‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 27 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Pendant toute la guerre, j’ai dit aux autorités officielles, j’ai dit partout ailleurs qu’une entremise féconde en faveur de la paix ne pouvait être envisagée que de la part du Saint-Siège, de l’Espagne et des Etats-Unis. Plus l’opinion allemande devenait hostile au pi'ésident Wilson, plus le Saint-Siège passait, à cet égard, au premier rang. Certaines autorités m’objectaient que l’Italie et la France repousseraient toute entremise pontilicale en faveur de la paix. Je n’en continuai pas moins mes efforts. En effet, le Pacte de Londres (septembre 1914) ne parlait pas d’une exclusion du Pape lors des négociations de paix, mais seulement de la possibilité d’une pareille exclusion au cas où l’Italie l’exigerait, et de la nécessité de régler au préalable la question de la participation du Pape aux négociations. Le but principal de l’Italie était d’éviter par là que la 1 question romaine fût discutée au Congrès de la paix. Le Grand Orient de Rome écrivait en octobre 1915 :

« Il faut faire comprendre au Pape qu’il ne sera jamais admis au congrès de la paix, à moins qu’il ne s’entende avec la Quadruple-Alliance sur les moyens de régler la question romaine. »

Le Saint-Siège, qui s’était toujours efforcé d’empêcher une extension de la guerre mondiale, a constamment agi pour amener une prompte fin du massacre. A chaque

anniversaire du début de la guerre, le Pape a toujours fait entendre un avertissement.

Au début d'août 1915, on me dit que Sa Sainteté désirait prendre une initiative propre à amener la paix. Ayant eu un entretien avec le chancelier Bethmann-Hollweg et le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, von Jagow, je crus que le plus sûr moyen était le suivant : Sa Sainteté adresserait une lettre privée aux chefs de tous les Etats belligérants. 11 était préférable de ne pas intervenir près des chefs des pays neutres. En même temps, je fus autorisé à déclarer qu'au cas où le Pape adresserait une pareille lettre à l'empereur d'Allemagne, il y seraitrépondu que l'Allemagne était prête à entrer immédiatement en négociations de paix. Non seulement l'Allemagne serait heureuse d'une pareille action de la part du Pape, mais elle la soutiendrait fermement. Des démarches ultérieures dépendraient des réponses des différents chefs d'état. Le président du Conseil bavarois, comte Hertling, que j'informai de l’événement, trouvait préférable « d'observer plus de réserve » afin que l'attitude de l'Allemagne ne fût pas interprétée comme « un symptôme de faiblesse et d'épuisement ». Il me proposa d'agir en ce sens. Je refusai. En même temps, je demandai si l'on ne pouvait s'adresser au roi des Belges en Jui indiquant qu'on négocierait avec lui s'il prenait l’initiative des pourparlers. Un devait lui faire sentir que « le dernier moment était venu pour lui de s'assurer et d'assurer à sa Maison le retour en Belgique à des conditions à poser par l'Allemagne, puisque le chemin de Bruxelles ne passait plus par Paris et par Londres, mais par Berlin ». La lettre adressée en 1915 par le Saint-Père aux chefs des différents Etats n'obtint aucun succès.

En juin 1916, après un entretien que j'eus avec le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères von Jagow, je pus avertir le Vatican que le gouvernement allemand accepterait volontiers une entremise du Pape, et qu'elle en serait même reconnaissante à Sa Sainteté. Le représentant du Pape en Suisse estima, en octobre 1916, le moment venu de faire la paix : l'Allemagne avait été durant la

guerreadmirée de tous, mais elle n'avait trouvé d'affection nulle part. On ne pouvait faire la paix que par une entente avec l'Angleterre, ou par un accord séparé avec la Russie. Le seul obstacle à l'accord entre l'Angleterre et l'Allemagne était la Belgique. Dès que l'Allemagne déclarerait qu'elle rendrait la liberté à la Belgique après la guerre, l'Angleterre se dirait et elle dirait à ses alliés qu'elle n'avait plus d'intérêt à continuer la guerre.

Lorsque les négociations de paix entre Vienne et le Monténégro menacèrent d'échouer, en janvier 1916, je fis invoquer à ce sujet la médiation du Pape.

En novembre 1916, le nouvel appel du Pape étant resté sans écho, des neutres soumirent au Saint-Siège un mémoire relatif à la convocation d'une conférence préparatoire, qui devait être chargée de régler une série de questions juridiques. Le Cardinal secrétaire d'Etat répondit que le moment n'était pas favorable pour prendre une initiative ; cependant l'affaire fut poursuivie. La conférence devait préparer la paix future en provoquant, par une entente générale, la cessation des campagnes haineuses de la presse et la fin des représailles. Elle devait améliorer la situation des prisonniers de guerre, amener la cessation des confiscations et des saisies de biens ennemis et demander la mise en liberté des internés civils. Il y avait des chances, disait-on, pour que la Russie fût prête à approuver cette proposition. Le 3 octobre, je fus chargé par le Chancelier et le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères d'écrire au Vatican.

« Le gouvernement allemand est heureux de constater que ces questions et d’autres analogues peuvent être, durant la guerre, l’objet de conventions internationales. Il se déclare prêt à faire exécuter aussitôt les résolutions qui seront prises par la conférence projetée. »

Naturellement, le gouvernement allemand ne pouvait pas adopter d'emblée chacune des propositions qui lui étaient faites. Mais il pouvait exprimer sa résolution de collaborer à la réalisation d'un tel accord. Cette tentative, elle aussi, resta sans résultat.

Lorsque le gouvernement allemand publia, le 12 décembre 1916, son offre de paix, il raccompagna, sur ma demande, d'une lettre à Sa Sainteté « qui avait saisi toutes les occasions pour agir dans l'intérêt de l'humanité en faveur d'une cessation de cette lutte sanglante ». Le gouvernement <( espérait que l'initiative des quatre Puissances trouverait un écho bienveillant près de Sa Sainteté ; il espérait pouvoir compter sur le bienveillant appui du Saint-Siège ». J'étais d'avis qu'il aurait mieux valu prier directement le Saint-Siège de prendre en main l'initiative en faveur de la paix. On me répondit dans les bureaux, qu'eu égard à la situation du Saint-Siège, le moment présent n'était pas propre à une pareille démarche ; que l'Allemagne n'avait demandé son appui à aucune autre Puissance neutre qu'au Saint-Siège ; que celui-ci avait, après cette démarche, pleine liberté d'action pour s'entremettre ; que ni l'Amérique, ni l'Espagne, ni aucun autre Etat n'avait reçu de note particulière. On me dit encore que, par une démarche historique, l'Allemagne venait de demander au Saint-Siège sa médiation. Je fis instamment prier le Saint-Siège d'agir près de tous les envoyés accrédités des puissances belligérantes près du Vatican pour que l'Entente donnât une réponse favorable et se montrât prête à entrer en négociations avec l'Allemagne. J'ajoutais que si l'offre allemande était repoussée, le Saint-Siège pourrait user de sa pleine autorité « pour conjurer les peuples et les gouvernements d'entrer en négociations ». En outre, Berlin enverrait volontiers.au Vatican une mission extraordinaire pour tout discuter, au cas où le Saint- Siège ne voudrait pas envoyer en Suisse une personne de confiance pour s'expliquer. Dans le public allemand, on s'est étonné que le Saint-Siège, malgré la note spéciale venue de Berlin, n'eût pas entrepris de démarches en faveur de l'offre allemande. Le gouvernement allemand n'a dit à personne, pas plus à moi qu'aux autres, que durant ces journées le Saint-Siège travailla infatigablement à la paix, et surtout près du gouvernement allemand lui-même. Je n'appris qu'en octobre 1919 (et la publication des documents par la Commission d'enquête

parlementaire confirme mes dires) que, par l’intermédiaire de la nonciature de Vienne (il n’y avait pas alors de nonce à Munich), on avait reçu des dépêches du cardinal secrétaire d’Etat Gasparri. Elles signalaient l’importance de la démarche de Wilson, immédiatement consésécutive à la déclaration allemande, et elles priaient l’Allemagne de soutenir la démarche de Wilson, notamment par une déclaration relative au désarmement, qui devrait être adressée à tous les Etats belligérants. L’entremise de Wilson reçut donc tout l’appui du Saint-Siège. Le gouvernement allemand n’en a informé ni le Reichstag, ni le peuple allemand. S’il l’eût fait, la démarche de Wilson, dont l’initiative allemande est une des causes, en eût pris une tout autre signification. D’autre part, le Saint- Siège avait fait savoir par les mêmes voies qu’il avait de bonnes raisons pour croire que l’Entente inclinait à négocier. Mais il fallait que l’Allemagne parlât elle-même de ses conditions de paix. Il s’agissait surtout des garanties relatives au rétablissement et à l’indépendance de la Belgique. C’était la deuxième fois que l’attention du gouvernement était attirée sur l’importance essentielle de cette question.

A la suite des pourparlers de Vienne, en avril 1917, je demandai au Vatican si le Saint-Père ne pouvait pas se livrer à une deuxième manifestation en faveur de la paix. Le cardinal de Vienne pensait à une encyclique qui serait adressée à tous les évêques et qui les inviterait à agir en faveur de la paix.

A la fin de juin 1917, le nouveau nonce de Munich, Pacelli, fit visite au Chancelier à Berlin, puis à l’Empereur au Grand Quartier Général. Le comte Hertling m’avait fait savoir auparavant que le Nonce « ne nous apportait pas grand’chose d’utilisable ». A Berlin, on n’était pas de cet avis. L’entrevue entre le Chancelier de Bethmann-Hollweg et le Nonce provoqua une explication détaillée sur des conditions de paix concrètes. La remise d’une lettre autographe du Pape à l’Empereur, au Grand Quartier Général, raviva les espérances des peuples. Le Nonce protesta près de l’Empereur contre les déporta-

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