général, l'Empereur s'étonna ouvertement de la présence d'Hindenburg et de Ludendorff. Il leur recommanda de retourner immédiatement au Grand Quartier Général où « ils avaient sans doute mieux à taire ». Le soir de cette même journée, je devais dîner avec le général Ludendorff et d'autres messieurs du Grand Quartier Général. J'appris d’eux l'attitude du Chancelier. J'en fus extrêmement étonné, et je ne cachai point que, désormais, il m'était impossible de continuer à collaborer avec lui. Les informations de presse se multiplièrent. Elles mêlaient le vrai avec le faux, provoquant

une grande émotion dans le public. Je reçus un grand nombre de lettres d'approbation, notamment du front. Je reçus aussi des protestations, beaucoup ne pouvaient pas comprendre les événements. Le tableau de Berlin changeait, non seulement chaque jour, mais presque chaque heure. Je constatais partout un énervement qui dépassait ce que j'avais vu à Rome, à Bucarest et ailleurs. Nulle part on ne sentait une main ferme. Le Chancelier commit la faute de trop s'isoler du Parlement et de se consacrer presque exclusivement à l'Empereur.

Les députés apprirent aussitôt que l'intention où le Grand Quartier Général s'était trouvé de s'expliquer avec les députés eux-mêmes n'avait point abouti grâce au Chancelier. Le dimanche 8 juillet, au matin, le Comité inter-lractionnel se réunit pour rédiger la résolution de paix. On y discuta les événements de la veille et la conliance dans le Chancelier s'en trouva fort ébranlée. Le lundi, le Chancelier parut lui-même à la séance du Comité. Le leader national-libéral Stresemann l'attaqua très violemment et réclama sans ambages sa retraite. M. de Bethmann-Hollweg me demanda un court entretien dans un coin de la salle et voulut savoir ce que le Centre pensait de son maintien au pouvoir. Je lui déclarai qu'un grand nombre de mes amis politiques souhaitaient sa retraite. J'ajoutai qu'il m'était impossible de donner des chiffres. Dans mon discours, prononcé aussitôt après, je lis remarquer que trois orateurs socialdémocrates avaient déclaré tour à tour catégoriquement que le gouvernement ne jouissait plus de leur confiance. Le danger était donc grand de voir les social-démocrates lâcher la majorité. Une explication au sein de la Commission ne suffisait donc pas. 11 fallait faire cesser la discorde qui régnait entre les autorités qui régissaient le peuple allemand. Il fallait qu'on sût clairement où le gouvernement et le Reichstag en étaient au point de vue des buts de guerre, il ne pouvait être question de la formule de Westarp qui, au nom du parti conservateur, repoussait une paix qui serait conclue sur la base du statu quo ante . On frémit, disais-je, quand on entend de pareilles exprès-

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sions, alors que le quatrième hiver de guerre nous menace. Même un homme si sympathique à la cause allemande que le Suisse Stegemann avait récemment écrit à un de ses collègues : « La situation est au total extrêmement favorable, au point de vue purement militaire, pour les Puissances Centrales. Mais d'un point de vue plus général, cette situation est trompeuse quand on prétend s'appuyer sur elle seulement et ne se laisser guider que par elle dans ses décisions ». Je décrivis ensuite en détail la détresse économique de notre peuple. Le peuple allemand avait besoin d'une direction ferme. Plus la direction est ferme, plus le peuple sera reconnaissant, mais à condition qu'on déclare sans ambages que les Allemands défendent leurs foyers, leurs femmes, leurs enfants. Une telle déclaration ne serait pas une proposition de paix à proprement parler. C'était l'affaire du gouvernement de décider des moyens et du moment d'utiliser en diplomatie la résolution du Reichstag. Il fallait que le gouvernement se plaçât sans réserves sur le terrain de cette résolution, autrement, le travail du Reichstag serait incomplet et portait en lui des germes de mort. Pour donner au Reichstag la garantie que des intentions seront réalisées, il faut, disais-je encore, faire entrer des députés dans le gouvernement. L'Allemagne a aujourd'hui un système anti-parlementaire. Des représentants des différentes fractions devraient entrer au gouvernement. Il fallait demander au Chancelier de déclarer nettement s'il partageait les vues de la majorité du Reichstag, et lui laisser le soin de décider en conscience s'il voulait rester ou s'en aller. L'important était que la résolution du Reichstag fût acceptée sans réserves par le Chancelier. Un contact plus étroit des députés avec l'Empereur et avec le Grand Quartier Général était une absolue nécessité.

C'est intentionnellement, au grand mécontentement de certains des collègues de ma fraction, que je laissai ouverte la question de la retraite de M. de Bethmann-Hollweg. Dans le cours de l'après-midi, il me fit demander de provoquer de la part de la fraction du Centre une déclaration officielle au sujet de la position de cette

fraction à son égard. Il m’informait en même temps qu’il ne resterait en fonctions que jusqu’à la réalisation des réformes (réforme électorale, nomination de parlementaires dans le Cabinet). Ensuite il s’en irait. Le soir, à 5 heures, le bureau de la fraction du Centre prit la résolution suivante : « La fraction du Centre du Reichstag, considérant que M. de Bethmann-Hollweg a mené les affaires de l’Empire au moment où la guerre a éclaté, estime que son maintien à la chancellerie rend plus difficile la conclusion de la paix. Elle lui laisse le soin de décider en conscience àquelmôment il devra se retirer ». On n’était pas d’accord sur le moment convenable. Les uns pensaient qu’il fallait, afin d’augmenter l’effet de la résolution de paix, créer un nouveau « cabinet de la défense nationale ». Le plan échoua, à cause des socialdémocrates qui refusèrent d’entrer dans un Cabinet et de prendre part au gouvernement avec des ministres bourgeois. Les autres croyaient que le Chancelier devait rester au pouvoir jusqu’au moment où il aurait accompli les réformes. Cette décision du Bureau fut aussitôt communiquée au Chancelier et à la fraction, qui n’éleva aucune objection. Pour le moment, par suite de la crise gouvernementale, la Commission du Reichstag interrompit ses séances. L’animation n’en était que plus grande au Reichstag. Le mercredi on apprit que l’Empereur avait refusé la demande de démission du Chancelier. Ce même jour, au cours d’une séance au Ministère prussien, le Chancelier communiqua le manifeste impérial relatif à la création du droit électoral égal pour tous en Prusse. Làdessus, cinq ministres, parmi lesquels celui de la Guerre, donnèrent leur démission, non parce qu’ils étaient les adversaires du suffrage égal, mais parce que le Chancelier ne leur paraissait pas capable d’exécuter la réforme électorale. A 5 heures, j’eus un entretien avec le Chef du Cabinet civil. Sur l’ordre de l’Empereur, il m’exposa les raisons pour lesquelles la démission avait été repoussée. La principale était qu’on ne connaissait point de successeur qualifié. Le Chef de Cabinet passa en revue les candidatures possibles. Il se montra notamment hostile à

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celle de l'ancien Chancelier, prince Bülow, que préconisait le Grand Quartier Général. Par suite de machinations obscures, l'ambassadeur d'Autriche à Berlin, prince Hohenlohe, éleva également, au nom du gouvernement viennois, des objections contre cette candidature. Le Chef de Cabinet me déclara en outre que la résolution de l'Empereur était ferme et vaudrait pour toute la guerre. J'étais prié de cesser pour le moment d'exiger la retraite de M. de Bethmann-Hollweg. Je le promis, estimant qu'un conflit de ce genre ne pouvait être que nuisible. Vers minuit, je reçus du Kronprinz une invitation à me rendre chez lui le jeudi matin avec un représentant de chacune des autres fractions. Nous fûmes reçus à tour de rôle. Le Kronprinz me posa une série de questions précises, relatives surtout à la crise de la Chancellerie. Il m'exprima avec une grande vivacité son point de vue : il tenait un changement de chancelier immédiat pour l'unique solution. Il alla jusqu'à dire : « Jetez-le donc dehors, au Reichstag ! » Je répondis qu'on ne pouvait pas mettre à la porte un Chancelier qui apportait des cadeaux comme le droit électoral. Je communiquai à la fraction l'essentiel de mon entretien avec le Kronprinz ; et je lui demandai une résolution définitive, car on nous faisait savoir que l'Empereur, lui aussi, allait recevoir les députés pour s'entretenir avec eux de la situation générale. La résolution prise fut la suivante :

<( La fraction du Centre pense, qu'en restant en fonctions, M. de Bethmann-Hollweg rend plus difficile la conclusion de la paix (à l’unanimité moins deux voix). Pour cette raison, la fraction du Centre ne voit point pourquoi elle retiendrait le Chancelier (à l’unanimité moins sept voix). »

Au cours des nombreuses séances de fraction, on discutait une situation qui changeait presque d'heure en heure. Je continuai à soutenir M. de Bethmann-Hollweg comme Chancelier, tant que la situation générale le permit. Le Président de la fraction, docteur Spahn, déclara le 12 juillet, immédiatement avant de se trouver brusquement indisposé : « Selon Helfferich, Hindenburg a dit

samedi dernier, quand il est venu, qu'il espérait amener la paix avant un mois, mais qu'il ne savait plus si c'était encore possible après la démarche d'Erzberger ». Je m'adressai aussitôt à Helfferich, parce que je savais par le Grand Quartier Général que ces paroles n'avaient point été prononcées. Je lui demandai donc de s'expliquer au plus vite. 11 le fit en disant : « qu'il n'avait rien dit de semblable du maréchal Hindenburg et qu'il y avait là un inexplicable malentendu ». Il continuait en ces termes :

« J'ai exprimé mon avis personnel en disant que j'estime énormes les effets de notre guerre sous-marine sur l'Angleterre; qu'en outre, on observe chez nos ennemis de l'Ouest certains symptômes de résipiscence (strictement confidentiel) ; que je reste optimiste relativement aux dispositions prochaines de nos ennemis à l’égard de la paix, plus optimiste qu’il n’est permis de le dire dans une crise générale de pessimisme exagéré sans risquer de ne plus être pris au sérieux. Je dois craindre, il est vrai, que les campagnes de presse provoquées par l’action en cours ne déconseillent à nouveau pour un temps les dispositions pacifiques à nos adversaires. »

Malgré toutes les tempêtes du dehors, la fraction du Centre persistait dans son point de vue. Une forte majorité existait donc pour la résolution. Le vendredi 13 juillet, le conseiller politique du Kronprinz, von Maltzahn, me dit que le Kronprinz avait soumis à l'Empereur un compterendu de son entretien avec les députés et avait demandé de remplacer le Chancelier parce que les partis les plus nombreux et les plus influents ne voulaient plus travailler avec lui. Le Grand Quartier Général s'était déclaré solidaire du ministre démissionnaire de la Guerre von Stein. L'Empereur avait d'abord contesté l'exactitude des informations du Kronprinz et l'avait prié d'obtenir une déclaration écrite du Centre, des conservateurs et des nationaux-libéraux au sujet de leurs dispositions envers M. de Bethmann-Hollweg. J'étais donc prié d'obtenir cette déclaration. Je fis droit aussitôt à ce désir, et je remis à M. von Maltzahn la résolution prise la veille par ma fraction. Le député Stresemann en remit une analogue

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pour les nationaux-libéraux et le comte Westarp pour les conservateurs. La veille déjà, les nationaux-libéraux avaient fait savoir au chef du Cabinet civil qu’ils tenaient la retraite pour indiquée. Cette déclaration écrite détermina l’Empereur à accepter la nouvelle démission de Bethmann-Hollweg. J’en fus averti dans l’après-midi par M. de Maltzahn, qui ne me nomma point le futur Chancelier.

Ce ne fut que le soir, qu’à la surprise générale, on apprit que l’ancien sous-secrétaire d’Etat et commissaire d’Empire à l’alimentation, Michaelis, était nommé Chancelier. On avait espéré au début que les parlementaires seraient consultés. Il n’en fut rien. Les bruits les plus bizarres circulèrent sur les circonstances de sa nomination. On avait cherché, disait-on, un homme fort. Gomme Michaelis avait dit une fois au Landtag prussien qu’il ne (( laissait arrêter son bras par personne », il avait attiré sur lui l’attention des militaires. M. de Bethmann-Hollweg avait proposé comme son successeur le vieux président du Conseil des ministres bavarois, comte Hertling. Il séjournait alors à Berlin et avait été reçu par l’Empereur. Mais il avait, disait-on, refusé.

L’après-midi du jour marqué par le changement de Chancelier, j’eus enfin, avec d’autres députés, l’entretien souhaité avec Hindenburg et Ludendorff. Ils assurèrent que les fronts tiendraient sûrement, et que nous pouvions envisager l’avenir avec confiance. Je parlai de la guerre sous-marine. Je constatai à ma grande surprise que Ludendorff ne connaissait même pas les calculs sur le tonnage mondial. La résolution de paix du Reichstag n’inspirait aux deux généraux aucune objection. Ludendorff estimait cependant qu’on aurait dû dire, au lieu de « paix d’entente » : « paix de compromis ». Hindenburg aurait souhaité « un peu plus de poivre dans la résolution ». Le samedi suivant, j’eus un autre entretien avec Ludendorff sur la guerre sous-marine. Je lui montrai encore une fois mes calculs. Il ne les comprit guère. Par contre il montra plus de résistance que la veille à la résolution de paix.

L'après-midi, il y eut dans le jardin du ministère de l'Intérieur, en présence du nouveau Chancelier, une réunion des représentants de la majorité. A notre grande surprise, le nouveau Chancelier dit qu'en acceptant ses fonctions il était parti d'un point de vue entièrement faux. Il avait pensé que Je Grand Quartier Général et la majorité du Reichstag étaient complètement d'accord. Il était très surpris de constater qu'il n'en était rien. Cela suscitait de nouvelles difficultés. Il dit en outre à un de nos collègues « qu'il avait jusqu'ici escorté simplement le char de la politique ». Tous les représentants des partis firent nettement entendre au Chancelier, qu'en s'écartant en quoi que ce fût du contenu de la résolution, on déchaînerait un nouveau conflit : la majorité était fermement décidée à s'y tenir à tout prix. Le Chancelier se déclara prêt à soumettre avant le milieu de la semaine suivante aux représentants des partis le passage de son discours relatif aux buts de guerre. Les représentants des partis déclarèrent à l'unanimité que si les conservateurs et les pangermanistes approuvaient ouvertement au Reichstag le discours du Chancelier, le fait auraitde grandes conséquences politiques. Le moment était venu de parler clair. Jusqu'ici, la politique allemande avait souffert de toutes sortes d'équivoques au sujet du programme de paix. C'est grâce à ces obscurités que le système avait fait faillite. Le Chancelier acquiesça en déclarant qu'il seraittoujours d'accord avec le Grand Quartier général. Le nouveau Chancelier n'inspirait à personne une très grande confiance.

A la suite d'un malentendu, la résolution fut publiée prématurément dans la presse allemande, et même à l'étranger. Le désaveu de toute annexion provoqua une certaine inquiétude chez mes amis bulgares. Je leur fis remarquer dans un télégramme que la dernière phrase, qui réclamait pour « l'Allemagne et ses alliés le droit de vivre et de se développer », signifiait pour la Bulgarie la réunion en un Etat unique de tous les Bulgares. Cette dépêche les calma.

Le 19 juillet 1917, la résolution suivante fut adoptée à une grande majorité par le Reichstag :

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« Le Reichstag déclare :

Comme au 4 août 1914, au seuil de la quatrième année de guerre, la parole du discours du trône reste vraie pour le peuple allemand : Nous ne sommes point mus par le désir des conquêtes. C’est pour défendre sa liberté et son indépendance, son intégrité territoriale que l’Allemagne a pris les armes.

Le Reichstag aspire à une paix d’entente et à une réconciliation durable des peuples. Des extensions territoriales par la violence, des mesures d’oppression politique, économique et financière sont inconciliables avec une telle paix.

Le Reichstag repousse tous les plans qui se proposent un blocus économique et l’inimitié entre les peuples. Il faut garantir la liberté des mers. Seule la paix économique assurera des rapports de tolérance et d’amitié entre les peuples.

Le Reichstag encouragera puissamment la création d’organisations juridiques internationales.

Toutefois, tant que les gouvernements ennemis n’adopteront pas une pareille paix, tant qu’ils menaceront l’Allemagne et ses alliés de conquêtes et de violence, le peuple allemand restera debout comme un seul homme, il résistera inébranlablement et combattra jusqu’au moment où le droit de vivre et de se développer lui sera garanti ainsi qu’à ses alliés.

Uni dans cette pensée, le peuple allemand est invincible. Le Reichstag sait qu’il est sur ce point d’accord avec les hommes qui protègent héroïquement la patrie. La gratitude éternelle du peuple entier leur est assurée».

Cependant, l'accord parfait s’était réalisé entre le Chancelier et les partis de la majorité au sujet de son discours. Le Chancelier acceptait sans réserves la résolution de paix. Nous fûmes donc extrêmement surpris lorsque, dans le passage décisif de son discours au sujet de la résolution de paix etde son attitude à son égard, il intercala « comme je la conçois ». Nous ne tirâmes pas immédiatement les conséquences de cette addition inattendue. Les nationauxlibéraux firent une déclaration analogue à la résolution de paix. Le lendemain eut lieu avec l’Empereur l’entrevue dont j’ai déjà parlé.

Au début de 1918, je fus prié officiellement de résumer les raisons qui m’avaient inspiré la résolution de paix. Après avoir exposé les motifs purement humains de mettre

un terme à l'horrible massacre et aux souffrances de la guerre, j'écrivais :

<( 1° Avant de commencer la guerre sous-marine sans restrictions, l’administration de la marine avait déclaré catégoriquement, qu’en lui coulant 4 millions de tonnes, on abattrait l’Angleterre, ou du moins on la forcerait à demander la paix. L’effet devait être obtenu après six mois de guerre'sous-marine sans restrictions, donc à la lin de juillet 1917. Cette conviction ne s’est pas réalisée, bien que l’Amirauté ait déclaré alors avoir coulé un tonnage supérieur de 50 p. 100. La question desavoir comment on peut faire la paix, question à laquelle on a répondu jusqu’ici en évoquant les effets de la guerre sousmarine, est donc devenue plus brûlante que jamais — d’autant plus que toutes les craintes conçues au sujet de cette guerre sous-marine se sont réalisées (déclarations de guerre de l’Amérique, du Brésil, de la Chine, etc.) Il ne restait plus qu’à songer à une paix de conciliation.

2° La prolongation de la guerre renforce constamment nos adversaires. Le lieutenant-colonel Bauer, du Grand Quartier Général, m’a dit confidentiellement que la supériorité de nos adversaires en artillerie est de 4 à 1, et qu’en mettant les choses au mieux, il faut s’attendre, pour le printemps prochain, à ce qu’elle soit de 6 à 1.

3° L’Empereur et le Chancelier ayant engagé l’action en faveur de la paix en décembre 1916, il fallait que les représentants du peuple allemand, c’est-à-dire le Reichstag, prissent également position et soutinssent la politique gouvernementale en affirmant au monde entier la loyale volonté de paix de rAllemagne.

4° Par cette déclaration, le Reichstag a pris la responsabilité d’une paix qui ne répondra pas aux espoirs de beaucoup d’Allemands, et il s’est placé devant la couronne et devant le gouvernement. Tout le dépit que suscite aujourd’hui la résolution du Reichstag s’adresserait, lors de la conclusion de la paix, à la Couronne elle-même. La résolution du Reichstag est par conséquent la meilleure protection pour la monarchie. Il est particulièrement précieux que la social-démocratie y ait adhéré.

5° En présence de la grande disette, il était nécessaire, au point de vue de la situation intérieure, de dire au peuple que le gouvernement et le Reichstag désavouent les plans de conquête de certains milieux. Une pareille manifestation avait pour but de fortifier dans le public la volonté de tenir.

LA RÉSOLUTION DE PAIX DU REICHSTAG

6° En juillet 1917, on pouvait redouter que les social-démocrates, et non pas seulement les Indépendants, refusassent de voter les crédits de guerre et passassent dans l’opposition. La force morale du peuple allemand s’en serait trouvée compromise. Les social-démocrates voulurent, avant le vote des crédits, proposer une motion s’inspirant de la formule russe «Ni annexions, ni contributions, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Si cette motion avait été repoussée, ils n’auraient sûrement pas voté les crédits. Il s’agissait donc d’empêcher une scission et de trouver une formule qui permit à la social-démocratie de voter les crédits et qui, d’autre part, ne liât point le Reichstag et le gouvernement à la raide formule des Russes.

7° Songeant aux Alliés de l’Allemagne, le Reichstag a voulu leur dire crue la campagne annexionniste particulièrement violente ces temps derniers n’a point l’approbation de la majorité du Reichstag. Il fallait que nos alliés sussent bien que le peuple allemand reste fidèle à la parole impériale, qui a trouvé sa place dans la résolution : Nous ne sommes point mus par un désir de conquêtes.

Telles sont les considérations qui ont inspiré la résolution du 19 juillet. Le succès que la majorité en attendait ne s’est pas fait attendre : 1° renforcement du front intérieur. 2° Les stfèial-démocrates ne sont point passés à l’opposition. 3° Nos alliés ont salué joyeusement cette résolution. L’alliance s’en est trouvée raffermie, ainsi que le prouvent les discours du comte Czernin et du ministre-président hongrois Docteur Weckerle. 4° Chez les neutres, l’Allemagne n’a point perdu de sympathies ; au contraire, elle a fait de sérieuses conquêtes morales depuis juillet 1917. 5° Dans les pays ennemis, les dispositions pacifiques ont beaucoup grandi dépuis juillet 1917. Elles auraient même augmenté plus vite si, depuis l’avènement à la Chancellerie de M. Michaelis, on n’avait pas observé chez nous des hésitations regrettables, une inclination mêlée de répugnance à l’égard de la résolution de paix. 6° Le mouvement pacifiste russe, qui a abouti à l’armistice de Brest- Litowsk, n’a pu gagner du terrain que depuis cette résolution, depuis qu’on a pu dire au peuple russe que le Reichstag est prêt à conclure une paix qui ne se distingue guère du programme russe. »

Les 23 et 24 juillet 1917, le bureau central du parti du Centre prit position à l'égard de la résolution de paix. Con-

trairement à toutes les conventions et à toutes les promesses, un faux rapport fut fait au Grand Quartier Général. Avec l'aide des bureaux officiels, une campagne d'une violence sans précédent en Allemagne fut déchaînée contre moi : j'étais accusé d'être l'auteur principal de la résolution de paix. L'Association populaire catholique de Budapest m'invita, en septembre, à venir en cette ville y parler de la paix. Les militaires allemands me refusèrent les passeports. Le parti de la Patrie allemande fut fondé sur l'initiative de Tirpitz et de Kapp. Les autorités officielles assurèrent à ce parti l'appui le plus large. Tous mes efforts, ceux des partis de la majorité contre une politique favorisée particulièrement par le Ministère de la guerre et par le Bureau de presse de la guerre, furent à peu près vains. On me mit hors d'état d'éclairer le public. On interdit l'impression du discours que je prononçai dans ma circonscription en septembre 1917. L'Oflice Impérial de la marine tenta en vain d'introduire contre moi des poursuites judiciaires pour avoir dit dans mon discours que l'Allemagne n'avait possédé qu'une cinquantaine de sous-marins au printemps 1916, au moment de l'agitation intense en faveur de la guerre sous-marine sans restrictions. Lorsque, le 23 septembre 1917, je voulus parler dans la place forte de Ulm, il me fut interdit d'y parler des sous-marins. Le compte-rendu de mon discours fut soumis à la censure préventive. Les pangermanistes organisèrent, par la parole et par l'image, une campagne de calomnies contre moi « contre le Romain, le papiste ». Même au sein du parti du Centre, on observait certaines tendances pangermanistes, favorisées surtout par la majorité de la noblesse. Je n'avais plus pour ainsi dire aucune relation avec le Grand Quartier Général. Je fus donc fort surpris, lorsqu'à la fin d'avril 1918, un officier du ministère de la Guerre fit près de moi et du député von Richthofen une démarche pour rétablir le contact. Nous répondîmes tous les deux que nous estimions difficile de nous entendre complètement avec le Grand Quartier Général, parce que celui-ci n'avait pas eu une attitude loyale envers la majorité. Il avait d'abord collaboré à la résolution de paix, il l'avait presque

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approuvée ou du moins ne l’avait point contredite nettement. Puis il l’avait attaquée selon des procédés assez peu nobles et avait encouragé et excité les adversaires de cette résolution. Malgré tout, nous étions prêts à de nouveaux entretiens, à la condition qu’on répondît clairement aux questions suivantes : Comment le Grand Quartier Général pense-t-il terminer la guerre? Quand cessera cette épouvantable boucherie? Sur ce point, le Grand Quartier Général était compétent, et il nous fallait savoir la vérité. On ne nous fit point de réponse précise. On nous exprima seulement le vœu « qu’un Hindenburg politique » fût mis à la tête des Affaires Étrangères. Je vis qu’on voulait continuer le petit jeu de juillet 1917, cette fois contre M. de Kühlmann. Je refusai donc de continuer la conversation.

La résolution de paix fut le point de départ et la base d’une majorité solide et durable au Reichstag. Elle inaugura donc le régime parlementaire. Cette action de politique internationale fut bientôt suivie d’une autre : la démarche du Souverain-Pontife en faveur de la paix.

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