L’EN
tions d’habitants des territoires occupés. II pria au nom du Saint-Père d’y mettre un terme, en faisant remarquer que l’Allemagne y était elle-même intéressée. L’Empereur promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir. La résolution de paix du Reichstag, à laquelle je ne fus poussé ni par Vienne ni par le Saint-Siège, continua à préparer les voies.
Le 24 juillet, après un changement intervenu entre temps à la Chancellerie, le Nonce fit une nouvelle visite à Berlin. On peut facilement s’imaginer qu’il n’était pas seulement question d’une visite de politesse pour le nouveau Chancelier Michaelis. Le Nonce avait naturellement mission de s’informer à nouveau au sujet des buts de guerre et des conditions de paix envisagés par le gouvernement allemand. On n’exagérait sans doute pas l’importance de cette nouvelle prise de contact et de l’échange de vues qu’elle provoquerait, en y voyant en quelque sorte le premier acte de l’intervention papale. C’est pourquoi le 25 juillet je priais le Comité directeur du parti du Centre réuni ce jour là à Francfort :
« De vouloir bien appuyer et de faire appuyer énergiquement par la presse la résolution de Paix afin d’éviter un immense dommage pour l’Allemagne. II faudrait insister sur tous les paragraphes de la résolution : les discussions de Berlin avaient montré quel excellent effet on pouvait en tirer. Je refuserais de prendre la responsabilité de ce qui s’en suivrait si on ne tenait point compte de cette information et je n’hésiterais pas le moment venu à agir en conséquence. »
Au milieu d’août 1917, la note du Pape en date du 1 er août 1917 fut publiée. En présence de la situation qui a été décrite plus haut elle fut favorablement accueillie dans tous les milieux berlinois officiels. Le Chancelier regretta, il est vrai, que la question du désarmement occupât une place trop importante dans la note. Mais enfin, c’était une question à discuter. Je répondis : que la question du désarmement, non seulement était une condition absolument essentielle, mais qu’une réduction des armemënts se produirait fatalement pour des raisons de
politique intérieure et financières. Il était donc prudent de rédiger, en même temps que les autres Etats, un programme sur la réduction des armements. J'appris que la note du Pape relative à la paix était considérée par les diplomates de l'Entente en Suisse comme « un chefd'œuvre diplomatique ». Le groupe suisse de l'Union Catholique Internationale se livra à une manifestation spéciale en faveur de la démarche pontificale-
La réponse du gouvernement allemand fut lente à venir. Je proposai de ne faire qu'une courte réponse ; le gouvernement allemand dirait seulement que la démarche du Pape offrait la base d'une paix juste et durable, et qu'il était prêt à se mettre en relation, par l'intermédiaire du Saint-Siège, avec les gouvernements ennemis et à provoquer des pourparlers à la faveur desquels l'Allemagne apporterait des propositions complémentaires, suggérerait des modifications qui, d'ailleurs, ne changeraient rien d'essentiel aux idées fondamentales de la note du Pape ». Le 21 août, le Chancelier déclara à la Commission principale du Reichstag que la réponse allemande ne pourrait avoir lieu qu'après entente avec ses alliés, et de concert avec la Commission principale. Il déclara en outre que la note pontificale n'avait pas été suggérée et amenée par les Puissances Centrales. Le Chancelier terminait, il est vrai, en déclarant : « Je ferai tout pour parvenir le plus vite possible à la paix ». Mais il ajouta que les chances d'aboutir étaient minces. L'harmonie fut troublée par les commentaires que provoqua le discours du Chancelier du 19 juillet et par la regrettable formule qu'il y avait insérée : « Comme je la conçois ».
Afin de fixer les termes de la réponse allemande, on constitua une sorte de conseil accessoire composé de sept membres du Reichstag. J’en fis partie. On m'avait indiqué que la réponse serait conçue en termes généraux, mais qu'elle contiendrait une adhésion de principe. Je me mis d'accord là-dessus avec le secrétaire d'Etat von Kühlmann. Le Conseil des Sept accepta cette base de travail, mais il exigea que la réponse allemande exprimât clairement que l'Allemagne était prête, aux conditions prévues
par la note pontificale, à rétablir l'indépendance absolue de la Belgique à l'égard de toutes les puissances. La première séance du Conseil des Sept eut lieu le 28 août. Le Secrétaire d'Etat nous informa qu'une note provisoire de l'Empereur avait été adressée au Vatican, et que c'était le Chancelier qui avait été chargé d'envoyer la véritable réponse. Il faudrait d'abord discuter les termes de celle-ci avec les Alliés. Nous apprîmes en outre que la Belgique avait envoyé également une note provisoire au Vatican, ainsi que l'Angleterre. Les représentants de tous les partis, àl'exception des conservateurs, exigeaient une déclaration nette au sujet de l'indépendance complète de la Belgique. Si l'Allemagne se taisait, les chances de paix s'évanouissaient.
Le comte Czernin m'informa ces jours-là qu'il pensait, lui aussi, que la réponse allemande devait contenir un paragraphe relatif à l'indépendance de la Belgique. Pour y parvenir, j'eus un long entretien, le 30 août, avec le secrétaire d'Etat von Kühlmann. Il partageait mon point de vue à l'égard de la Belgique car, avant d'accepter ses fonctions, il avait dit au Chancelier qu'il était nécessaire de rétablir la Belgique dans son ancien état. Le conflit intérieur, disait-il, deviendrait très violent, mais il valait mieux qu'il se produisît tout de suite. Il désirait seulement régler deux questions préalables. Il essaierait d'établir, par des voies diplomatiques, quelles étaient les nouvelles garanties que nos adversaires étaient disposés à offrir au sujet de la complète indépendance de la Belgique et, d'autre part, si nos adversaires étaient prêts à entrer en négociations de paix aussitôt après une déclaration allemande au sujet de ce pays. C'était là pour moi une question de tactique : on était d'accord en principe. J'appris en même temps que le ministre de Belgique en Suisse avait dit que si l'Allemagne prononçait au sujet de la Belgique une parole décisive, la paix était assurée.
Durant ces négociations, le 30 août, le Chancelier reçut la copie d'une dépêche que le ministre d'Angleterre près du Saint-Siège avait remise au Vatican au nom de son gouvernement et avec l'approbation de la France. L'Allemagne y était invitée à faire une déclaration nette sur son
programme et sur le sort futur de la Belgique. Celte déclaration n’avait pas besoin d’être publiée. Elle serait remise au Saint-Siège le plus tôt possible, à titre confidentiel. La copie était accompagnée d’une lettre du Nonce ainsi conçue :
Münich, le 30 août 1917.
Excellence,
J’ai l’honneur de vous transmettre la copie d’un télégramme qui a été remis par Son Excellence le ministre de S. M. le Roi d’Angleterre auprès du Saint-Siège, à Son Eminence M. le Cardinal secrétaire d’Etat. Le gouvernement français s’associe à l’exposé contenu dans cette dépêche.
Son Eminence est animée du grand désir de continuer efficacement ses efforts pour une paix juste et durable que le gouvernement impérial a montré tant d’empressement à accueillir. C’est pourquoi Son Eminence m’a chargé d’attirer tout spécialement l’attention de Votre Excellence sur le point qui se rapporte à la Belgique. 11 s’agirait d’obtenir : 1° une déclaration précise touchant les intentions du gouvernement impérial au sujet de l’indépendance de la Belgique et de l’indemnité pour les dommages causés à la Belgique par la guerre; 2 e une indication également précise des garanties que l’Allemagne exige pour l’indépendance politique, économique et militaire. Si cette déclaration était satisfaisante, Son Eminence estime qu’un grand pas serait fait dans la voie des négociations. Le ministre de Grande-Bretagne a déjà informé son gouvernement royal que le Saint-Siège répondra aux informations contenues dans le télégramme aussitôt que, de son côté, il aura reçu, par son intermédiaire, la réponse du gouvernent impérial.
Qu’il me soit permis d’exprimer la conviction que Votre Excellence, dont l’avènement aux plus haute fonctions de son pays a coïncidé avec la proposition pontificale et qui a montré des dispositions si favorables à l’œuvre de paix s’acquerra des mérites éternels dont sa patrie et l’humanité lui seront reconnaissantes si, par une réponse conciliante, il favorise la marche des négociations de paix. C’est dans cet espoir qu’il m’est agréable d’exprimer les sentiments de haute estime avec lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Excellence le tout dévoué.
Sig. Eugène Pacelli,
Archevêque de Sarde, Nonce apostolique.
Pour des raisons que je n'ai pas réussi à comprendre, on ne s'occupa point de cette lettre si importante, mais on rédigea une réponse à la not z publiée par le Saint-Siège.
Le 6 septembre, j'eus un entretien avec le comte Gzernin qui séjournait à Berlin. Il se demandait avec défiance si l'Allemagne ferait la déclaration relative à la Belgique qu'exigeait l'Angleterre. Mais la réponse allemande à la manifestation pontificale lui plaisait beaucoup. Celle-ci était déjà assez avancée pour que, le 10 septembre, pût avoir lieu la séance finale du Conseil des Sept. Le secrétaire d'Etat von Kühlmann y déclara que la démarche du Vatican n'avait pas eu lieu contre la volonté de l'Angleterre. Le texte de la réponse allemande était — disait-il — un compromis. Elle ne s’occupait pas de la Belgique, comme la commission l'avait souhaité tout d'abord. La Belgique était très importante pour nous comme gage; mais elle perdrait sa valeur si l'on abattait ses cartes. Le Cardinal secrétaire d'Etat avait — ajoutait M. de Kühlmann — adressé une question très confidentielle au gouvernement allemand au sujet de sa position à l'égard de la Belgique. Cette question avait été suggérée par une Puissance ennemie qui voulait connaître nos buts de guerre, et particulièrement celui-là. M. de Kühlmann déclarait pouvoir dire seulement, d’accord avec tous les organes du gouvernement allemand, que « la résolution du Reichstag du 19 juillet devait servir de base en ce qui concernait la question belge ». Le social-démocrate Scheidemann estimait absolument nécessaire que la réponse allemande contint une déclaration sur la Belgique, autrement — disait-il — la paix était impossible, et les pangermanistes considéreraient ce silence comme un triomphe de leur politique. L'effet produit à l'étranger et en Allemagne même serait défavorable. Le Chancelier répliqua qu'un accord absolu régnait entre le gouvernement et lamajoritédu Reichstag au sujet de la Belgique ; mais qu'il fallait laisser au gouvernement le soin de choisir les meilleurs procédés à employer. Avec le député Stresemann, je déclarai que le désaccord n'existait plus que sur les moyens formels de traiter la question belge. Après la nouvelle question posée
confidentiellement par la Curie, on devait laisser au gouvernement les mains libres. Seulement, la réponse devait contenir une adhésion à la résolution du Reichstag. Le comte Westarp était d’avis que la note pontificale n’était pas conforme aux intérêts allemands. Il critiqua le désarmement et se refusa à ce qu’on transmît quoi que ce soit confidentiellement à la Curie au sujet de la Belgique. Pour réaliser l’accord, le secrétaire d’Etat von Kühlmann se déclara prêt à suivre la voie suivante : l’Allemagne ne dirait pas seulement en termes généraux au Vatican que la résolution du Reichstag contenait absolument la règle qui permettait de résoudre la question belge, mais on donnerait au Vatican tous les éclaircissements désirables sur les points importants de ce problème. Le Chancelier admettait que la réponse du gouvernement contînt une approbation de la résolution de paix. Mais il ne voulait pas qu’il y fût question de la Belgique. Cette déclaration était contredite par ce que le comte Czernin me fit dire, le 11 septembre, par un intermédiaire : Le Chancelier voulait exiger, dans la note confidentielle à expédier à Rome, le démantèlement des forteresses belges et la mise sous le contrôle allemand des chemins de fer belges. Je fis dire au comte Czernin queje maintenais mon point de vue et que, si Berlin jouait un double jeu, il aboutirait promptement à un échec. Le 11 septembre, la note de réponse approuvée par le Conseil des Sept eut l’adhésion de l’Empereur. Ce jour-là, le secrétaire.d’Etat von Kühlmann put, malgré l’opposition des militaires et des marins, faire triompher son point de vue dans la question belge. Le 13 septembre, la réponse allemande à la note du Pape fut envoyée au Nonce de Munich. Elle ne devait être publiée que le 22 septembre. Entre temps, j’appris que si l’Allemagne, soit dans la réponse à la note pontificale, soit dans une note séparée, ne faisait pas la déclaration exigée par le Saint-Siège au sujet de la Belgique, c’était un coup irréparable porté aux négociations de paix. Cependant, le gouvernement allemand — m’affirmait-on — voulait dans sa note répondre à la question confidentielle du Cardinal secrétaire d’Etat au sujet de la Belgique. On supposait
que l'Entente serait alors disposée à entrer immédiatement en pourparlers de Paix.
Le Pape avait tenu à ce que la publication de la note allemande de réponse fût différée jusqu'à ce que cette note contînt des déclarations suffisantes au sujet du rétablissement de la Belgique et de la question des frais de guerre. J'étais alors absent de Berlin. Plusieurs questions pressantes adressées à ce sujet par le Nonce au gouvernement étaient restées sans réponse; d'autres questions obtinrent une réponse négative. Plus tard, je pus établir, à l'office des Affaires Étrangères, que Berlin avait mal compris ces questions en les rapportant aux propositions du 25 juillet et non pas à la note pontificale du 1 er août. D'après des informations recueillies à Berlin, j'eus la conviction que le Saint-Siège recevrait bientôt une réponse suffisante au sujet de la Belgique; que cette réponse aurait trait à la question confidentielle du Cardinal secrétaire d'Etat, de sorte que toute l'entreprise en faveur de la paix n'était pas, comme on le craignait, sur le point d'échouer. Il est vrai que j'essayai de nouveau, sans aucun résultat, d'obtenir que le Chancelier fît, à la Commission principale du Reichstag, la déclaration que l'Allemagne acceptait en principe les propositions du Saint-Siège et se réservait de les préciser et de les compléter par des négociations spéciales. J'étais cependant persuadé que la réponse du Chancelier au sujet de la Belgique apporterait la clarté désirée.
Le Chancelier avait pris un mois entier pour exprimer le 24 septembre, en répondant à la lettre du Nonce en date du 30 août, sa « reconnaissance » pour l'envoi bienveillant de ces intéressantes communications. 11 affirmait, il est vrai, que le gouvernement impérial approuvait les efforts du Cardinal secrétaire d'Etat « pour amener immédiatement une paix juste et durable ». Il affirmait également « qu'une définition précise des buts de guerre était la condition qui pouvait permettre un accord entre les pays belligérants » et que « les questions relatives à la Belgique méritaient de retenir en première ligne l'attention ». Mais le Chancelier faisait aussitôtus^ge d'un argu-
ment qui n’avait rien à faire avec la fin de la guerre et avec la paix, un argument historique qui devenait aussitôt une question de sentiment et qui aurait dû rester absent de négociations diplomatiques. Je veux dire la question des responsabilités de la guerre, dont — disait-il — nos adversaires nous chargent seuls, par un artifice qui « nous interdit, à nous qui avons d'autres idées et d’autres sentiments, de consentir à discuter avec eux sur la possibilité et les conditions d’une paix possible ». C’étaient là des phrases qui rappellent moins la diplomatie que le cabinet militaire.
Or, il n’avait été question de cela ni dans la lettre du Nonce, ni dans le télégramme anglais. On ne s’y était point demandé qui était le vainqueur ou le vaincu. On voulait préparer la paix et y préparer l’adversaire. Mais le Chancelier posait la question. Si nos adversaires croyaient qu’en réponse à la note du président Wilson, ils avaient déjà communiqué leurs buts de guerre », il répondait, lui, le Chancelier, en rappelant :
<( Que les buts de guerre indiqués alors comme base d’un échange de vues ne peuvent pas être pris en considération, parce qu’ils partent d’une hypothèse qui, grâce à la constance du peuple allemand, ne se réalisera jamais : la débâcle complète de l’Allemagne et de ses alliés. »
Inversement, si l'Allemagne partait de l’hypothèse d’une défaite de ses adversaires, la paix ne s’en trouvait pas rapprochée davantage.
« Parce que l’écart entre nos desiderata respectifs serait si grand, qu’avec la meilleure volonté, un accord n’est pas possible. »
Il fallait donc — disait le Chancelier— négocier sur la base suivante : Il n’y a ni vaincu, ni vainqueur. Après cette discusion théorique qui n’avait rien à faire avec la question de la paix comme telle, mais qui avait simplement pour but d’éviter de la traiter, le Chancelier refusait en réalité de répondre à la question la plus importante et dont
dépendaient les destinées de l'Allemagne : la question précise sur la Belgique; il continuait :
« Au point où en sont les choses, il ne nous est pas encore possible de répondre aux vœux de Votre Excellence et défaire une déclaration précise sur les intentions du gouvernement impérial au sujet de la Belgique et des garanties désirées par nous. La raison en est, non pas que le gouvernement impérial soit hostile en principe à une pareille déclaration ou n’apprécie pas à sa juste valeur l’importance décisive qu’elle peut avoir pour la paix. Ce n’est pas davantage que le gouvernement estime que ses intentions et les garanties qui lui semblent indispensables puissent être an obstacle insurmontable à la paix. C’est tout simplement parce que la situation ne lui semble pas assez claire pour que les conditions d’une pareille déclaration soient remplies. Le gouvernement impérial s’efforcera de faire la clarté désirable et il espère que si les circonstances favorisent ses intentions, il sera dans un temps qui peut ne pas être très éloigné en situation d’informer plus exactement Votre Excellence sur les intentions du gouvernement allemand et sur les desiderata qu’il formule, en particulier en ce qui concerne la Belgique ».
Cette réponse était la brusque fin de l'action pleine de promesses qui avait été inaugurée par la démarche pontificale.
Je n'ai connu qu'en juillet 1919 le texte delà lettre adressée par le Chancelier au Nonce le 24 septembre 1917. La promesse que l'on avait faite et au Reichstag et à moimême d'y parler de la Belgique n'y fut point tenue. C’est pourquoi je ne compris pas alors pourquoi le Nonce m'écrivit le 30 septembre qu'il ne partageait pas l'optimisme dont je témoignais au sujet de l'issue probable des négociations de paix. « Les faits ne me permettent point d'avoir cette confiance ; en tout cas je m'en remets à la Providence divine qui décide du salut des nations ». Dans la lettre que j'écrivis le 2 octobre au Nonce je continuais à trouver lavorable l'état des négociations de paix puisque la question belge n'était pas un obstacle à la réalisation de la paix. 11 ne fallait pas, disais-je, perdre courage et croire à un échec des négociations.
L'entretien dont j'ai parlé déjà et que j'eus en octobre avec le Nonce me permit de conclure que pour le moment il était impossible d'arranger une situation si embrouillée. Le seul moyen de se tirer d'affaire aurait été de renoncer une bonne fois aux phrases polies et équivoques. En attendant, la paix était reculée dans des lointains indéfinis. Le Pape et l'Angleterre étaient sans doute fort déçus des obscurités et du caractère vague de la réponse du 24 septembre. L'Angleterre et le pape s'étaient attendus à ce qu'on traitât la question belge, ou du moins à ce qu'on y fît une allusion utilisable. Avec ce que nous avions répondu, il n'y avait rien à faire. L'Entente doutait de la sincérité de l'Allemagne, ou bien elle doutait que le gouvernement allemand fût capable de s'exprimer sur la Belgique d'une façon qui rendît possibles des négociations. L'impérialiste anglais connu, Léo Maxe, l'éditeur de la 'National Review , a, dans le numéro de sa revue du mois de septembre 1919, écrit, après avoir rapporté les explications que je donne sur ces événements à l'assemblée nationale de Weimar : « M. Erzberger a raison. Le gouvernement britannique prit, en août 1917, l'initiative et fit des ouvertures au Vatican... Si l'ennemi avait alors fait une déclaration satisfaisante sur la Belgique, des négociations auraient commencé, et on aurait mis un terme au massacre, avant que le public eût rien su de l'intrigue ». 11 était donc clair que l'Entente ne répondrait pas à la note du Saint-Siège, puisque Rome n'avait pas réussi à obtenir que les Puissances Centrales répondissent à une question déterminée. Il y avait encore à mon avis une ressource : les Puissances Centrales confieraient au Vatican leurs buts de guerre nettement définis en faisant observer qu'ils n'étaient pas destinés à la publication, et que l'Allemagne s'estimait engagée seulement pour un certain laps de temps. Je fis part de ce plan au nouveau chancelier, le comte Hertling, qui séjournait à Munich. II l'approuva, mais il ne voulait se décider qu'à Berlin. Je fis savoir également mes intentions à l'empereur d'Autriche. Le secrétaire d'Etat von Kühlmann ne voulait pas faire de nouvelles démarches en ce moment avant d'être sûr que
l’intégrité de notre territoire, en Europe ; et au delà des mers, serait garantie.
Je demandai de nouveau le 14 décembre au Nonce s’il ne pourrait pas adresser à Berlin la question suivante : Ferait-on connaître maintenant les buts de guerre prévus le 24 septembre? Une surprise eut lieu alors, qui éclaira certains événements restés obscurs. Le nouveau gouvernement des Soviets à Moscou publia des dépêches de l’ambassadeur russe à Londres. De l’une d’elles il ressortait qu’un diplomate neutre (espagnol) s’était adressé au ministre anglais des Affaires Etrangères à la demande de l’Allemagne. Ceci provoqua une question à la Chambre des Communes d’Angleterre. Le ministre Balfour déclara que le gouvernement anglais :
« Avait reçu en septembre 1917 une communication de l’Allemagne par l’intermédiaire d’un diplomate neutre : le gouvernement allemand serait heureux de faire au gouvernement britannique une communication relative à la paix. Le gouvernement britannique répondit qu’il était prêt à accueillir toute communication de ce genre du gouvernement allemand et à s’en entretenir avec ses alliés. Nous n’avons pas eu de réponse, et nous n’avons plus reçu aucune communication officielle au sujet de cette affaire. »
Je compris soudain pourquoi l’entremise pontificale de septembre avait échoué. En Allemagne, il y eut un grand émoi. La déclaration allemande informait le public en termes incompréhensibles pour les non-initiés que l’Allemagne n’avait pas voulu se lier les mains vis-à-vis du Vatican qui avait posé la question, et qu’elle avait donc choisi un autre homme de confiance pour pressentir l’Angleterre. Je sus dans la suite que c’était un diplomate espagnol qui s’entremit et qui ne rendit pas compte au gouvernement allemand de la réponse donnée par l’Angleterre.
On comprend la surprise du Saint-Siège — pour ne pas employer d’expression plus forte. Le gouvernement avait refusé de répondre clairement à ses questions, et en même temps il avait voulu prendre une voie latérale et
passer par l'Espagne. 11 était pourtant clair que cette voie latérale était impraticable, et la diplomatie allemande aurait bien dû le prévoir.
Le gouvernement espagnol refusait, en effet, de s’entremettre » mais il estimait qu'il n'était pas indiqué de « dissimuler à l'Angleterre les dispositions favorables de l'Allemagne. »
Si le gouvernement allemand avait voulu suivre la voie dûment préparée que constituait une réponse officielle à la Curie, la question de la paix aurait fait un progrès rapide. Une chance, il est vrai, s'offrait encore : on avait appris pour la première fois que l'Angleterre était prête à discuter. 11 fallait travailler à amener cette discussion par des voies diplomatiques, soit par le Saint-Siège, soit par l'Allemagne même. J'y échouai, malgré mes efforts.
En tout cas, l'Allemagne reçut la réponse la plus claire et la plus frappante qui fût possible. Son gouvernement s'étant montré impuissant, le résultat de cette impuissance fut un événement décisif : mettant un terme à toutes leurs hésitations, les Alliés confièrent au Maréchal Foch le haut commandement militaire de toutes les troupes alliées.
Au début de janvier 1918, l'empereur d'Autriche me fit savoir qu'il était prêt à confier au Saint Père les buts de guerre de l'Autriche-Hongrie et, si l'on voulait, de l'Allemagne, afin de donner au Saint-Siège l'occasion de s'entremettre avant le commencement de l'offensive du printemps. Il tenait prêt un intermédiaire. L'empereur Charles envoya son émissaire au chancelier allemand en le priant de faire en sorte que l'Allemagne participât à une démarche qui avait l'approbation du roi de Bulgarie. L'émissaire avait l'impression que l'empereur d'Autriche était décidé, au cas où l’Allemagne refuserait, à entreprendre tout seul la démarche. Le chancelier comte Hertling déclara qu'il approuvait cette action mais qu'il voulait consulter les personnes compétentes. Malgré toutes les insistances de l'émissaire de l'empereur d'Autriche, une réponse ne lui parvint que le 21 janvier : la situation avait changé, et les conditions de paix ne pouvaient pas être communiquées. Je n'ai pas réussi à savoir si l'empereur
d'Autriche a accompli tout seul à Rome la démarche qu’il projetait.
Je me suis longtemps demandé pourquoi le.gouvernement allemand, malgré toutes les insistances du Vatican, malgré la question posée publiquement par Asquith sur le sort de la Belgique, malgré le désir de nombreux diplomates neutres et les demandes des partis delà majorité, n’a point donné de réponse satisfaisante sur la question belge. Je ne l’ai su qu’en entendant le H juillet 1918 les déclarations du chancelier comte Hertling à la séance confidentielle de la Commission principale. 11 déclara que la Belgique devait rester un gage entre nos mains pour nous garantir des futurs dangers. On ne renonçait à un gage qu’après le danger. La Belgique ne devait pas être encore un jour une zone de concentration pour nos ennemis. Il fallait donc essayer d’établir des relations économiques intimes avec la Belgique, et exiger d’autre part des garanties d’ordre politique contre les dangers de l’avenir. Voilà ce dont il avait convenu, le 1 er et le 2 juillet, avec le Grand Quartier Général. Les partis de la majorité critiquèrent aussitôt avec âpreté les expressions du Chancelier. Je reçus dans x l’après-midi la visite du vice-chancelier Payer. Je lui dis que j’étais très mécontent de ces déclarations. Il fallait — disais-je — que le Chancelier approuvât ouvertement et sans réserve la réponse allemande à la note pontificale. Le vice-chancelier von Payer était d’avis que le Chancelier ne pourrait obtenir cela du Grand Quartier Général, et il me pria de chercher avec lui une formule satisfaisante. Je songeai tout d’abord à une déclaration négative : La Belgique ne devrait jamais devenir un protectorat allemand ; il fallait conclure avec la Belgique un arrangement tel qu’il assurât la paix et l’amitié entre les deux pays. A la séance du bureau de la fraction du Centre, aidé de Trimborn, je fis triompher cette conception. On décida de dire au Chancelier qu’il devait absolument donner à sa déclaration sur la Belgique une forme précise et proclamer notamment que ce pays devait redevenir un état indépendant. Il fut convenu avec les partis de la majorité que le Chancelier déclarerait : « L’Allemagne ne veut pas conserver la Bel-
gique. Elle ne considère ce pays que comme un gage. Elle est prête à rétablir sa pleine indépendance et de telle sorte que la Belgique ne puisse devenir Tétât vassal de telle ou telle puissance ou groupe de puissances. On essaya vers 9 heures du soir de parler au Chancelier pour se mettre d’accord avec lui. Ce fut en vain. Le lendemain matin, le Chancelier m’informa qu’il acceptait la formule proposée. A la séance de la commission principale qui s’en suivit, le Chancelier fit la déclaration convenue : la Belgique serait rétablie dans ses droits d’Etat indépendant. Elle ne serait point la vassale d’une autre puissance. Tous les partis approuvèrent cette formule. Mais le leader conservateur comte Westarp remarqua que la déclaration du Chancelier venait de changer complètement la situation. Ce qu’il avait dit de la Belgique n’avait point satisfait les conservateurs, qui s’opposaient à ce qu’on livrât la côte belge.
Venant après un effroyable silence, ce vague, cette obscurité, ces tergiversations continuelles ne permettaient pas d’obtenir un résultat international.
Le gouvernement allemand s’est tu au sujet de la Belgique jusqu’au moment où il n’eut plus rien à dire. Ainsi, il s’est rendu responsable de la prolongation de la guerre.
Comprend-on maintenant pourquoi, au cours de Tété 1917, j’ai dit (paroles qui m’ont valubonnombre d’attaques) que je me ferais fort de conclure la paix en quelques heures, si je pouvais avoir un entretien avecXloyd George ou tel autre homme d’Etat anglais ?