CHAPITRE XXI
Durant les journées fertiles en émotions de Tannée 1917 j’assistai à la ruine du régime politique auquel l’Allemagne était habituée et qui consistait à gouverner avec des majorités changeantes au Reichstag. Le Prince de Bismarck s’accommodait, il est vrai, très bien de cette situation. Il voulait avoir sa « majorité pour les dépenses » et sa « majorité pour les recettes *. En juillet 1917, il existait une majorité pour la retraite du chancelier de Bethmann-Hollweg. On assistait en même temps à la formation d’une autre majorité favorable à la paix de conciliation. Il y avait là une de ces obscurités politiques qu’on observe presque toujours dans les moments de transition. Conservateurs, nationaux libéraux et Centre souhaitaient un changement de chancelier; le Centre, la démocratie (à cette époque « parti populaire ») et la social-démocratie, préconisaient la résolution de paix. Le Centre faisait donc partie des deux majorités. Le 13 juillet, le Chancelier s’en alla dans des conditions très parlementaires parce que le Centre, les nationaux-libéraux et les conservateurs avaient déclaré, sur la demande de l’Empereur et par écrit, qu’ils estimaient que la retraite de Bethmann-Hollweg était à ce moment indiquée. La nomination du nouveau chancelier, Michaelis, fut le dernier acte de l’autocratie politique impériale. Elle eut lieu sans la collaboration du Reichstag, après le refus du comte Hertling. On pou-
vait craindre alors que le secrétaire d'Etat Helfferich, qui avait deux fois été en fonctions durant la guerre, ne fût appelé aux Affaires Etrangères. Je m'y opposai en disant que d'assumer trois fonctions en deux ans et demi était un signe de nervosité ; qu'Helfferich ne possédait ni sympathie, ni autorité au Reichstag; que la façon dont il avait parlé de la Russie faisait de sa personne un obstacle à la paix du côté oriental, de même que les expressions tranchantes dont il s'était servi à l'égard de l'Angleterre dans le fameux « Finis Britanniæ » l'avaient rendu incapable de faire une politique féconde en Occident. Il ne resterait pas quatre semaines au pouvoir. Qu'Helfferich gardât ses anciennes fonctions. Les nominations des nouveaux ministres et secrétaires d'Etat eurent lieu en juillet sans qu'on eût consulté le Parlement. On essaya, il est vrai, de choisir une voie intermédiaire en nommant ministres quelques députés, mais non pas en qualité de représentants de leurs fractions. Dès les premiers jours de son existence, je prédis que le cabinet Michaelis ne durerait pas plus de trois mois, parce qu'on l'avait échafaudé sur un mensonge politique. La formule, « comme je la conçois », extrêmement dangereuse pour l'effet qu'on pouvait attendre à l'étranger de la résolution de paix, provoqua dès le mois d'août de violentes explications entre le Chancelier et les partis de la majorité. Les regrettables procédés du secrétaire d'Etat à la Marine, Capelle, l'attitude encore plus regrettable du Chancelier au mois d'octobre au Reichstag, lors des débats sur les émeutes dans la Marine, confirmèrent les partis de la majorité, dont les nationaux-libéraux faisaient alors partie, dans cette conviction qu'un changement de Chancelier était, dans l'intérêt de l'Empire, nécessaire. Comme l'Empereur était alors dans les Balkans, pour n'en revenir que le 22 octobre, la crise de la Chancellerie restait latente. Mais on souhaitait que l'Empereur lui-même procédât au changement attendu. On nommait comme candidats M. de Kühlmann, le prince Bülow et le comte Bernstorff. Michaelis déclara, il est vrai, le 12 octobre, au vice-président de la fraction du Centre, Trimborn, qu'il était con-
vaincu de maîtriser la situation. Il voulait se mettre d’accord avec les différents partis sur un programme déterminé et, d’ici décembre, créer une situation parfaitement claire. Il ferait le sacrifice personnel de se retirer s’il avait la conviction qu’il n’était pas à la hauteur de sa tâche. Mais il comptait pouvoir collaborer avec le Reichstag. Il avait déjà consulté les leaders de la social-démocratie. Ce que le Président de la fraction du Centre ne fit qu’indiquer, le député national-libéral Stresemann le déclara avec une franchise absolue au Chancelier, le 22 octobre 1917 : il lui dit qu’il serait forcé de donner sa démission avant la prochaine convocation du Reichstag ; la Centre, les nationaux-libéraux, les démocrates, les social-démocrates étaient d’accord, disait-il, pour penser que la crise politique ne serait résolue que par la retraite de Michaelis. Mais celui-ci avait l’oreille dure. Cependant, les social-démocrates au Reichstag et durant leur Congrès ne lui ménagèrent pas les plus violentes attaques. Comme on nous disait que l’Empereur, aussitôt après son retour, recevrait les chefs de parti, on se mit d’accord sur les directives qu’il y aurait lieu, comme je le proposais, d’adopter pour le cas d’un entretien :
« Il faudrait donner un successeur au Chancelier avant la convocation du Reichstag. Ce serait l’Empereur qui devrait en prendre l’initiative. Etant donné la situation délicate au point de vue extérieur et les expériences que nous avons faites avec le Chancelier actuel, son successeur ne peut être qu’un homme connaissant bien l’étranger. Avant la décision impériale à son égard, il devrait s’expliquer officiellement avec les partis et arrêter avec eux un programme d’ensemble à suivre jusqu’à la fin de la guerre. Ce programme devrait contenir les quatre points suivants : 1° En politique étrangère, le nouveau Chancelier s’inspirera de la réponse du gouvernement allemand (19 septembre) à la tentative du Pape. 2 ° La réforme électorale en Prusse devra être exécutée rapidement et loyalement. 3° La censure politique sera supprimée. Il sera interdit à l’armée d’intervenir dans la politique. 4° En ce qui concerne les lois sociales, on créera, par une loi spéciale, les Chambres de Travail, et on abolira le paragraphe 152 § 2 du règlement sur l’industrie. »
Les quatre partis approuvèrent le programme que je proposais. Au cas où l'Empereur le préconiserait, on acceptait la formation d'un Cabinet de coalition sur la base de ce programme. On laisserait aux conservateurs le soin de décider s'ils entreraient ou non dans ce Cabinet. En tout cas, les partis de la majorité ne s'y opposeraient pas. En ce qui concernait la personne du nouveau chancelier, l'Empereur pouvait choisir ; mais si, comme on le redoutait, Helfferich était nommé, on opposerait à cette candidature le « Non, non, jamais ! » de Kühlmann. C'était le secrétaire d'Etat von Kühlmann qui jouissait alors des plus grandes sympathies près des partis de la majorité. Malgré les représentations qu'on fit à nouveau au chancelier Michaelis, celui-ci continuait à résister, et il déclarait que son attitude ultérieure dépendrait de celle de l'Empereur à son égard. Les tentatives qu'il fit pour attirer de son côté les syndicats social-démocratiques se terminèrent par un fiasco complet. On fit une autre proposition : le chancelier actuel exécuterait la réforme électorale en Prusse, puis se retirerait. Cette proposition fut également repoussée. On résolut à nouveau de ne pas considérer le gouvernement actuel comme compétent et d'affirmer la nécessité d'un changement immédiat. Dans ce dessein, on décida de se mettre en relation avec le chef du Cabinet civil. On lui remit la déclaration suivante :
« Les représentants des différents partis ayant conféré avec le Chancelier sur la situation générale extérieure et intérieure, nous sommes arrivés aux conclusions suivantes :
Au cas où S. M. l’Empereur se déciderait à changer de chancelier, les intérêts supérieurs de l’Etat exigent qu’une évolution de notre politique intérieure soit garantie jusqu’à la fin de la guerre. C’est le seul moyen d’assurer cette unité dont le peuple, celui du front et celui de l’intérieur, a tant besoin. II y faut la confiance et l’harmonie touchant la politique intérieure et extérieure de l’Empire jusqu’à la fin de la guerre. Les difficultés intérieures de ces derniers mois s’expliquent par le manque de cette harmonie.
Nous prions donc S. M. l’Empereur, avant de prendre une décision, de charger la personne à laquelle il songe à confier les affaires de l’Empire de venir s’entendre avec le Reichstag. »
Le chef de Cabinet von Valentini fit, le 23 octobre, une nouvelle démarche près des représentants des quatre partis pour maintenir Michaelis : « Michaelis, disait-il, est maître de la situation. 11 arrivera facilement à collaborer avec le Reichstag. 11 est sorti d'un milieu bourgeois ». On discuta la question de son successeur. Le chef de cabinet écarta à priori le prince de Bülow. Il demanda si on ne pouvait pas rappeler M. de Bethmann-Hollweg. Le leader des nationaux-libéraux déclara nettement « qu’il était impossible que Michaelis restât en fonctions et que jamais on n'arriverait à réaliser l'accord au Reichstag ». Le texte de ces déclarations parvint à l'Empereur.
Pendant que le chef de Cabinet, qui ne voulait pas avouer l'erreur qu’il avait commise en nommant Michaelis, multipliait ses tentatives, d'autres personnes préparaient une défaite pour le Reichstag en créant une nouvelle majorité sans les social-démocrates. En effet, ceux-ci ne voulaient pas collaborer avec les partis bourgeois tant que Michaelis resterait chancelier. Je démontrai qu'il y allait du salut de l’Empire, que la guerre était perdue si la social-démocratie, et avec elle les masses populaires, se mettaient à faire de la résistance passive. Au point où nous en étions, une victoire du militarisme prussien équivalait à une prolongation de la guerre. La social-démocratie n'avait mis jusqu'alors à sa collaboration aucune condition qui eût été inacceptable pour les partis bourgeois. Si la social-démocratie voulait faire maintenant partie intégrante de l'Etat, les partis bourgeois devraient tout faire pour favoriser cette grande œuvre politique. Au contraire ce serait un crime contre la patrie que de lui enlever la collaboration des social-démocrates. Les représentants des autres partis approuvèrent ces vues. Pour créer un gouvernement capable de travailler, on convint de désigner à l'Empereur le député Fehrenbach, au cas où les chefs de parti seraient appelés à dire leur avis. Le lendemain, on alla de nouveau trouver le chef de cabinet, afin de savoir ce qui s'était passé depuis la visite de la veille. Les partis de la majorité étaient prêts à proposer à l'Empereur des noms de candidats s'il désirait qu'on lui
en donnât. Si le chef de Cabinet parlait encore de Conserver Michaelis, on lui dirait que la couronne serait alors responsable de ce qui s'en suivrait. Le Reichstag garderait les mains libres. Le programme qu'on avait adopté n'était valable que dans le cas où un nouveau chancelier serait nommé. Dans un entretien que j'eus le lendemain (25 octobre) avec le Chef du Cabinet de la Marine, je lui exposai que toute tentative faite pour maintenir Michaelis en fonctions était vouée à l'échec et serait un grand dommage pour la Couronne. Le Chef du Cabinet de la Marine nia énergiquement qu'il fût responsable de la nomination de Michaelis. Il n'avait fait sa connaissance qu'après sa nomination. Le chef de Cabinet von Valentini nous fit savoir que les partis de la majorité recevraient une réponse de l'Empereur. La décision n'aurait lieu que la semaine suivante. L'Empereur ne demanderait pas qu'on lui fît des propositions pour la nomination du nouveau chancelier, mais il n'était pas impossible, qu'avant la nomination, l'entretien demandé avec les partis eût lieu. Je demandai, moi et d'autres, une solution immédiate de la crise de la Chancellerie. On affirmait que le secrétaire d'Etat Helfferich surtout s'y opposait. Le député Haussmann lui demanda là-dessus des explications. La réponse ne fut pas satisfaisante. Les nouvelles représentations qu'on avait faites provoquèrent le lendemain la décision de l'Empereur.
Le dimanche 28 octobre, l'ambassade bavaroise me fit dire tard dans la soirée que le ministre-président bavarois comte Hertling, arrivé de Munich, souhaitait me parler pour une affaire urgente. Je me déclarai prêt. Le comte Hertling m'informa que l'Empereur lui avait offert la Chancellerie. Michaelis resterait ministre-président de Prusse, afin d'exécuter au plus vite la réforme électorale. Comme on lui offrait pour la deuxième fois la Chancellerie, le comte Hertling croyait ne pas pouvoir refuser. Il avait cependant dit à l'Empereur qu'il se renseignerait d'abord sur la situation politique générale et qu'il parlerait à des hommes politiques influents. J'étais le premier qu'il eût appelé. Je communiquai au comte Hertling le
programme rédigé par les partis de la majorité. Il l'accepta aussitôt. Je lui dis alors que la séparation entre la Chancellerie et la Présidence du Conseil m'inspirait les objections les plus sérieuses. Si le comte Hertling, n'étant pas prussien, rencontrait des difficultés dans l'exécution de la réforme électorale prussienne, on pouvait se tirer d'affaire par le moyen suivant : on nommerait, pour accomplir cette tâche, un vice-président prussien du ministère, sans lui donner de portefeuille. Le comte Hertling comprenait les critiques provoquées par la division des deux emplois. Il me pria de les lui résumer dans un mémoire que je lui fis tenir le jour suivant. Je voyais dans la division susdite un inconvénient sérieux pour l'Empire parce que le président du Conseil des ministres prussien était plus puissant que le Chancelier, dont la situation se trouvait rabaissée. Toute tentative de division avait échoué après peu de temps. Le Chancelier serait gêné dans celles de ses tâches qui intéressaient l'Empire, surtout étant donné les conflits qui ne manqueraient pas de se produire. Michaelis, objet de la défiance générale, ne pourrait exécuter la réforme électorale. Un conflit éclaterait sûrement entre le Reichstag avec sa majorité démocratique et le Landtag prussien, avec sa majorité conservatrice, si bien que la division des charges aboutirait non pas au calme, mais à des luttes indéfinies. Ce mémoire, qui fut également transmis à l’Empereur, eut un plein succès.
Dès le lundi, la nomination de Hertling provoqua des résistances. « Dans les milieux protestants, à la veille du Jubilé de la réforme, on trouvait étrange que le leader du Centre, le catholique comte Hertling, fût nommé chancelier ». Les catholiques seraient rendus responsables d'une paix défavorable, désormais probable. Les chefs des partis politiques faisaient entendre des objections plus sérieuses. Le comte Hertling, étant ministre-président bavarois s'était prononcé contre l'autonomie de l'Alsace-Lorraine contre l'abolition du § 2 de l'article 9 de la Constitution! qui stipulait qu'un membre du Reichstag ne pouvait pas devenir en même temps membre du Bundesrat. Ce para-
graphe rendait impossible la parlementarisation. Les social-démocrates et les démocrates étaient heureux du choix d'un homme du Centre, mais ils faisaient remarquer que la situation demandait un homme du Centre orienté plus à gauche ; que Hertling était soutenu au Parlement seulement par la Droite et peut-être encore par le Centre. Il serait forcé de s'appuyer sur le Grand Quartier Général pour « en devenir finalement le prisonnier ». Des députés nationaux-libéraux déclarèrent que la candidature Hertling était la victoire du particularisme et du fédéralisme ; que c'était réaliser l'idée de la maison Wittelsbach ; qu'il favoriserait au Parlement les éléments nobles et conservateurs.
Le 30 octobre, Michaelis fit auprès des députés démocrates une dernière tentative pour garder la présidence du Ministère prussien. C'était lui, Michaelis, disait-il, qui avait fait cette proposition, à cause de ses relations étroites avec les conservateurs prussiens. S'il gardait cette charge, ceux-ci mèneraient une lutte moins vive contre la réforme électorale. Le comte Hertling fut étonné d'apprendre d'où venait l'initiative tendant à la division des deux charges. Il demanda au représentant du parti démocratique si ce parti avait confiance en lui. La réponse fut négative. Le comte Hertling répliqua qu'alors il ne pouvait pas accepter la Chancellerie. Je fus chargé par la Commission interfractionnelle de le prier d'exposer à l'Empereur lui-même les raisons de son refus, puisque les partis n'avaient pas de confiance envers les autres instances. En même temps, j'étais chargé de remercier le comte Hertling d'avoir répondu aux vœux des partis en s'expliquant jusque dans le détail avec eux. Quand je me rendis le soir à cinq heures chez lui, ses dispositions s'étaient très modifiées. 11 me dit qu'il n'avait pas encore pris de résolution définitive. Je ne pus donc m'acquitter de ma mission. Le secrétaire d'Etat de Kühlmann, qui me demanda aussitôt de venir le voir, insista, pour des raisons de politique internationale, pour que le comte Hertling acceptât la Chancellerie. Sa nomination aurait un bon effet à l'étranger au point de
vue de la paix. Hertling serait le premier parlementaire appelé à la Chancellerie. Je me déclarai prêt à recommander énergiquement la candidature Hertling aux conditions suivantes : la Chancellerie et la Présidence du Conseil des ministres ne seront point séparées ; Hertling déclarera que l'Alsace-Lorraine doit être transformée au plus tôt en un Etat fédéral autonome ; un député nationallibéral de droite deviendra vice-président du Ministère prussien, pour assurer une majorité à la réforme électorale. Un représentant du parti populaire entrera au Ministère prussien, de préférence au Ministère du Commerce. Enfin, Michaelis quittera ses deux fonctions et le vicechancelier Helfferich se retirera. Kühlmann trouva ces propositions acceptables. Le Ministère prussien pria également le comte Hertling d'accepter la Chancellerie. La Commission interfractionnelle montrait encore une grande antipathie envers Hertling. Je réussis cependant à réaliser un accord. Les quatre partis prirent connaissance de la déclaration par laquelle le comte Hertling acceptait les thèses du programme et promettait d'agir énergiquement en faveur de la pleine autonomie de l'Alsace-Lorraine. Les quatre partis approuvèrent cette attitude, puis émirent le vœu que le nouveau Chancelier fît prochainement une déclaration au Reichstag. La retraite d'Helfferich était absolument nécessaire. A la suite de discussions entre les partis, on convint le 1 er novembre qu'aussi bien les nationaux-libéraux que les démocrates auraient un siège au gouvernement d'Empire et au gouvernement prussien. Je demandai aux social-démocrates s'ils n'accepteraient point d'entrer dans le Cabinet, car il fallait qu'on vît clair de tous les côtés. Le député Ebert me déclara que les socialdémocrates n'avaient pas intérêt à rendre plus difficile la formation du Cabinet, comme ils le feraient sans doute s'ils entraient dans le gouvernement. Ils refusèrent donc, mais ils demandèrent des garanties. Le parti populaire entrerait dans le Ministère prussien, et le poste de Vice- Chancelier serait donné à un député du même parti. Cette condition, disaient-ils, était sine qua non . Les nationauxlibéraux firent connaître entre temps que le député de
droite, von Friedberg, partisan de la réforme électorale, cédant à des instances répétées, s’était déclaré prêt à accepter le poste de vice-président da Ministère prussien.
Le soir du 1 er novembre, la nomination du comte Hertling comme chancelier d’Empire et président du ministère prussien put avoir lieu. Le comte Hertling me dit le lendemain que tout « s’était bien passé » chez l’Empereur. L’Empereur lui avait confié aussitôt les deux charges en lui laissant toute liberté pour le choix de ses collaborateurs. Il avait d’ailleurs dit à l’Empereur qu’une autre méthode que celle qui avait été suivie les jours précédents n’était pas possible étant donnée la situation politique. Il avait ajouté, disait-il, que le jour de la conclusion de la paix, il serait heureux de pouvoir demander qu’on le démît de ses deux fonctions. La question de la nomination d’un vice-chancelier fit de grandes difficultés. On avait appris que le comte Hertling désirait garder Helfferich, et qu’il avait protesté contre la nomination du démocrate von Payer. Quand il vit que toutle monde repoussait cette solution, le comte Hertling voulut laisser vacant le poste de* vice-chancelier. Social-démocrates, nationaux-libé- . raux et démocrates déclarèrent à l’unanimité que le chancelier Hertling ne pourrait se tenir que quelques jours sans le vice-chancelier Payer, car il fallait que le nouveau Cabinet eût une nuance démocratique nette. La socialdémocratie fit savoir au nouveau Chancelier qu’elle insistait pour que le poste de vice-chancelier fût donné à un membre du parti populaire. Le député von Friedberg avait accepté la vice-présidence du Ministère prussien à la condition qu’on ne soumettrait point au Landtag des questions de politique religieuse qui ne seraient point conformes à ses convictions. Hertling me déclara que tout ce qu’il pouvait faire était de proposer à l’Empereur la nomination de Friedberg et celle du membre du parti populaire Dove au Ministère du Commerce. Je fis remarquer au Chancelier que c’était insuffisant parce que les socialdémocrates m’avaient déclaré que, sans M. von Payer, le Cabinet aurait une teinte réactionnaire. Un membre du
parti populaire affirma qu'un cabinet orienté vers la droite créerait une situation politique impossible. Pour en finir avec les lenteurs de cette crise latente et constituer un Cabinet fort, les partis de la majorité firent adresser, le 5 novembre, au Chancelier, une lettre qui contenait ces lignes :
« Lors d’une discussion qui a eu lieu le 1 er novembre de cette année, les représentants du Centre, de la fraction libérale, du parti populaire progressiste et de la social-démocratie, ont fait remarquer qu’aussi bien à cause du,programme commun à suivre jusqu’à la fin de la guerre, pour l’exécution de celui-ci, que pour la collaboration confiante du gouvernement et du Parlement, il était absolument nécessaire de nommer un représentant de la fraction nationaie-libérale de la Chambre prussienne vice-président du Ministère prussien et de nommer un représentant du parti populaire progressiste au Ministère prussien et à la vice-chancellerie. En conséquence, les représentants de ces partis déclarent à Votre Excellence qu’ils attachent une grande importance au prompt règlement de ces questions. Les noms mis en avant par les représentants des dites fractions sont ceux de MM. Friedberg, Fischbeck et von Payer. »
Aussitôt après le départ de cette lettre, la situation empira d'une façon inattendue : le vice-président Friedberg fit savoir que Hertling lui avait bien parlé de sa nomination, mais qu’il avait ajouté que, pour le moment, il ne pouvait pas nommer de vice-chancelier. Il demandait donc à réfléchir. Je répondis : « Il est évident qu'un vice-chancelier démocrate doit entrer en même temps au Cabinet ; car autrement, ce parti, comme la social-démocratie, passerait à l’opposition. Un cabinet Hertling-Friedberg est impossible et ne correspond pas à la situation politique ». Accompagnés de Stresemann, nous nous rendîmes tard dans la soirée chez le Chancelier pour lui dire, qu’après toutes les promesses et les accords de ces derniers jours, il était impossible que le nouveau gouvernement pût se maintenir sans réaliser ce qui avait été convenu. Le Chancelier répondit qu'alors sa mission était terminée, et que les partis seuls étaient responsables delà
situation. Le lendemain, Stresemann et moi expliquâmes de nouveau au Chancelier que Friedberg non plus ne pouvait pas devenir et ne deviendrait pas vice-président ; si un vice-chancelier démocrate n’entrait pas au Cabinet, le maintien d’Helfferich à son poste était impossible. Le Chancelier voulut employer des moyens dilatoires et dit qu’il partait le soir pour Münich, pour ne revenir que le 15 novembre. Le comte Hertling déclara que la lettre en question était « un pistolet qu’on lui mettait sur la poitrine ». Les partis de la majorité ne partageaient point cet avis. Avec les social-démocrates, ils estimaient qu’ils avaient été dupés ; que toute l’affaire avait été systématiquement différée et amenée au point mort; que Hertling et Friedberg à eux seuls ne pouvaient constituer un Cabinet viable; que le contre-poids de la démocratie était d’une absolue nécessité. Les députés du parti populaire étaient naturellement de fort mauvaise humeur. Le député Haussmann déclara que Hertling voulait bien se servir de la majorité, mais ne voulait pas la laisser gouverner, qu’il la considérait comme un intrus dont on ne souhaite pas la collaboration.
Sur ma proposition, la Commission inter-fractionnelle, décida à b unanimité de charger Friedberg de dire au Chancelier qu’il n’acceptait le poste de vice-président que sous la condition qu’un parlementaire membre du parti populaire serait nommé au Ministère prussien. Il déclarerait, sur l’invitation de son parti et de la social-démocratie, qu’il n’entrait au Cabinet prussien que sien même temps un membre du parti populaire était appelé à la vicechancellerie. Le soir du même jour, j’appris de Friedberg qu’il avait déjà refusé la vice-présidence, n’estimant pas qu’un travail fécond lui fût possible dans ces conditions. Dès lors, les nationaux-libéraux se sentaient absolument libres. Ils ne prendraient probablement plus part aux séances inter-fractionnelles. Le comte Hertling, ajoutait Friedberg, était très ému, et avait différé d’un jour son départ pour Münich. Je fis une nouvelle tentative pour sauver la situation et d’abord pour rétablir l’accord complet entre les partis de la majorité. La situation ne fut
point améliorée quand des hommes du parti populaire vinrent me dire qu’Helfferich se cramponnait à son poste.. Les quatre partis furent d’accord pour déclarer qu Heltferich devait à tout prix s’en aller. Je proposai à nouveau la création d’un cabinet Hertling-Payer-Friedberg. L accord eut lieu sur cette base. Le même soir, j eus encoie un entretien avec des représentants des autres partis de la majorité et avec le secrétaire d’Etat comte Roedern, qui essaya à nouveau de sauver Helfferich. A 1 unanimité, cette tentative fut repoussée. Stresemann me dit quelques jours plus tard que les secrétaires d’Etat von Kühlmann et von Roedern, soutenus par le ministre prussien von Breitenbach, avaient, à la suite de cet entretien, pressé Helfferich « de donner sa démission parce que la situation ^ politique l’exigeait à tout prix ». Helfferich avait résisté, disant que ce serait une reculade de la Couronne vis-à-vis du Parlement. Le sous-secrétaire d’Etat Flinrichs lui avait donné raison, tandis que Breitenbach s’était prononcé pour la retraite d’IIelfferich. Ce dernier avait d’abord refusé de suivre ce conseil. Ceci me permit de comprendre un peu mieux l’attitude du comte Hertling. Cependant, le lendemain, la crise fut résolue dans le sens que j’avais proposé : le cabinet Hertling-Payer-Friedberg était né. Le chef de Cabinet von Valentini déclara alors à un confident que l’important, durant ces dernières journées, avait été de « maintenir l’Empereur en bonne humeur, que toute cette parlementarisation n’était qu’une mascarade qui durerait quelques mois ; qu’après la guerre, tout cela serait changé, et que l’Empereur gouvernerait tout seul comme il l’entendrait. »
La majorité formée par les quatre partis avait fait ses preuves ; on avait assuré la marche régulière des affaires. Elle fut dérangée par les grèves qui se produisirent à Berlin à la fin de janvier. Lorsque le S février les fractions se réunirent à nouveau, les nationaux-libéraux s’abstinrent de paraître aux séances communes, pour la raison, disaient-ils, qu’ils ne pouvaient y prendre part, étant donnée l’attitude de la social-démocratie durant les grèves. Cependant les social-démocrates donnèrent en séance des
explications satisfaisantes à cet égard : la fraction social- ^démocratique n'avait pas été informée des grèves de démonstration provoquées par les Indépendants dans les ateliers; les Indépendants avaient exercé depuis le 28 janvier un véritable terrorisme et imposé la cessation du travail ; le Bureau central du parti social-démocrate avait refusé d'entrer au Bureau directeur de la grève ; les grévistes avaient alors élu un Comité d'action composé de trois Indépendants. Une motion qui proposait d'élire également des majoritaires avait été repoussée par 198 voix contre 196. Une nouvelle motion tendant à inviter le Bureau du parti social-démocrate à entrer au Bureau directeur de la grève avait été, il est vrai, acceptée ensuite par 360 contre 330 voix; là-dessus, Scheidemann et Ebert étaient entrés, le 29 janvier, dans la réunion du Bureau directeur de grève ; mais le Haut-Commandement de Berlin avait interdit toutes les réunions. Scheidemann avait demandé au Secrétaire d'Etat de l'Intérieur de recevoir une députation qui réclamait la liberté de réunion. Le Secrétaire d'Etat avait répondu par téléphone qu'il ne pouvait s'entretenir de politique avec les grévistes — ce à quoi Scheidemann avait répondu qu'il n'en était aucunement question. Lorsque, vers midi, Scheidemann et Ebert s'étaient présentés avec deux délégués ouvriers pour demander un entretien, le Secrétaire d'Etat leur avait fait dire parle domestique de la Chancellerie que les députés se donnassent la peine d’entrer ; il ne pouvait pas recevoir les représentants des ouvriers. Le député du Centre, Giesberts, avait essayé de s'entremettre pour provoquer une entrevue. 11 avait essuyé un refus. On n'avait voulu recevoir que les deux députés. Toute la délégation était donc partie. Le commandement militaire avait interdit au Comité de grève toute activité. Celte attitude du gouvernement avait prolongé inutilement la grève. Lorsque, quelques jours après, des représentants du gouvernement s'étaient mis à discuter avec les syndicats et les grévistes, on avait rapidement réussi à s'entendre. En entendant tout cela, le Centre et le parti populaire ne voyaient point pourquoi ils ne continueraient pas les dis-
eussions de la commission inter-fractionnelle ou n essayeraient point de former une autre majorité.
Les promesses d’ordre politique que le comte Hertling avait faites en entrant à la Chancellerie ne furent point tenues. Il déclara bientôt au Ministère prussien, comme me le raconta plus tard un ministre, qu’il considérait comme une de ses tâches principales de m’ « éliminer de la scène politique » et, avec l’aide du député Grôber, de provoquer une lente conversion du Centre vers la Droite. Pour y parvenir, toutes sortes d’intrigues malveillantes commencèrent. On répandit dans le public le bruit calomnieux que Hertling ne me recevait plus parce que je lui avais fait de fausses communications au sujet d’un voyage à Vienne. Le comte Hertling dut lui-même reconnaître, au cours de la correspondance qui s’en suivit, le 4 mars 1918, qu’il s’était agi,, en ce qui le concernait, d’un malentendu.
Les interventions répétées du Grand Quartier Général dans les négociations de paix germano-russes, ses prétentions, inconciliables avec le programme qui avait été convenu, déterminèrent plusieurs fois les partis de la majorité à protester. Ils le firent avec une énergie particulière le 12 mars 1918, lorsque j’insistai pour qu’on accordât loyalement et honnêtement aux Polonais et aux Lithuaniens l’exercice de leur droit à disposer d’eux-mêmes. Le langage catégorique des partis fit une profonde impression sur le Chancelier. Le lendemain, il dit au député Fehrenbach qu’il s’était fait une autre idée de la collaboration du Parlement et du gouvernement. Il réfléchirait, il verrait s’il ne devrait pas se démettre de ses fonctions. On lui répondit que jusqu’ici le gouvernement s’était contenté de parler et qu’il était temps d’agir. Il faudrait briser les résistances que rencontrait l’exécution du programme dont on avait convenu. Là-dessus, le comte Hertling lui-même se plaignit que le Grand Quartier Général le bernât. Les partis de la majorité tirent savoir au Chancelier qu’ils insistaient pour que le programme fut appliqué à tout prix : il faudrait que le Chancelier menât jusqu’au bout la lutte politique contre les autorités militaires.
Celles-ci ne demandaient-elles pas le droit de prendre part à la solution des questions orientales ? Hertling refusa en ajoutant : « Si l'Empereur ne partage pas mon point de vue, je me retirerai ». A la fin de son entretien avec Fehrenbach, le comte Ilertling déclara avec résignation : « Je ne sais pas combien de temps je pourrai encore me maintenir. »
Les militaires, soutenus par les pangermanistes, firent au début d'avril une nouvelle tentative pour se débarrasser d'un membre important du gouvernement de coalition, le secrétaire d'Etat von Kühlmann. Ils se heurtèrent, de la part du comte Hertling, à une opposition résolue. La lenteur avec laquelle progressait la question électorale diminuait la confiance en Hertling. Puis vinrent les événements incompréhensibles d'Ukraine et les hésitations constantes touchant les buts de guerre, chaque fois qu'une offensive sanglante permettait de gagner un village sur le front ouest. Plus que jamais, on avait généralement l'impression que le gouvernement était complètement dominé par le Grand Quartier Général au point de vue politique. Lors de la discussion des questions orientales (8 mai 1918), je dis à la Commission :
« Le gouvernement n’a ni plan fixe, ni but déterminé. Ses vues se modifient évidemment d’après les résultats militaires obtenus à l’Ouest. Je ne puis continuer à participer à une pareille politique : elle prolonge la guerre, elle ruine le crédit allemand à l’étranger, elle ne satisfait que l’Entente. C’est pourquoi le Reichstag doit enfin faire son devoir et intervenir pour préserver l’Allemagne du désastre. Il nous faut un gouvernement dont les actes correspondent aux paroles. »
Personne ne pouvait contester la vérité de mes dires. Pourtant, au sein de mon propre parti, je fus en butte à de violentes attaques qui inspirèrent au Vorwaerts (22 mai) les lignes suivantes : « Si la politique prudente d'Erzberger succombe, la social-démocratie pourra dire qu'elle est débarrassée de son concurrent le plus dangereux près des masses populaires catholiques ». En réalité, la campagne contre moi n’avait d'autre but que de dissoudre la
coalition et de détacher le Centre de la résolution de paix. C’est ce qu’avoua le député Stresemann; il déclara publi- 1 quement qu'il n'avait assisté aux séances communes entre les fractions que pour venir à bout de la résolution de paix. Le leader pangermaniste comte Westarp profita des attaques lancées contre moi pour poser au Reichstag une question sur mon activité politique à l'étranger. Le gouvernement répondit que je m'étais « efforcé avec succès depuis le début de la guerre de seconder le service officiel d'information, en rendant des services signalés au pays ». A l'intérieur de mon parti, j'étais surtout combattu par des membres de l’aristocratie, par des personnes en relation avec le parti de la patrie allemande. Ils ne réussirent pas à ébranler ma situation, ni dans la fraction , ni dans le parti.
Un grave danger menaçait la coalition : le nouvel
assaut auquel se livraient les pangermanistes, appuyés par le Grand Quartier Général. A la fin de juin, le secrétaire d'Etat von Kühlmann avait profité du discours du général anglais Smuts pour déclarer fort justement que la guerre ne pourrait* être décidée que par les armes.
Cette opinion, qui allait de soi, provoqua une grande indignation. Le comte Westarp et Stresemann demandèrent la tête du Secrétaire d'Etat. Au nom du Grand Quartier Général, un commandant attaqua vivement, à la Conférence de la Presse, M. de Kühlmann. Le comte Hertling déclara au Secrétaire d’Etat qu'il le couvrirait à la séance du Reichstag du lendemain. Kühlmann se contenta donc de préparer son discours de telle sorte qu'il réfutât les fausses interprétations du comte Westarp. Cependant le comte Hertling ne tint point sa promesse. Et les explications purement formelles que Kühlmann fournit au Parlement produisirent une détestable impression. On attendait de M. de Kühlmann une sorte de fanfare. On espérait qu'il reprendrait pour les confirmer des déclarations qui s'inspiraient de la résolution de paix du Reichstag. Il se livra seulement à des exercices de style. Une crise Kühlmann se préparait, bien que M. von Payer s'efforçât de la nier.
If
La situation empira à la suite d'un discours du député socialiste Scheidemann (4 juillet) qui exprima nettement le mécontentement provoqué par l'attitude du gouvernement et qui fit allusion à la possibilité de refuser le vote du budjet. Le vice-chancelier von Payer déclara que ce discours le faisait songer à se retirer, parce qu'il était également l'homme de confiance de la social-démocratie dans le cabinet. Dans les séances du Bureau de la fraction du Centre, on entendit dire qu'une collaboration des partis de la majorité n'était plus indiquée parce que la social-démocratie avait ruiné les bases d'une telle collaboration. Je fis triompher un autre point de vue : je fis remarquer que les partis de la majorité devaient continuer à collaborer parce qu’une scission dans un pareil moment serait une catastrophe pour le pays. Le discours de Scheidemann — disais-je — a été vif, mais il n'a point contredit le programme dont nous avions convenu. Des raisons d'ordre national font au Centre un devoir de rester dans la majorité. Les social-démocrates déclarèrent, dans la séance inter-fractionnelle, que jusqu'ici ils n'avaient jamais approuvé le budget, excepté en 1915; qu’ils n'avaient jamais défendu Hertling; qu’ils ne prenaient part ' au gouvernement que par la nomination de Payer; mais que la situation générale était intenable, les relations entre le gouvernement et le Grand Quartier Général un scandale. On avait — disaient-ils — deux ministères des Affaires étrangères, un dirigé par Kühlmann, l'autre par Ludendorff. Ce dernier entreprenait à l'extérieur des démarches dont Kühlmann ne savait rien. Ludendorff voulait, par exemple, instaurer le protectorat allemand en Crimée pour avoir 50.000 recrues. On n'avait pas consulté le Ministère; le gouvernement n'osait pas imposer ses vues au Grand Quartier Général. La politique de la majorité aurait pour elle la social-démocratie, mais le gouvernement n'avait pas tenu ses promesses dans la question de la paix. Le droit des peuples était devenu, dans les Etats limitrophes de l'Allemagne, une véritable caricature. Enfin, l'attitude hésitante de Hertling pour la question électorale lui avait aliéné la confiance des travailleurs. Je
m’associai à la critique des social-démocrates en ce qui concernait l’attitude du gouvernement. J’admis que le gouvernement n’avait aucunement tenu ses promesses réitérées. Je dis qu’on devait, par des déclarations apaisantes, permettre à M. von Payer de rester en fonctions, que la majorité du Reichstag était responsable devant le peuple allemand, qu’elle ne devait point se séparer pour éviter que la catastrophe de politique intérieure fût suivie du désastre militaire. Un accord fut rapidement conclu sur cette base. Le bruit d’une retraite de M. de Kühlmann circula avec plus d’insistance.
Les négociations nécessaires entre le gouvernement et le Reichstag devinrent plus difficiles par ce fait que ie Chancelier prolongeait son séjour au Grand Quartier Général. Sur ma proposition, le Vice-Chancelier l’avertit dans une dépêche que toutes les nouvelles tentatives pour former une nouvelle majorité étaient inutiles. L’ancienne majorité était plus forte que jamais. La retraite de M. de Kühlmann serait considérée comme une capitulation de Ilertling devant les pangermanistes. Je priai personnellement M. de Kühlmann de ne point donner sa démission. Si, malgré tout, il la donna aussitôt après son arrivée au Grand Quartier Général, ce fut parce qu’il eut tout de suite l’impression « d’entrer dans une glacière ». Il se sentait absolument isolé. Le Chancelier le pria de rester encore au moins huit jours en fonctions pour permettre au Reichstag de voter les crédits et de partir en vacances. Le changement serait plus facile ensuite. Kühlmann refusa de se laisser ainsi traiter. Il insista sur l’acceptation immédiate de sa démission, disant qu’une activité féconde ne lui était plus possible : il était le partisan avéré de la paix de conciliation, sans laquelle l’Allemagne ne pourrait pas vivre. Or — disait-il — le Grand Quartier Général ne permet pas cette politique. C’est pourquoi il préférait s’en aller franchement et honnêtement. Il ne s’était, jamais cramponné à sa charge. Le 9 juillet, M. von Payer me dit que la nomination d’un successeur n’était pas chose faite. Je déclarai que le Chancelier devait absolument venir à Berlin : autrement le Reichstag exigerait sa venue, ce qui
ne ferait qu’augmenter l’émotion. D’autre part, les déclarations du Chancelier devraient être de nature à permettre le vote rapide des crédits de guerre. Il faudrait que dans la question de la paix il proclamât son adhésion à la réponse allemande à la noie pontificale, car dans le départ de Kühlmann on voyait, malgré toutes les belles phrases, un changement total de système. Le ministre du Wurtemberg me dit à ce moment qu’il ne comprenait rien à toute cette affaire. II avait cru que tout était tranquille : voici que le gouvernement provoquait lui-même une crise, çt qui n’avait point de sens ! Il fallait prévoir une crise de chancellerie au cas où le Chancelier n’adhérerait pas clairement à la réponse allemande au Pape. Le comte Hertling s’en acquitta comme il était convenu. Mais les difficultés dont j’ai déjà parlé se produisirent en conséquence de son attitude peu claire à l’égard de la Belgique. Enfin, on avait réussi encore une fois avant les vacances parlementaires à différer la crise. Mais elle n’était pas résolue.
La confiance en la sagesse politique du comte Hertling diminuait rapidement partout. L’inaction du gouvernement dans la question de la réforme électorale, son inertie à l’égard des problèmes polonais et lithuaniens y contribuaient. Lorsque le traité complémentaire avec les Bolchewiks fut célébré comme « une grande action de la politique allemande », la méfiance augmenta de toutes parts. A la fin d’aoùt, les journaux écrivirent que j’insistais pour une convocation immédiate du Reichstag. Je la considérais, il est vrai, comme absolument nécessaire après les défaites militaires du front occidental. Le vice-chancelier von Payer me dit alors que le gouvernement élaborait un programme de paix nettement défini ; qu’il était plus facile désormais de s’entendre avec Ludendorff; que toutes les questions d’Orient que j’avais suivies depuis un an seraient résolues avant la convocation du Reichstag. Lorsque, le 12 septembre, se réunit la Commission interfractionnelle, le Président qualifia la situation intérieure de <( très sérieuse ». Il faudrait — disait-il — que le gouvernement usât d’une franchise complète dans la question électorale, car la Chambre des seigneurs « se moquait du
peuple ». Un social-démocrate accusa le gouvernement d’inertie. Dans Test — disait-il — c’est l’autocratie militaire la plus pure qui règne à la place du droit des peuples. La politique allemande n’est pas sincère. Je ne pus que répéter ce que le secrétaire d’Etat Hinze avait déjà dit : le grand obstacle à la paix était le manque de confiance que l’étranger avait dans la politique allemande, car elle était foncièrement déshonnête. On ne tenait pas ses promesses ; c’est pourquoi, dans la question polonaise, le fiasco avait été complet. Le champ politique tout entier était couvert de ruines. Les autorités entravaient l’activité des pacifistes, et cependant, il fallait tenter à tout prix de conclure la paix dès l’automne. Il fallait consacrer toute son attention au développement des « garanties juridiques internationales » exigées par la résolution de paix du Reichstag. Mais tout cela, y compris la création d’une Ligue des Mations, n’avait de valeur qu’autant qu’un gouvernement éveillait la confiance. Il fallait donc résoudre une question préalable : les social-démocrates étaient-ils prêts à entrer dans le nouveau gouvernement, et à quelles conditions ? La pénible situation du pays devait forcer la social-démocratie à ne plus se tenir à l’écart. Il fallait que le remaniement nécessaire du gouvernement eût lieu, si possible, d’accord avec le Chancelier actuel. Les social-démocrates déclarèrent que la majorité du Reichstag était l’unique soutien politique qui restât à l’Allemagne et sa seule chance d’avenir. La social-démocratie n’entrerait pas dans un cabinet de coalition, mais elle était prête à entrer dans un cabinet de majorité, de composition homogène. Il faudrait que tous les membres du nouveau Cabinet adhérassent à la nouvelle majorité et pussent rester au Reichstag. On ne pouvait plus rien avec des demi-mesures. Un social-démocrate fit entendre que le comte Hertling n’était plus à la hauteur de la situation. C’était également l’avis, ouvertement exprimé, de certains gouvernements du sud. Ces jours là, deux ministres-présidents de l’Allemagne du Sud furent d’accord pour me déclarer que le comte Hertling ne pouvait plus mener les Affaires de l’Empire. La tâche politique la plus importante était
désormais de lui chercher un successeur approprié. Un député connu du Centre m'écrivit qu'il avait conseillé au comte Hertling de donner sa démission. Il n'avait pas eu de réponse. Le grand vizir Talaat Pacha me rapporta ce que l'Empereur avait dit de Hertling : « Il est trop vieux pour la plupart de ses tâches ». Le député Ebert eut au début de septembre avec le comte Hertling un entretien qui lui donna l'impression que celui-ci ne pensait pas à la retraite. Lorsque, le 14 septembre, eut lieu la démarche diplomatique séparée de l'Autriche, ce fut un coup pour le crédit du comte Hertling. On le vit clairement le 15 septembre à une conférence des partis de la majorité. Le comte Hertling leva la séance en disant : « Laissez-moi encore un dernier reste de confiance pour que je puisse continuer à travailler ». Le grand vizir Talaat me dit le 20 septembre que les événements de Vienne avaient amené la débâcle complète de la diplomatie allemande. Pour lui, l'Allemagne devait adopter tout de suite le système parlementaire, si elle voulait jamais avoir la paix.
Au milieu de septembre, les nationaux-libéraux me demandèrent dans quelles conditions ils pourraient prendre • à nouveau part aux travaux de la commision inter-fractionnelle. Depuis la mi-janvier, ce parti n'avait plus été invité aux séances, puisqu'il avait mené partout la lutte contre la majorité du Reichstag et sa résolution de paix. A la fin de janvier, les nationaux-libéraux avaient déclaré qu'ils s'abstenaient à cause de la participation des socialdémocrates à la grève. En mars, ils avaient offert de rentrer, si on leur laissait leur pleine liberté d'action dans les affaires de politique extérieure. La Commission avait refusé. Maintenant, ils voulaient de nouveau rentrer. Le député Stresemann me fit dire qu'il était maintenant tout à fait pour un accord avec l’Angleterre. Beaucoup de gens se demandèrent si c'était sérieux car, tant qu'il avait assisté aux séances, il avait toujours tout raconté au général Ludendorff et entravé par là les travaux delà majorité. On finit par se mettre d'accord pour permettre l'entrée aux nationaux-libéraux, à condition qu'ils déclarassent qu'ils
se placeraient sans réserve sur le terrain de la résolution de paix du 19 juillet 1917.
Le secrétaire d’Etat Hintze, qui voyait clairement la situation générale, préconisa, à partir du milieu de septembre, la participation de la social-démocratie au gouvernement. 11 était partisan d’écarter tous les obstacles (suppression de l’article qui empêchait d’être en même temps membre du Reichstag et du Bundesrat). Le Centre tout entier faisait des réserves sur ce dernier point. Quelques membres de ce parti souhaitaient la suppression des articles susdits. La démocratie exigeait la parlementarisation pure et simple. De même les social-démocrates. Ils ajoutaient qu’ils n’entreraient jamais dans un gouvernement Hertling qui ne vivait que d’ « équivoques ». Personne, déclaraient-ils, ne se liait plus à Hertling, qui avait perdu tout crédit. C’était au Centre de se décider. La social-démocratie avait durant la guerre fait le plus pénible des sacrifices : elle avait sacrilié son unité. Ce serait jouer avec sa propre existence que d’entrer maintenant dans le gouvernement. Il fallait donc des garanties indispensables, une clarté absolue. Je déclarai au bureau de la fraction du Centre que je ne voulais pas la chute de Hertling, mais qu’il fallait que les social-démocrates entrassent dans le Cabinet et pussent rester en même temps au Reichstag. Si Hertling n’acceptait pas, il n’était plus possible de le maintenir, car si les social-démocrates, comme ils l’avaient laissé entendre, se retiraient de la Commission inter-fractionnelle, le Cabinet s’écroulait, puisque Payer était forcé de s’en aller. Je réussis à gagner le bureau de la fraction à cette idée que les obstacles à la parlementarisation devaient être écartés. On accepta également l’idée d’une entrée des social-démocrates dans le Cabinet. Le Centre était dans une situation très désagréable. Il ne voulait contribuer en rien à la chute du comte Hertling, sorti de ses rangs. D’autre part, démocrates et social-démocrates étaient convaincus qu’on ne pouvait plus diriger les affaires sans le parlementarisme. Dans une séance commune des fractions, il fut décidé de rédiger un compte-rendu qui serait remis au
Chancelier. Les social-démocrates et démocrates exigeaient la suppression immédiate de l'article de la Constitution qui empêchait la parlementarisation, « condition indispensable pour créer un gouvernement fort, soutenu par la confiance de la majorité du Reichstag, et dont le but sera l'organisation de la défense nationale et la conclusion d'une paix de conciliation ». Une partie de la fraction du Centre vota pour cette motion. La fraction, prise dans son ensemble, déclara qu'elle ne voyait pas, dans le vote d'un pareil projet dé loi, une raison de se séparer des autres partis de la majorité. Même les nationaux-libéraux votèrent pour la motion. Ces revendications, déclarèrent les démocrates, étaient en contradiction avec les principes « que le comte Ilertling avait suivis durant sa carrière politique », « l'estime que le parti populaire progressiste a pour sa personnalité l'empêche d'exiger de lui qu'il se consacre à l'exécution d'un pareil programme. Il conservera au comte Hertling la gratitude dont est digne l'activité qu'il a déployée dans ses hautes fonctions ». Les social-démocrates s'associèrent à ces déclarations qui étaient « la première condition d'une transformation politique commandée par la gravité des circonstances ainsi que d'une collaboration éventuelle de la social-démocratie à la direction des affaires. Ce n'est que par ce moyen que le peuple allemand peut dominer les graves dangers qui le menacent ». Les représentants du Centre déclarèrent que le Chancelier continuait à jouir de leur confiance.
Le 29 septembre, plusieurs Conseillers du département politique du ministère des Affaires Etrangères déclarèrent à leur Secrétaire d'Etat, oralement et par écrit, que la crise ne pouvait pas continuer, qu'il fallait la résoudre aussitôt. Le Secrétaire d'Etat se déclara prêt à dire à l'Empereur la « pleine vérité ». Comme il « n'avait pas eu le temps de prendre racines au Parlement », il demandait lui-mème qu'on le relevât de ses fonctions. Lè président de la fraction du Centre, Grôber, se Chargea de communiquer au Chancelier le résultat de la séancé Commune des fractions. Le Chancelier lui répondit qu'il exposerait la situation à l'Empereur, qui prendrait une
décision. Sur la demande dès partis de la majorité, je rédigeai le 30 septembre le programme suivant au sujet de la formation d'un nouveau gouvernement :
<( 1° Le gouvernement restera fidèle aux termes de la réponse à la note pontificale du 1 er août 1917 et il adhérera sans réserve à la résolution du Reichstag du 19 juillet 1917.
2° Il se déclarera prêt à entrer dans une ligue des Nations Conçue d’après les principes suivants : le Reichstag, dans sa déclaration du 19 juillet, s’est déclaré partisan d’une « paix d’entente et de réconciliation durable entre les peuples »; Pour atteindre ce but, il s’est employé en faveur de la création <( de garanties juridiques internationales ». Pour y parvenir, il est nécessaire d’établir un Droit des gens qui place sur lé terrain juridique les relations réciproques des Etats, comme en ce qui concerne les individus qui font partie des Etats policés. La création d’une Ligue des Nations embrassant tous lès Etats, édifiée sur le principe des droits égaux pour tôils les peuplés et qui exclut les traités politiques spéciaux ainsi qüè les traités secrets est un moyen efficace pour garantir üné paix dürable, une existence indépendante et liri libre développement ëcohoriiiqüe des peuples. Les bases de la Ligue des Nations sont : 1° les Etats s’engagent réciproquemeht à résoudre à I’àmiablë tout conflit qui ne peut recevoir sa solution par dès hioyéns diplomatiques. 2° Le désarmement réciproqüë de toutes lés hâtions eii même temps. 3° Egalité de tous les Ëtàts et de leurs ressortissants aü point de vue économique ët juridique; pértè oüverte et suppression de toute guerfè économique après la conclusion de la paix. 4° Liberté du trafic mondial, garahtië par là liberté des mers, l’internationalisation des détroits et des canaux entre les mers ; sécurité de la propriété privée sur les mers ; suppression du droit de prisé ët dé blocus ; traitëhiêhtS égaux pour les bâtiments, lès biëhsj les marchandises transportés par tous les moyens de communication dans tdus les Etats ; protection internationale des câbles transocéaniques. Les premières tâches de la Ligue dëS Nations Semblent être : développement international du Droit des travailleurs, des assurances ouvrières, de la protection des travailleurs et du droit de circulation international. Le Reichstag est partisan d’une Ligue des Nations édifiéè sur ces bases, qui assurera l’intégrité des Ëtats et qui mëttrà toutes sës armés politiqüès, économiques, morales et
militaires au service de l’intérêt commun contre tout Etat qui menacera la paix générale.
3° Le gouvernement fera une déclaration catégorique au sujet de la question belge, du rétablissement de la Belgique et d’un accord touchant l’indemnité.
4° Les traités conclus jusqu’à ce jour ne devront pas être un obstacle à la conclusion d’une paix générale. Des représentations populaires démocratiques seront promptement créées dans les Pays baltiques, en Lithuanie et en Pologne. Ces Etats devront se créer une Constitution et régler leurs rapports avec les Etats voisins. L’administration civile sera immédiatement introduite dans ces pays.
5° Création d’un Etat fédéral autonome d’Alsace-Lorraine. Il sera fait droit au vœu de la représentation populaire d’Alsace-Lorraine et une pleine autonomie lui sera accordée.
6° Accomplissement immédiat de la réforme électorale en Prusse.
7° Le gouvernement d’Empire sera unifié, et les gouvernements accessoires non responsables seront éliminés. Les représentants du gouvernement seront choisis dans le Parlement, afin de réaliser l’unité dans la politique du Reich. Les responsabilités constitutionnelles seront rigoureusement observées en ce qui concerne les publications de la Couronne.
8° Modification immédiate de la loi sur l’état de siège en vue de préserver la liberté personnelle, de respecter le droit de réunion et la liberté de la presse. La censure sera limitée aux questions de stratégie, de tactique, de mouvements de troupes, de fabrication de matériel de guerre. Création d’un bureau politique de contrôle pour toutes les mesures qui doivent être prises en vertu de l’état de siège. Suppression de toutes les institutions militaires qui ont pour but la propagande politique.))
Les quatre fractions approuvèrent ce programme. On suggéra à différentes reprises la formation d'un Cabinet de coalition. Cette suggestion fut repoussée, et l'on proposa de former un ministère composé de représentants des partis de la majorité, après la démission de Hertling, acceptée par l'Empereur. Le 1 er octobre, le chef du Cabinet civil, von Berg, reçut les chefs de parti et leur dit que le meilleur candidat au poste de Chancelier était le prince Max de Bade. Mais il recommandait de faire entrer dans
le Cabinet des nationaux-libéraux et même des conservateurs. Le Chef de Cabinet fit sur les chefs de parti la plus détestable impression. En uniforme, en hautes bottes, il avait marché de long en large dans la chambre, parlant le nez en l’air sur le ton classique du lieutenant de la Garde. Il avait dit : Il ne faut pas que la majorité s’imagine qu’elle peut gouverner seule. Jamais on ne forcerait l’Empereur à agir de telle ou telle façon. Au président de la fraction du Centre, il dit encore qu il espérait « qu’on n’allait pas faire à l’Empereur l’injure de lui demander que j’entrasse dans le gouvernement ». Le Grand Quartier Général informé me fit dire qu il n avait jamais partagé cette façon de voir, qu’il désapprouvait entièrement les procédés du Chef de Cabinet. Il me priait instamment d’entrer dans le Cabinet. C’était un sacrifice cjue je devais faire à la patrie. Le ministère des Affaires Etrangères me confia que l’Empereur avait été très indigné de l’attitude du Chef dé Cabinet, et que celui-ci était seul responsable de ses procédés. L’Empereur me faisait prier d’entrer à tout prix dans le nouveau Cabinet. Le Chef de Cabinet fut bientôt après relevé de ses fonctions. Il fut remplacé par l’ancien secrétaire d’Etat von Delbrück. D’autres fractions m’exprimèrent le vif désir qu’elles avaient de me voir entrer dans le gouvernement. J’acquiesçai.
Le 4 octobre, je fus chargé des fonctions de secrétaire d’Etat, après que le Ministre des Affaires Étrangères m’eut prié dans la matinée d’assumer le sous-secrétariat politique dans ce ministère. Tous les nouveaux secrétaires d’Etat (Grôber, Trimborn, Scheidemann, Bauer, et plus tard Haussmann) ne purent d’abord être nommés parce qu’ils auraient perdu leur mandat au Reichstag. Les nouveaux secrétaires d’Etat formèrent avec le Chancelier, le vice-chancelier von Payer et le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères docteur Soif, le Cabinet qui reçut le nom de « Cabinet de guerre », qui se chargea de diriger la politique intérieure et extérieure.
La collaboration devint vite conliante et harmonieuse, un seul incident menaça de déclencher une crise de
Cabinet. Peu après la nomination du prince Max de Bade, la presse étrangère publia une lettre qu’il avait adressée, le 12 janvier 1918, au prince Hohenlohe, qui vivait en Suisse. Il y parlait en termes assez vifs de la démocratie et du parlementarisme, et il qualifiait la résolution de paix du Reichstag de « produit de la canicule et de la faiblesse ». Il y exprimait l’idée que l’Allemagne devait profiter à fond de la situation militaire, et s’assurer des dédommagements de toutes sortes. Cette lettre fut d’autant plus désagréable aux secrétaires d’Etat parlementaires que leur programme contenait précisément la résolution de paix comme la base de la politique étrangère. Dans un entretien avec le prince Max, celui-ci me déclara qu’il était prêt h se retirer aussitôt s’il n’avait plus la confiance des partis de la majorité. Les socialdémocrates surtout faisaient de grandes difficultés. Nous autres, secrétaires d’Etat des partis bourgeois, étions d’avis que la lettre, si désagréable et regrettable qu’elle fût, n’était pas un acte accompli par le Chancelier dans l’exercice de ses fonctions et que la retraite du Prince, en un pareil moment, nuirait gravement au pays. Nous pensions qu’une crise de la Chancellerie était impossible. D’autre part, il ne fallait pas davantage songer à une retraite de la social-démocratie. Je proposai donc que les notes adressées à l’avenir à Wilson ne seraient plus signées par le Chancelier, mais par le secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, docteur Soif. La lettre elle-même serait publiée aussitôt en Allemagne. On réussit ainsi à s’arranger avec les social-démocrates et â dominer rapidement les difficulté^
La tâche principale du nouveau Cabinet était, outre la conclusion de l’armistice, la réforme de la Constitution. Elle fut exécutée rapidement. La Constitution d’octobre a supprimé tous les articles qui s’opposaient à l’application du régime parlementaire ; elle a établi et consacré le régime parlementaire, sur le modèle anglais. Le Bundesrat qui, il y avait un an, avait encore opposé à la réforme les plus vives résistances, n’y prit qu’une part formelle. La Constitution une fois rédigée, les députés
qui faisaient partie du Cabinet de Guerre purent être nommés secrétaires d'Etat. Leur nomination ne se fit pas attendre. On me confia le bureau de presse qui, durant un an, avait mené contre moi les plus violentes campagnes politiques. On y ajouta le bureau central pour le Service National à l’intérieur. Le secrétaire d’Etat Grober fut chargé des questions constitutionnelles, Haussmann de la préparation de l’armistice. Il nous était douloureux de penser qu’il avait fallu la débâcle militaire complète pour donner au peuple allemand une forme de gouvernement que possédaient depuis longtemps tous les peuples civilisés d’Europe. Nous savions en outre, qu’en haut lieu, on nous avait trouvés juste assez bons pour supporter devant le monde la responsabilité des misères qui allaient s’ensuivre. Mais en présence des malheurs de notre patrie, le sentiment du devoir l’emportait sur nos répugnances personnelles.