CHAPITRE XXII
LA DEBACLE MILITAIRE
Lorsqu'en janvier 191S, j'eus un long entretien avec l'ancien chef de T Etat-Major Général, le comte Moltke, sur les opérations militaires, je fus très surpris des déclarations qu'il me fit. II me dit que, dès le début, il avait considéré comme une faute d'avoir jeté la masse de l'armée allemande sur le front ouest. Il aurait fallu courir d'abord à l'est pour briser le rouleau russe et se contenter à l'ouest de repousser les attaques sur la frontière francoallemande. L’étonnement que j'exprimai alors était d'autant plus vif que je savais, en qualité de rapporteur des affaires militaires, fonctions que j'avais exercées pendant plusieurs années, qu'on avait depuis des années l'intention d'abattre la France en six semaines, puis de lancer toutes les forces allemandes contre les Russes, même si, dans l'intervalle, ils étaient arrivés à la Vistule. Car on devait tenir à tout prix la ligne de la Vistule. Le comte Moltke me répondit qu'on avait eu jadis cette intention, mais qu'on avait supposé alors que la mobilisation russe durerait au moins deux mois après la déclaration de guerre. Ayant su en août 1914 que la mobilisation russe était presque complète, on aurait dû suivre la voie qu'il indiquait. L'ancien chef de l'Etat-Major Général ne me dit pas pourquoi il n'avait pu imposer ses vues. Au reste, il se montrait peu confiant touchant la situation militaire générale et l'avenir du peuple allemand. Le général von Fal-
LA DEBACLE MILITAIRE
kenhayn m’avait déjà dit quelques semaines auparavant que, par le revirement survenu sur la Marne (qu’on cacha si longtemps au peuple allemand), toute la guerre était « en Réalité perdue ». L’issue de la bataille sur la Marne produisit au Grand Quartier Général l’effet d’une catastrophe. On envisagea la possibilité de ramener les armées allemandes sur le Rhin. Ce fut seulement grâce à l’énergie du ministre de la Guerre, von Falkenhayn, que l’ordre fut donné à toute l’armée de s’arrêter sur place et de s’enterrer. Toutes les tentatives qui furent faites depuis pour se dégager de cet « emboîtement » volontaire ou forcé furent inutiles. Les plus grands succès militaires élargirent, mais ne brisèrent pas la prison où le peuple allemand était enfermé.
En qualité d’homme politique, je déclarai plusieurs fois dans les bureaux officiels que nos méthodes de guerre s’inspiraient trop peu de la politique. Je ne compris ni le massacre d’Ypres, à la fin de 1914, ni le gigantesque assaut de Verdun, en 1916. J’aurais préféré, en automne 1915, qu’on lançât les forces allemandes contre le front oriental, afin d’assurer, en envahissant l’Ukraine, le ravitaillement de l’Allemagne. Je dis alors à des hommes politiques et à des militaires : «Lamarche sur Kiew rendrait superflue l’institution de la carte de pain ». Lorsque l’offensive du printemps en 1918 débuta par de brillants succès (qui ne dissimulèrent pas à mes yeux la véritable situation), je dis, le jeudi saint, aux hommes politiques responsables de Münich que l’offensive n’apporterait pas la solution, si Amiens n’était pas pris par les Allemands avantle dimanche de Pâques. On ne voulut point me croire. Mais les événements d’automne confirmèrent l’exactitude de mes vues. Naturellement, les hauts militaires étaient extrêmement dépités de voir quelqu’un se mêler des choses de la guerre, lesquelles devraient pourtant être toujours envisagées du point de vue politique.
Même certaines suggestions qui provenaient des masses populaires étaient traitées avec le même dédain. Dès la fin de novembre 1914, j’essayai, en apportant un nombre considérable de documents, de m’entremettre en faveur
d’unç nouvelle invention relative à la construction de tanks. Le Ministère de la Guerre repoussa net ma proposition au début de janvier 1915. Je m’efforçai de préconiser à la commission la construction de ces chars de combat. Rien n’y lit. Des plaintes telles que chaque député en recevait des troupes du front et qu’on transmettait aux bureaux militaires subissaient le meme sort. Au début de février 1917, Ludendorff, à qui j’en avais transmis une, me répondit, qu’après mûr examen, elle était « injustifiée et dépourvue de tout fondement ». Ce fut également ce qui m’arriva en septembre 1917. J’avais reçu des plaintes détaillées d’un soldat de Landwehr que je connaissais personnellement depuis des années. J’y voyais un tableau exact de l’état des esprits au front. Ludendorff me répondit que je pouvais le croire s’il affirmait que le moral de l’armée était excellent, très différent de celui que mon correspondant décrivait. Il me priait de ne pas me laisser tromper et d’encourager le peuple à tenir « durant la dernière phase de la guerre ». Au sujet d’une autre plainte, le Grand Quartier Général m’écrivit que tout cela était « delà sottise »; qu’un « homme résolu, clairvoyant et satisfait adresse rarement des plaintes à des députés; ceux qui se plaignent sont des pessimistes et des mécontents. Le moral de l’armée est aussi bon que nous pouvons le souhaiter ». A la fin de 1917, je transmis au Grand Quartier Général une plainte inspirée par des observations faites par un vétéran, titulaire de la Croix de Fer de 1870. On me répondit : « Cet homme n’a probablement pas line bonne santé ». Ou bien on ne supprimait pas les abus, connus de tous, qui se produisaient dans l’armée, ou on hésitait à y remédier, car —disait-on toujours — il ne faut pas « toucher au moral de l’armée ». Je faisais remarquer que ce prétendu « moral » était un mirage. Peu me croyaient.
L’année 1918 surtout fut riche en illusions militaires. On abusait surtout le peuple allemand en lui disant que « les réserves du maréchal Foch » avaient été usées par l’offensive allemande. Dans la première moitié du mois d’août, je reçus soudain du Grand Quartier Général une descrip-
LA DÉBÂCLE MILITAIRE
tion détaillée de la situation. Contrairement aux informations officielles, on y apprenait que :
« Quoi que puisse en dire la presse allemande, des armées fraîches, les armées américaines se présentent en nombre croissant devant des troupes décimées par le massacre et par la faim depuis quatre dures années de guerre. Il est inutile de continuer la guerre jusqu’à ce que nous soyons obligés de déposer les armes par manque d’hommes et de matériel, car alors nos vainqueurs nous humilieront comme aucun peuple n’a été encore humilié. Si les dirigeants actuels de l’Allemagne déclaraient qu’ils sont prêts à négocier avec nos adversaires, on se moquerait d’eux au delà de la frontière. Ce qu’il nous faut, c’est un nouveau gouvernement, appuyé sur une majorité parlementaire importante et qui se déclare prêt à engager des négociations en faisant d’assez larges concessions. Cette perspective n’est certes pas belle, mais elle est encore plus favorable que celle d’une reddition sans conditions. Une paix prochaine n’est plus un vœu platoniqne. C’est la condition même de notre existence ultérieure. »
Jamais je n’avais entendu le Grand Quartier Général prononcer de pareilles paroles. A la mi-juillet 1918, le secrétaire d’Etat von Hintze m’avait raconté que Ludendorff, à qui il avait demandé s’il était sûr de battre définitivementl’ennemi au cours de cette offensive, avait répondu par un « Oui » catégorique. Le 13 août, il est vrai, Ludendorfï dut dire à M. von Hintze que « il n’avait plus cette certitude ». Le lendemain, en présence de Hindenburg et de Ludendorff, Hintze déclara que ces deux militaires lui avaient ainsi décrit la situation : « Nous ne pouvons plus espérer briser la volonté guerrière de nos ennemis par des actions militaires. Notre méthode doit maintenant consister à paralyser peu à peu cette volonté de guerre par une défensive stratégique ». L’Empereur tira cette conclusion qu’il fallait « guetter le moment favorable pour nous mettre d’accord avec nos ennemis». Ce moment-là, le Chancelier crut l’avoir discerné après les premiers succès militaires du front occidental. Sur la proposition de l’Empereur, une commission de Propagande fut créée, qui submergea le peuple allemand d’un flot de discours et
qui permettait de s’apercevoir que la politique allemande subissait un revirement. A partir de ce moment, Fétranger sut —je Fai dit au ministère des Affaires Étrangères — que la situation militaire de l’Allemagne n’était pas favorable.
A Berlin, on estimait que l’entremise d’une Puissance neutre, de la Hollande, était un moyen de s’entendre avec l’ennemi. Je rappelai que, d’après des renseignements que j’avais reçus, le gouvernement allemand avait perdu tout crédit près des hommes politiques de Hollande. Parlant des traités additionnels germano-russes, un des ministres de ce pays avait déclaré : « Les Allemands volent encore sur leur lit de mort ». Je disais que le Pape était bien plus désigné pour s’entremettre. On lit des tentatives pour prendre contact avec l’adversaire par la Hollande. Élles durèrent sans aucun résultat jusqu’aux derniers jours de septembre. Au début de septembre, le ministre-président bavarois von Dandl déclara, à la commision du Bundesrat pour les Affaires Étrangères, qu’à la lin du mois l’Allemagne devait essayer, en toute netteté, en toute franchise, d’engager des négociations de paix.
Chèz nos alliés, l’échec militaire du mois d’août avait provoqué une véritable panique. Dès la mi-août, on m’avait fait savoir de Vienne que l’Autriche voulait conclure la paix à tout prix en automne à cause de notre défaite sur le front occidental. Le 15 août, lors de la conférence des deux Empereurs à Spa, l’empereur Charles, énergiquement soutenu par le comte Burian, avait demandé qu’on fit immédiatement la paix. Mais l’Allemagne « se montra très froide » et se déclara seulement prête à faire tenter des négociations par une Puissance neutre. Gela ne suffit pas au gouvernement viennois. Le 13 septembre, un émissaire de l’empereur Charles, avec l’approbation du comte Burian, vint me dire que l’Autriche était décidée à faire bientôt une démarche en vue de la paix, sous la forme d’un appel direct à toutes les puissances belligérantes, et d’une proposition relative à des négociations immédiates à La Haye. On me demanda ce que je pensais d’une pareille démarche. Je répondis que, deux jours auparavant, les hommes poli-
LA DÉBÂCLE MILITAIRE
tiques allemands responsables s’étaient prononcés pour une démarche immédiate de la Hollande : Vienne n’avait donc pas à faire de démarche séparée. L’empereur Charles devait se mettre aussitôt en rapport avec l’empereur Guillaume. On se mettrait d’accord sur le dernier point en discussion : un appel direct est-il préférable, ou bien un appel par l’entremise d’une Puissance neutre? Je recommandai une nouvelle explication écrite ou orale entre les deux Empereurs. J’informai, aussitôt le ministère des Affaires Étrangères de cette conversation. Le Ministère estimait que Vienne ne ferait pas de démarche séparée. J’exprimai mes doutes. Je fis remarquer qu’à Vienne on était mécontent que, malgré le désir pressant qu’on avait exprimé, le Chancelier ne se fût pas rendu lui-même en Autriche pour s’expliquer. Je recommandai de faire dire à Vienne que si la Hollande n’était pas la Puissance neutre qu’on préférait, Berlin était d’accord pour demander son entremise au Saint-Père. Je dis que j’étais fermement convaincu que l’Autriche accepterait cette proposition et qu’on éviterait ainsi une rupture de l’alliance. Je n’eus aucun succès parce que les autorités berlinoises s’imaginaient encore que Vienne ne ferait pas de démarche séparée. L’échange de dépêches entre les deux Empereurs laissait pourtant reconnaître clairement la volonté de Vienne. Tout se passa comme je l’avais prévu : le 14 septembre au soir, on publia la note autrichienne. Je déclarai au Ministère des Affaires Étrangères qu’un gouvernement allemand qui avait laissé se produire cette rupture morale de l’alliance n’était pas défendable parce qu’il n’était pas capable de diriger les destinées du peuple dans ces tragiques circonstances. Le soir de ce même jour, je fus invité, avec d’autres chefs de partis, à me rendre chez le secrétaire d’Etat von Ilintze, qui nous exposa la situation. Tous les députés des partis de la majorité tenaient l’attitude du gouvernement allemand pour absurde. Puisque la démarche de Vienne avait eu lieu, l’Allemagne devait y adhérer ouvertement, et ne pas laisser s’élargir le fossé. En présence de la gravité de la situation, nous exigeâmes une explication immédiate avec le Chancelier. Elle eut
lieu lé lendemain. Le comte Hertling ne cacha point que là démarché de Vienne était très désagréable à Berlin, d’autant plus que l'Allemagne était d’accord avec Vienne sur le but à poursuivre : « Il faut que la guerre finisse si l'Allemagne ne veut pas sombrer ». Mais, disait-il, après l'échèC militaire que nous venons d’essuyer, lé moment n’est pas favorable pour les négociations de paix. Il faut donc « attendre un pëü ». Le montent psychologique viendrait sûrement, où nous pourrions faire agir une puissance néutre avec dés chances de succès. L'Autriche, continüaît-il, n’a pas l’intëütion dé rompre l’alliance. Je lui objectai qué la ballé Une fois tirée suivrait sà trajectoire. La suite des événements ne pouvait que nous conduire à uiie catastrophe. Rien ne se modifiait plus à notre profit au point de vuë militaire. Il fallait donc participer Ouvertement èt énergiquement à la démarche antrichienne. Les autres Chefs de partis furënt dé mon avis. Le sècrétairë d’Etat von Hirttze fit connaître l’interprétatibü qui devait permettre aux représentants allemands de l’étranger d’appréciër la démarche de Vienne. Cétte interprétation était la suivante : l’idéé de l’aliiaîice est sauve. On reconnaît les nobles motifs de l’Autriche. L’Àllémagne né s’oppose pas à l’exécution du plan. Mais il a peu de chances de succès. La fiOtë adstro-hbngroisë sera étudiée avec soiii à Berlin. L’Allemagne suit avec intérêt le cdürs dés événements. Je déclarai que Cës directives étaient absolument insuffisantes, parce qu’elles ne contenaient que dés négations. Il fallait en rédiger d’autres et déclarer ouvertement que l’Allemagne était prête â prendre immédiatement part â deS pourparlers s’ils étaient possibles. Sur la demandé du secrétaire d’Etàt VOn Hintze, je traçai les directives suivantes : « Le gouvernement d’empire eSt prêt à prendre part immédiatement à des pourparlers en pays neutre dès qü’On pourra y procéder ». Lé Chancelier àpprbüvà cétte formulé, après que les représentants de tous les partis de la majorité le lui eurent demande, et il leva la séance en demandant notre Confiance. Immédiatement availt, lé représentant du Grand Quartier Général à la Chancellerie, le général von Winterfeldt, qui arrivait dü Qràftd Qüâr-
LA DÉBÂCLE MILITAIRE
tier, nous dit que Hindenburg et Ludeiidorff lui avaient solennellement assuré qu'ils ne se faisaient pas d'illusions sur la situation : nous avions subi de grands éehëcs ; nous avions perdu beaucoup d'hommes, de machines et de matériel ; le moral du front était affaissé ; il îi'ÿ aurait pas d'offensive avant un temps indéterminé. A la séance de la Commission inter-fractionnelle qui eut lieu le lendemain, ce fut le député (jrôber qui exigea la convocation immédiate de la Commission principale. Il ne fallait pas perdre un jour, disait-il; plus On réfléchit sur la situation, plus l'impression est défavorable. On essaya aussitôt d'informer le Chancelier de cette opinion qui était générale. Ce fut impossible : on nous dit que le Chancelier était invisible jusqu'à l'après-midi du lendemain. La Commission inler-fractionneile décida donc d'annoncer par la pressé la convocation de la Commission principale.
Cependant, nos rapports avec nos alliés empiraient sensiblement. A Vienne, on était très irrité de la froideur àvëc laquelle avait été accueillie la démarche autrichienne en faveur de la paix. Un député dü Reichsrat autrichien, qui était pangermanisté, me dit que son pays était incapable de continuer la guerre; que si on lui Offrait une paix séparée, quelques hommes politiques protesteraient, mais qUe la masse du peuple assommerait ceux qui se déclareraient ouvertement hostiles à la paix séparée. On apprenait, qU'en Bulgarie, la rupture de l'alliance était imminente. Des difficultés particulières surgirent au sujet de la Turquie. L'armée turque était devant Bakou, où les Anglais fortifiaient sans cesse leurs positions. Personne ne pouvait garantir quand les Turcs marcheraient sur Bakou. Si l'événement avait lieu, les traités additionnels de Brest- Litowsk étaient violés et la liberté la plus complète était rendue aux BolcheWiks. Le 26 septembre, jé reçüs la triste nouvelle que la Bulgarie avait entrepris des démarches préparatoires à une paix séparée. Notre ministre, le comte ÛberUdorff, avait fait entendre des avertissements; de même le chef de la mission militaire, von MassoVV. Ces messieurs avaient demandé à différentes reprises qu'on renforçât le front bulgare. Ils n'avaient pas
été écoutés. Dans un entretien confidentiel du 28 septembre, le gouvernement nous informa que la prière du gouvernement de Sofia relativement à un armistice devait être considérée comme « trop hâtive » ; que le Roi restait fidèle partisan de l'alliance, que la Sobranje désapprouvait la démarche de Malinow; qu'on espérait que l'Entente n'accepterait pas l'armistice. Cependant, dès le lendemain, le gouvernement dut annoncer que l'Entente était prête à négocier avec la Bulgarie, mais qu'en attendant, elle ne suspendait pas les opérations militaires. Elle exigeait la rupture de l'alliance avec l'Allemagne et le retrait de toutes les troupes allemandes. Les députés social-démocrates demandèrent fort justement : Qu'arrivera-t-il? Comment le gouvernement va-t-il s'en tirer? Le navire n'a plus de pilote, disaient-ils. Il faut que l'Empereur vienne à Berlin, c'est sa place, c'est là que les décisions doivent être prises. Le vice-chancelier von Payer essaya sans grand succès de calmer les esprits. Cependant nous n'étions pas au bout de nos peines. Le secrétaire d'Etat von Hintze, qui séjournait du 20 au 30 septembre 1918 au Grand Quartier Général, envoya un télégramme à Berlin : Il fallait informer Vienne et Constantinople que l'Allemagne était prête à offrir au président Wilson de négocier, sur la base de ses 14 points, au sujet d'un armistice immédiat et de la convocation d'une conférence de paix à Washington. En pleine crise gouvernementale, on apprit que l'armée allemande était directement menacée. Le 1 er octobre, on me montra au ministère des Affaires Etrangères une série de dépêches du Grand Quartier Général. Elles se résumaient dans cette formule de Ludendorff : « Faire immédiatement des propositions de paix »... « Les troupes tiennent encore, mais nul ne peut prévoir ce qui se passera demain »... « Il est impossible d'attendre pour demander la paix qu'un nouveau gouvernement se soit formé; le front peut être percé d'un moment à l'autre ». Le général Ludendorff déclarait : (( Les armées ne peuvent plus attendre quarante-huit heures. 11 faut absolument que la proposition parvienne au plus tard dans la nuit du mercredi au jeudi matin entre
LÀ DEBACLE MILITAIRE
les mains de l’Entente. On ne peut attendre le jour suivant que si le prince Max réussit à former un gouvernement durant la nuit ». Hindenburg transmit au vice-chancelier von Payer la même information. Le 12 octobre, un commandant du Grand Quartier Général exposa aux chefs de partis la situation militaire qui « s’était transformée du tout au tout en quelques jours »... Le Grand Quartier Général était donc dans la nécessité de « prendre la résolution extrêmement pénible de déclarer qu’il n’était plus humainement possible d’espérer imposer la paix à l’ennemi. Deux faits avaient été décisifs à cet égard : le nombre énorme de tanks, puis et surtout la question des réserves. « Nos dernières réserves sont usées. Notre adversaire peut, grâce à l’aide américaine, réparer ses pertes. Il faut donc renoncer à une lutte qui devient inutile. Il ne faut pas perdre de temps. Chaque jour, la situation peut encore empirer ».
Ces informations produisirent une impression vraiment écrasante. Bien que les chefs de partis eussent été priés d’observer le silence envers leurs fractions, les bruits les plus pessimistes se répandirent. Le prince Max de Bade protesta avec véhémence contre une démarche immédiate en faveur de la paix. Il voulait d’abord former un nouveau gouvernement, accomplir la grande réforme constitutionnelle, puis entreprendre une action pour la paix. 11 fit également remarquer au Grand Quartier Général qu’il fallait s’attendre à la perte des colonies allemandes, de l’Alsace-Lorraine et des provinces orientales si la démarche avait lieu tout de suite. Mais Hindenburg déclara le 3 octobre par écrit que « le Grand Quartier Général continuait à demander ce qu’il avait déjà demandé le dimanche 29 septembre : l’envoi immédiat d’une proposition de paix. « Il ajoutait que la situation empirait chaque jour et pouvait contraindre le Grand Quartier à de graves décisions. Chaque jour que l’on perdait coûtait la vie à des milliers de braves soldats. »
La première note au président Wilson , dont le brouillon avait été rédigé par le général Ludendorff, fut donc expédiée le 5 octobre, non seulement par suite de la pression
des militaires, mais sur Vordre des militaires . Le gouvernement allemand acceptait comme base des négociations de paix le programme contenu dans les déclarations de Wilson. A Berlin, de vives discussions avaient eu lieu sur le point de savoir si, au lieu du mot « base », il ne valait pas mieux mettre « point de départ » ou « programme ». Le Cabinet résolut d'entendre d'autres généraux. Mais le général Ludendorff voyait dans cette pensée une sorte de vote de méfiance et il menaça de donner sa démission. La levée en masse, préconisée par bien des gens, fut combattue par moi dans le Cabinet, ainsi que par tous les militaires, même par Ludendorff.
La première réponse de Wilson, en date du 8 octobre, exigeait l'évacuation des territoires occupés. Le 9 octobre, le général Ludendorff déclara, au cours d'une réunion du Cabinet de guerre, qu'il avait parlé avec les généraux bien connus Kuhl, Lossberg et Schulenburg au sujet de la conclusion de la paix. Ces messieurs avaient donné leur approbation. Le chef du bureau des Opérations, le colonel Heye, qui était présent, affirma que ce serait une folle témérité de la part du Grand Quartier Général de ne pas hâter la conclusion de la paix. L'armée pourrait peut-être tenir jusqu'au printemps. Mais une décision pouvait survenir d'un jour à l'autre. Hier, dit-il, la percée du front n'a tenu qu'à un fil ». Le secrétaire d'Etat Soif demanda, le 10 octobre, à Ludendorff s'il pouvait encore tenir trois mois. Ludendorff lui répondit non.
La deuxième note allemande du 12 octobre, approuvée par le Quartier Général, acceptait l'évacuation des territoires occupés et déclarait que le Chancelier parlait au nom du gouvernement allemand et du peuple allemand et qu'il était appuyé par la grande majorité du Reichstag.
La deuxième note de Wilson, du 15-octobre, était notablement plus dure. Il exigeait la cessation de la guerre sous-marine et des garanties pour la paix. L'Entente voulait savoir avec qui elle négociait. L'Autriche-Hongrie recevrait une réponse spéciale. Je ne pus prendre part aux débats consacrés à cette note parce que j'avais été appelé au lit de mort de mon fils unique, aspirant-officier, à
LA DEBACLE MILITAIRE
Karlsruhe. Les déclarations de Ludendorff au cours de ces séances furent vagues, changeantes, hésitantes. Mais il conseillait de continuer Faction en faveur de la paix.
L'accord complet entre le gouvernement et le Grand Quartier Général ne s'établit pas au moment de rédiger la troisième réponse allemande , à cause de la question de la continuation de la guerre sous-marine. Malheureusement, le torpillage du transport de passagers « Leinster » envenima encore les choses.
La troisième note de Wilson , du 23 octobre, fit remarquer « que les peuples n'avaient pu et ne pouvaient plus avoir confiance en les paroles de ceux qui dirigeaient actuellement la politique allemande. »
Une dépêche qui nous fut transmise par le prince de ïIohenlohe-Landenburg, qui séjournait à Berne, rendit actuelle la question de l’abdication de FEmpereur et de la renonciation du Kronprinz au trône. Le 31 octobre, le prince Max de Bade entama cette question devant le Cabinet de Guerre. Il dit qu'à son avis l'abdication de FEmpereur devait être volontaire, afin de préserver l’Empire et l'armée des pires dommages. Il ne fallait point exercer de pression sur FEmpereur. Nous autres, secrétaires d'Etat parlementaires, nous fûmes un peu surpris de constater qu'on abordait soudain cette question. J'émis cette opinion que l’abdication était inopportune, qu'il fallait d'abord attendre la réponse des alliés; que les inconvénients d'une abdication immédiate étaient certainement plus grands que les avantages qu'on s'en promettait ; que le Cabinet ne pouvait exercer de pression sur FEmpereur. S'il abdiquait, il faudrait que le régent de Prusse fût en même temps vicaire d'Empire ; qu'en tout cas, il ne fallait pas se laisser guider par des humeurs changeantes, mais attendre les faits ; enfin, qu'il était plus honorable pour le peuple, pour FEmpereur et pour l'Empire de céder à la pression du dehors que de mettre FEmpereur à la porte. Un républicain d'un pays neutre m'avait déclaré peu de jours auparavant : « Si FEmpereur est forcé par le peuple d'abdiquer, l'étranger dira de l'Allemagne : cette nation est brutale dans la vie-
372 SOÜVENIRSfDE' GUERRE
toire, méprisable dans la défaite ». Je dis encore que si l'abdication se produisait aujourd'hui ou demain, il serait trop tard pour produire un effet quelconque sur les adversaires, puisque leurs conditions étaient déjà arrêtées. Le secrétaire d'Etat Soif lit remarquer que Wilson exigeait « un changement de système », non pas un changement de personnes. On ne prit point de résolution. Je dis au Chancelier que l'Empereur avait eu grand tort de quitter ces jours-là Berlin pour le Grand Quartier Général. La question de l'abdication fut mise en avant par des articles de journaux démocratiques à partir de la mi-octobre. Pour le moment, les social-démocrates se contentaient de demander l'application du régime parlementaire et la réforme de la Constitution.
Ludendorff se retira le 26 octobre ; on réussit à persuader à Ilindenburg de rester.
Le 27 octobre, l'empereur Charles lit savoir à Berlin qu'il avait commencé les démarches nécessaires en vue d'une paix séparée.
La réponse allemande du même jour au Président Wilson déclarait que même le pouvoir militaire était désormais,subordonné au nouveau gouvernement, créé par le peuple allemand. Les généraux Gallwitz et Mudra, qui montraient un peu plus de conliance en la situation militaire, ne purent déterminer le Cabinet de guerre à révoquer ses décisions. Un neutre très sûr et qui avait des sympathies pour l'Allemagne m'informa ce jour-là qu'au cas où les négociations d'armistice échoueraient « l'Allemagne, après un horrible carnage, serait bientôt transformée pour la plus grande partie en un désert et serait forcée d'accepter des conditions plus dures. »
Avant l'arrivée de la dernière note de Wilson, la situation empira par suite de la révolte qui éclata à Kiel et de l'impossibilité de la maîtriser rapidement. Le Cabinet envoya le secrétaire d'Etat Haussmann pour entamer à Kiel des négociations, et le lit accompagner par le député Noske, rapporteur au Reichstag pour les questions maritimes. On apprit en même temps que des socialistes indépendants étaient partis également pour Kiel. Les négocia-
LA DÉBÂCLE MILITAIRE
tions n'eurent point d'abord le résultat cherché. Au contraire, les troubles se propagèrent dans plusieurs villes de l'Allemagne du Nord. Sur ces entrefaites, le nouveau Quartier Maître général Grôner exposa, le 5 novembre, la situation militaire devant tous les secrétaires d'Etat. Si la guerre continuait, il estimait que non seulement la Roumanie reprendrait la lutte, mais encore les Tchécoslovaques ; qu'il fallait éviter à tout prix une défaite décisive de l'armée ; la situation militaire avait encore empiré. La résistance allemande ne pouvait plus être que de courte durée. Pendant la séance, des dépêches inquiétantes arrivaient sur les troubles qui venaient d'éclater à Hanovre, Schwerin, Hambourg, etc. Vers midi, le Chancelier déclara qu'on ne pouvait plus attendre davantage. II fallait à tout prix que les négociations avec le maréchal Foch commençassent le vendredi 8 novembre au matin. Il fallait qu'une délégation allemande partît ce jour même vers le front ouest pour les négociations d'armistice. Si, d'ici vendredi, la réponse de Wilson n'était pas arrivée, il fallait que la délégation allemande entamât d'elle-même, en hissant le drapeau blanc, les négociations d'armistice et effectuât, s'il le fallait, une capitulation. Cette décision fut prise, dans le Cabinet de guerre, avec Xapprobation du Grand Quartier Général . A ma grande surprise, le Chancelier me proposa de négocier avec le maréchal Foch en qualité de délégué du Cabinet de guerre. Je refusai en faisant remarquer que le secrétaire d’Etat Haussmann était destiné à ce rôle depuis des semaines. Rien n'y fit. Tous les secrétaires d’Etat insistèrent pour que je me chargeasse de cette pénible démarche près du maréchal Foch. On me laissait libre d'emmener un représentant du ministère des Affaires Etrangères. On n'avait pas le temps de faire venir de Copenhague le ministre comte Brockdorff-Rantzau dont le nom avait été mis en avant. Je choisis donc le comte von Oberndorfl, ministre à Sofia, que je connaissais personnellement. Le Cabinet ne prit aucune autre décision touchant la composition de la commission d'armistice. Malgré mon désir, on ne me donna pas d'autres instructions que celle, fort générale, de conclure à tout prix l'armistice.
Immédiatement avant mon départ, la quatrième note de Wilson, du S novembre, arriva. Elle approuvait l'acceptation des 14 points et des déclarations ultérieures de Wilson et contenait deux articles sur la liberté des mers et sur l'indemnité. Wilson priait « d'envoyer des représentants accrédités du gouvernement allemand au maréchal Foch, qui leur ferait connaître les conditions d'armistice ». Immédiatement avant mon départ, on me remit à la gare une copie de cette « lettre d'introduction » diplomatico-militaire près du maréchal Foch.