CHAPITRE XXIII
A COMPÏÈGNE
Je fus appelé brusquement, le 6 novembre 1918, à midi, à prendre la direction des négociations d’armistice. Ni moi, ni la plupart des bureaux ne s’y attendaient. Comme, à trois heures, je n’avais pas encore reçu de pleins pouvoirs, je déclarai à la Chancellerie que je ne partirais pas avant de les avoir. Je fus adressé à l’Office des Affaires Étrangères, où on me dit qu’on ne savait rien de toute cette affaire de négociations. Jamais au cours de l’histoire, ajouta-t-on, on n’avait établi de pièces officielles comme j’en voulais une. Je répondis que la guerre mondiale, et cette sorte d’armistice n’avàient pas eu non plus de précédent. Enfin, on me promit que j’aurais le papier avant cinq heures. II me fut apporté au dernier moment à la gare. Le général von Gündel y était désigné comme premier plénipotentiaire. De plus, on me remettait de pleins pouvoirs en blanc signés par le Chancelier.
Le train spécial me conduisit avec des membres du Quartier Général jusqu’à Spa, où nous arrivâmes le lendemain îïiatin à huit heures. Rien n’avait été préparé pour les membres de la Commission. J’allai voir le représentant de l’Office des Affaires Etrangères, qui me conseilla de ne pas emmener le général von Gündel, parce qu’il ii’était pas indiqué pour de pareilles négociations. Il se mit en communication avec la Chancellerie, à Berlin, pour lui proposer de mé nommer président dé la Commission. Le
gouvernement aquiesça. Le général von Gündel ne prit donc aucune part aux négociations. Ce fut le général von Winterfeldt, ancien attaché militaire à Paris, qui prit sa place.
Aussitôt après mon arrivée à Spa, j'eus un entretien au Grand Quartier Général. J'y trouvai plus de deux douzaines d'officiers qui, tous, voulaient m'accompagner au Grand Quartier Général français. Je déclarai, qu'outre moi, seuls les plénipotentiaires comte Oberndorff, général von Winterfeldt, et capitaine Wanselow, feraient le voyage, parce que l'apparition d'un grand nombre d'officiers était, en un pareil moment, au moins inopportune. Tous ces messieurs, ou bien resteraient à Spa, ou bien se tiendraient prêts au Grand Quartier du Kronprinz. A la fin de la conférence, le maréchal von Hindenburg arriva et me dit que c'était probablement pour la première fois dans toute l'histoire que des hommes politiques et non pas des militaires concluaient un armistice. Il n'y voyait d'ailleurs pas d'inconvénients, puisque le Grand Quartier n'avait plus à donner de directives politiques. L'armée avait besoin à tout prix de repos. Il prit congé de moi en me disant : « Allez avec Dieu et essayez d'obtenir le plus que vous pourrez pour notre Patrie. »
Après un bref déjeuner, nous partîmes vers midi de Spa dans cinq autos. J'emmenais un interprète, le capitaine von Helldorf et un sténographe, le Dr. Blauert. A peine avions-nous quitté Spa qu'il arriva un accident à mon automobile. En prenant une courbe, elle fut jetée contre une maison. L'auto qui me suivait entra en collision avec la mienne. Malgré le choc, il ne se passa rien de grave. Ni le comte Oberndorff assis auprès de moi, ni moi-même ne fûmes blessés par les éclats de vitres, mais mon auto et la suivante étaient fort endommagées. Nous continuâmes le voyage dans les autos qui nous restaient. Ce voyage fut lent, à cause des masses de troupes allemandes qui refluaient. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes, vers six heures, à Chimay, où le général allemand me fit dire que je ne pouvais continuer ce soir ma route. 11 me disait que, pour assurer la retraite de l'armée aile-
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mande, les routes étaient barrées par des arbres qu'on avait jetés au travers d'elles. La route était loin d'être sûre. J'insistai pour continuer mon voyage, et j’y parvins après une conversation téléphonique avec F État-Major allemand le plus proche, qui était à Trelon. J'y arrivai vers sept heures et demie. Le général qui commandait cet étatmajor m'informa que tous les préparatifs avaient eu lieu pour le passage du front. Un détachement de pionniers avait débarrassé le chemin de toutes les mines. Le Général loua vivement la valeur de ses troupes; depuis six semaines, ses gens se battaient sans répit. Une division ne comptait plus que 349 hommes, une autre 439. L’attitude de cette troupe réduite était, me disait-il, admirable. Officiers et hommes montraient un courage surhumain. Le général ignorait presque tout des événements de Berlin et de Kiel. Il me pria de ne point en parler à ses officiers. Après un court arrêt, nous continuâmes, beaucoup plus vite parce que les routes n'étaient plus si encombrées. A neuf heures vingt, nous passâmes le front allemand. J'avais emmené avec moi un trompette. Un homme de chez moi, un Souabe, me donna le dernier adieu. 11 me demanda, étonné : « Où allez-vous ? » Je répondis : « Nous allons conclure l’armistice ». Ce bon Souabe me répondit : « Ah! vous allez faire cela à vous deux » ! A partir des lignes allemandes, les autos avancèrent très lentement. Le feu avait cessé des deux côtés depuis quelques heures. Un grand drapeau blanc fut hissé sur la première auto. Le trompette faisait entendre constamment de brefs appels. A environ 150 mètres du front allemand apparurent les premiers soldats français. Deux officiers nous conduisirent fort poliment dans la localité voisine, La Capelle. Quand j'arrivai, la première question des nombreux soldats qui m'entourèrent fut : « Finie la guerre? » Notre auto fut accueillie avec des applaudissements, signe de la joie que causait la fin de la guerre. On entendit plusieurs cris de : Vive la France ! Soldats et civils se montrèrent d'ailleurs calmes et réservés. Plusieurs d'entre eux s'approchèrent de mon auto. L'un me demanda : « Quelle nation? » les autres me demandèrent des cigarettes.
Gomme je ne fumais pas, je ne pus répondre à ce désir. Les rues portaient encore des indications en allemand. On lisait en grosses lettres sur un imposant monument « Kaiserliche Kreis-Kommandantur ». Le drapeau tricolore flottait au-dessus. Là petite ville était pavoisée. Les Français n'y étaient entrés que dans l'après-midi même. On me mena à la petite villa Francport, au bout de la ville. J'y trouvai les trois parlementaires allemands qui avaient annoncé notre passage. On interrompit les hostilités jusqu'à minuit. Les autos militaires allemandes dans lesquelles nous avions voyagé restèrent à nous attendre à la Capelle. On mit à notre disposition des autos françaises. Chaque plénipotentiaire allemand eut la sienne. Dans chacune d’elles prit place un officier français. Après avoir quitté la villa, après dix heures du soir, nous fûmes photographiés à la lueur des fusées. Notre voyage se poursuivit à une lente allure. L'officier qui m'accompagnait, un prince de Bourbon, ne put me dire où nous allions. Mais il m'informa que nous avions encore 50 kilomètres à faire, il m'enseigna comment on prononçait le nom du maréchal Foch, qui est un nom breton. Pas plus que lors de notre passage du front français on ne nous banda les yeux. Nous passâmes par Guise, où les destructions étaient nombreuses. Les ponts avaient été fortement endommagés. Nous atteignîmes Saint Quentin, où nous arrivâmes vers une heure du matin, près d'une ferme qui avait été fort éprouvée par le bombardement. Un étatmajor français y était installé. Un souper était préparé. Deux généraux français, dont le général Debeney, nous dirent que le maréchal Foch était prêt à nous recevoir. L'attitude de ces officiers fut extrêmement froide. Le général Debeney nous fit remarquer (c'était une pointe à notre adresse) que notre souper était également celui dé tous les généraux et de tous les soldats de l'armée française (soupe, viande salée et petits pois). Après une heure d'arrêt, noiis continuâmes notre voyage par Ghaulny, qui était complètement détruit. Plus une maison n'était debout. C'était une suite de ruines. Sous la lune, des pans de murs prenaient des allures spectrales. Pas ün être
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vivant à la ronde. A quatre heures du matin, nous arrivâmes à la gare de Tergnier, bâtiment complètement détruit. Enjambant des ruines, nous parvînmes au train spécial, où on nous servit du cognac français. On évita de nous dire où nous allions, et on donna Tordre de laisser les fenêtres fermées pendant le voyage. Le train arriva à sept heures du matin dans une forêt. Je remarquai que, sur une voie distante d’environ 100 mètres, un train analogue au nôtre stationnait. Je demandai plusieurs fois où nous nous trouvions sans parvenir à le savoir. Les employés du train dirent qu’ils venaient du nord de la France et qu’ils ne connaissaient pas la région. Le dimanche matin, j’exprimai le vœu d’assister à la sainte messe. L’employé du sleeping me dit que ce n’était pas possible. J’aurais dû faire part de mon désir la veille. Le maréchal était déjà allé à l’église à Rethonde. Mais on n’y disait plus de nouvelle messe, et il n’y avait point de prêtre dans le voisinage. Je fus donc confirmé dans mes présomptions : je me trouvais dans la forêt de Compiègne.
Conformément à ma mission, j’obtins d’entamer les négociations avec le maréchal Foch le vendredi 8 novembre 1918. Vers 9 heures (heure française) je fus informé que le maréchal était prêt à nous recevoir à 10 heures. Les trois autres plénipotentiaires et moi nous nous rendîmes, en simple costume de voyage, accompagnés de l’officier interprète, les officiers en tenue de campagne, dans le train spécial d’en face. Dans le salon, une grande tablé avait été installée, avec quatre places de chaque côté. Nous nous plaçâmes derrière les sièges qui nous avaient été désignés. Peu de temps après, le maréchal Foch fit son apparition : c’était un petit homme aux traits énergiques, et qui trahissait au premier coup d’œil l’habitude du commandement. Il était accompagné du chef de son Etat-Major général et de trois officiers de marine anglais. Il fit un bref salut militaire et s’inclina. Je présentai en allemand mes compagnons et remis au Maréchal mes pleins pouvoirs. Il nous présenta les personnes qui l’accompagnaient : le premier lord de la marine anglaise, sir Wymess, le chef d’Etat-Major Weygand, l’amiral anglais Hope, et, comme
interprètes, le Français Laperche et l’Anglais Bagod. Il n’y avait là ni Américain, ni Italien, ni Belge. Seul le haut commandement allié prenait donc part aux négociations d’armistice. Après avoir reçu nos pleins pouvoirs, le maréchal Focli passa avec ces messieurs dans le compartiment à côté pour examiner les documents. Ils m’autorisaient <c à conclure l’armistice, sous réserve de l’approbation du Chancelier ». Le maréchal Foch revint et demanda en français : « Qu’est-ce qui amène ces messieurs ? Que désirez-vous de moi » ? Je répondis que j’attendais les propositions relatives à la conclusion d’un armistice sur mer, sur terre, dans les airs et sur tous les fronts. Le maréchal Foch répondit catégoriquement : « Je n’ai pas de propositions à faire ». Je fis remarquer que nous étions venus conformément à la dernière note de Wilson, que je lis lire par le ministre comte Oberndorff dans le texte anglais, et j’ajoutai que je demandais communication de ces propositions. Le Maréchal Foch ordonna alors à son chef d’Etat-Major de lire en français les conditions de l’armistice. Les interprètes en firent aussitôt la traduction. Pendant la lecture, l’amiral anglais Sir Wymess affectait une grande indifférence. II jouait avec son monocle et avec sa grande lunette d’écaille. Mais il n’arrivait pas à dissimuler son émotion intérieure. Le maréchal Foch était assis à la table, dans un calme de statue ; parfois il tirait sa moustache d’un geste énergique. Pendant toute la lecture, aucune remarque ne fut faite. Ensuite, je demandai qu’on me donnât l’occasion de me mettre bientôt en rapport par radiotélégramme avec le Chancelier et le Grand Quartier allemand. Je demandai en outre qu’on fixât un nouvel entretien dans l’après-midi. Le maréchal Foch s’opposa à ce que les conditions d’armistice fussent transmises en clair : je pouvais les envoyer par télégramme chiffré ou par courrier spécial, au choix. Il était impossible d’envoyer par dépêche chiffrée les conditions d’armistice à cause de la longueur des textes. Je demandai que les délais proposés pour l’acceptation ou le refus des conditions fussent portés de 72 à 82 heures, parce que je ne pouvais atteindre le Quartier Général allemand que
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par un courrier, qui aurait besoin d'au moins 12 heures pour faire la route. Cette prolongation me fut refusée. On repoussa également la demande que je lis d'une cessation provisoire des hostilités pendant le temps destiné à l'examen des conditions. Foch ajouta, qu'en toutes ces questions, il était lié par des conventions avec les Grands Quartiers Généraux et les gouvernements alliés. 11 me déclara nettement qu'il ne serait aucunement permis de négocier au sujet des conditions. L'Allemagne avait à accepter ou à refuser, il n'y avait pas de milieu. J'obtins au moins que des entretiens privés pussent avoir lieu dans le cours de l'après-midi entre l'escorte du maréchal Foch et les délégués allemands. La séance dura trois quarts d'heure. On fixa au 11 novembre à onze heures du matin (heure française) la fin des délais de l'ultimatum. Je renvoyai l'officier interprète, capitaine von Helldorfï, porteur des conditions d'armistice. Il devait dire qu'il était peu probable qu'on nous permît de faire des contre-propositions sur les points essentiels, qu'on essaierait cependant d'obtenir des adoucissements au cours d'entretiens particuliers, surtout dans le but de maintenir l'ordre intérieur et d'éviter la famine menaçante; qu'on essaierait notamment d'obtenir une prolongation des délais et une réduction des quantités de matériel à livrer ; que nous tenterions d'arracher toutes les atténuations possibles; qu'en acceptant les conditions de l'armistice, nous déclarerions qu'il était impossible de tenir tous les engagements qu'on nous imposait. Le capitaine von Helldorfï partit à une heure. Le commandement français lui promit de lui faciliter le passage des lignes. II estimait qu'il atteindrait les lignes allemandes en cinq heures. Cette indication nous fit penser que, la nuit précédente, on nous avait promenés en zig-zags au travers du nord de la France. Le capitaine von Helldorfï parvint rapidement au front français. Malgré tous les signaux, tous les parlementaires, il ne put, cinq heures durant, passer au front allemand. Il fit tous ses efforts, comme me le raconta le commandant français lors de son retour, il montra un complet mépris du danger, mais nos soldats avaient « tiré comme des diables. »
Au cours de la séance qui s'en suivit immédiatement, les quatre plénipotentiaires arrêtèrent une sorte de programme pour les négociations particulières de l'aprèsmidi : les conditions étaient inexécutables; non seulement elles désarmaient l'Allemagne, mais elles la livraient au bolchévisme ; l'anarchie et la famine seraient les conséquences immédiates de l'acceptation de ces conditions. Au cours des entretiens qui eurent alors lieu, les plénipotentiaires eurent l'impression que leurs partenaires ne les croyaient pas. L'un d'eux déclara même ouvertement que l'Allemagne cherchait à faire tomber les Alliés dans un piège, que l'Allemagne voulait gagner du temps pour reformer son armée en déroute afin de porter ensuite un nouveau coup. Quand on protestait de l'honnêteté des Allemands et de la sincérité de leurs intentions pacifiques, on était peu cru. Un officier supérieur ennemi affirma que les Alliés avaient loyalement l'intention de conclure un armistice; mais que le maréchal Foch avait les mains liées par les décisions des gouvernements et des Grands Quartiers Généraux alliés en tout ce qui concernait les questions de principe; qu'on ne pouvait parler que de l'application pratique et des détails secondaires. Nous attirâmes particulièrement l'attention de ces messieurs sur les délais insuffisants prévus pour l'évacuation. Aux officiers anglais, on parla avec une insistance particulière de la cessation du blocus, mais l'amiral Hope déclara qu'il n'était point en mesure de traiter de cette question. Les Allemands firent remarquer que les Alliés commettaient maintenant la même faute qu'avait commise l'ancien gouvernement allemand au printemps de 1918 vis-à-vis de la Russie : l'Allemagne avait cru pouvoir se comporter en vainqueur à l'égard du bolchévisme, et pourtant elle avait été vaincue. Un Anglais répliqua froidement : « C'est celui qui a le vent dans les voiles qui gagne ». Le soir, le résultat des pourparlers particuliers qui avaient pour but d'obtenir le plus de concessions possibles en faveur du peuple allemand fut rédigé sous forme de contre-propositions. Elles avaient surtout trait : à la prolongation des délais d'évacuation, à la suppression des têtes de pont et de la
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2one neutre, à la réduction du matériel de transport à livrer, à la retraite honorable des Allemands de l'Afrique Orientale et à la cessation du blocus. Le samedi matin, j'arrêtai définitivement le texte des contre-propositions allemandes, qui furent remises au maréchal Foch. Le soir, à 7 heuresrun capitaine français m'apporta un radiotélégramme du Chancelier : l'Empereur avait abdiqué, le Kronprinz avait renoncé au trône, on réglait la question de la régence, le Chancelier restait en fonctions. Dans la nuit du samedi au dimanche, vers minuit, l'Etat-Major français me communiqua une note de presse d'après laquelle un nouveau gouvernement populaire s'était formé en Allemagne. La garnison de Berlin s'était mise à la disposition du nouveau gouvernement. La direction des affaires avait été confiée au député social-démocrate Ebert. Trois indépendants se joindraient probablement au gouvernement des partis de la majorité du Reichstag. Mais je n'appris point si l'Allemagne était encore un empire, ou si la république avait été proclamée.
Le samedi matin, trois officiers allemands arrivèrent encore du Grand Quartier. Les officiers de marine anglais demandèrent un nouvel entretien à leur collègue allemand. Ils lui dirent que depuis leur dernière entrevue de vastes changements politiques s'étaient produits en Allemagne, au point qu'on pouvait se demander si le nouveau gouvernement serait même en situation de remplir les conditions de l'armistice. Nous nous trouvions devant une question embarrassante : l'armée exigeait l'armistice à tout prix. D'autre part, nous ne voulions pas signer un contrat dont nous ne pourrions pas observer les termes. Nous finîmes par nous mettre d'accord sur ce point : si le gouvernement nous autorisait à signer l'armistice, c'est qu'il devait aussi avoir la force de remplir ses engagements — autant du moins que cela était matériellement possible. Les Anglais nous dirent alors que les Alliés se réservaient, au cas où les conditions du traité ne seraient point remplies, d'en exiger l'exécution par la force et d'aller jusqu'à occuper Heligoland. Le dimanche fut consacré à de nouveaux entretiens entre lès plénipotentiaires des deux
parties. Les Allemands insistèrent sur le danger bolchéviste. Mais nous trouvâmes que ni les Français, ni les Anglais ne nous suivaient sur ce terrain. Ils avaient toujours les plus grandes méfiances. Après le déjeuner, des ouvriers français qui travaillaient aux trains spéciaux vinrent à moi et me dirent qu’il était bien défendu de nous donner des journaux, mais qu’ils voulaient cependant nous montrer les titres des articles. Rayonnants de joie, ils nous montrèrent les manchettes : « Le Kaiser a abdiqué ». Dans le cours de l’après-midi, par un beau temps d’automne, je fis une petite promenade dans le bois avec le comte Oberndorfï. On y voyait encore les trous creusés parles obus allemands en 1914. Mais il ne nous était permis de nous promener que dans un rayon de deux kilomètres. La forêt était barrée. Le samedi soir, nous reçûmes la réponse que faisait le maréchal Foch à nos remarques relatives à la conclusion de l’armistice. Nous reçûmes en outre une lettre par laquelle le chef d’étatmajor général Weygand nous avertissait que les délais expiraient demain à 11 heures. Que devenait la réponse du Chancelier? Je répondis que je n’avais pas encore reçu de réponse, mais que j’avais insisté pour que l’on fit diligence. Le soir, à 8 heures, on me transmit un radiotélégramme du Grand Quartier Général. On y demandait des atténuations sur une série de points. Puis venait la phrase lapidaire : « Si vous n’arriviez pas à obtenir ces points, il faudrait tout de même conclure ». La dépêche était signée par le maréchal de Ilindenburg. Vers 10 heures et demie du soir, je reçus une dépêche en clair : J’étais autorisé à signer les conditions d’armistice. Je fus très péniblement surpris, car cette dépêche ouverte mettait sérieusement en question les résultats de nos deux jours de négociations. La dépêche était signée : Reichskanzler. Schluss (Le Chancelier. Point linal). L’oflicier interprète me demanda si Schluss était le nom du nouveau Chancelier, et qui était ce monsieur que ni l’état-major français ni le gouvernement de Paris ne connaissaient. Je lui expliquai que « Schluss » voulait dire point final, et j’ajoutai qu’il était d’ailleurs probable qu’effectivement ce serait
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le point final pour le Chancelier. Après que nous eûmes rédigé notre protestation, je fis savoir au Maréchal que je serais heureux si une nouvelle réunion pouvait avoir lieu dans la nuit. Le maréchal Foch consentit. La séance commença à 2 heures 15. A propos de presque chaque article de l'armistice, j'essayai d'obtenir de nouvelles atténuations. J'insistai pour qu'on diminuât les effectifs de l'armée d'occupation, car Foch m'avait dit qu'il mettrait 50 divisions dans la zone de la rive gauche du Rhin. Ce fut l'article 26 (continuation du blocus) qui provoqua les plus vifs débats. La lutte dura plus d'une heure. J'expliquai comment cet article équivalait à continuer un des actes essentiels de la / guerre, une politique qui avait consisté pour l'Angleterre à affamer l'Allemagne. Je montrai que c'étaient les femmes et les enfants qui avaient le plus à souffrir de ce blocus. Je déclarai, avec le comte Oberndorff, que le procédé n'était point « fair ». L'amiral anglais s'emporta et répliqua : « Pas « fair » ! Souvenez-vous que vous avez coulé nos bateaux sans faire aucune distinction. » Les Anglais déclarèrent cependant qu'ils transmettraient à leur gouvernement notre vœu relatif à la cessation du blocus. J'obtins encore une concession importante : l'Entente s'engageait à nous ravitailler pendant la durée de l'armistice. Les discussions sur les différents articles durèrent jusqu'à 5 heures 12. Sur la proposition du maréchal Foch, on décida de mettre : « Cinq heures », de sorte que l'armistice pourrait avoir lieu six heures plus tard, par conséquent à 11 heures du matin (heure française).
Les négociations furent interrompues, et j'annonçai par radio au Grand Quartier Général allemand la conclusion de l'armistice. Sur la proposition du maréchal Foch, on signa la dernière page de l'accord, parce que la confection des autres pages et des copies durerait encore plusieurs heures. La signature commença à 5 heures 20. Deux exemplaires furent établis. Le maréchal Foch et l'amiral Wymess signèrent les premiers, puis les plénipotentiaires allemands. Nos deux braves officiers, le généraFvon Winterfeldt et le capitaine Vanselow, avaient les larmes aux yeux en prenant la plume pour accomplir cette pénible
formalité. J'affirmai encore que nous nous efforcerions loyalement de remplir nos engagements. Je rappelai à nouveau les remarques que nous avions faites au sujet des conditions d'armistice, et je fis encore remarquer que certaines clauses n'étaient pas réalisables. Je finis en disant : « Un peuple de 70 millions d’hommes souffre, mais il ne meurt pas », — à quoi le Maréchal répondit : <( Très bien ». A 5 heures 30, les délégations prirent congé l’une de l'autre en se levant de leurs sièges. On ne se serra pas la main.
La plus douloureuse des conditions qui nous étaient imposées était pour moi l'occupation de la rive gauche du Rhin, et la captivité prolongée de nos prisonniers de guerre. Les concessions les plus importantes obtenues durant les trois jours de négociations étaient les suivantes : F Alsace-Lorraine n'était pas mise au nombre des « territoires occupés », mais on la traitait comme une partie de l’Allemagne ; le nombre des mitrailleuses à livrer était abaissé de 30.000 à 25.000, celui des avions de 2.000 à 1.700; la zone neutre sur la rive droite du Rhin était réduite de 40 et 30 kilomètres à 10 kilomètres; les délais d'évacuation pour les territoires rhénans étaient portés de 25 à 31 jours. « Personne ne sera poursuivi pour avoir participé aux mesures de guerre qui ont précédé la signature de l'armistice ». En vue de protéger le travail allemand dans les territoires occupés, nous fîmes adopter l'additif : « On ne prendra point de mesures générales ou d'Etat qui auraient pour conséquence d'annihiler la valeur des établissements industriels ou de diminuer leur personnel ». Le nombre des camions automobiles à livrer fut réduit de 10.000 à 5.000 et les délais de livraison furent portés de 15 à 36 jours. Ceci était extrêmement important au point de vue du transport de l'armée. Malgré tous nos efforts, nous ne pûmes faire décider que nos prisonniers dè guerre seraient libérés en même temps que les prisonniers alliés. Mais nous obtînmes qu'on continuât à rapatrier les internés qui se trouvaient dans les pays neutres. Le retour des prisonniers de guerre allemands serait réglé après la conclusion de la paix préliminaire. On n'exigea point le retour
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immédiat des troupes qui se trouvaient dans les territoires ayant autrefois appartenu à la Russie. Mais la fixation des délais fut réservée aux Alliés. Dyans les territoires occupés, on pourrait procéder librement à Tâchât de vivres. La reddition sans condition des Allemands d'Afrique Orientale dans les délais d'un mois fut remplacée par « le retrait de toutes les troupes allemandes qui combattent en Afrique Orientale, dans des délais à fixer par les Alliés ». Les Alliés se faisaient des illusions sur le nombre de nos sousmarins, car ils commencèrent par exiger qu'on leur livrât 160 sous-marins. Nous n'en avions jamais tant eu. 11 fut stipulé simplement que nous livrerions tous nos sousmarins. Particulièrement important est le complément que je fis ajouter à l'article 26. « Les Etats alliés et les États-Unis envisagent la possibilité de ravitailler l’Allemagne en vivres pendant la durée de l'armistice ». La durée de l'armistice fut portée de 30 à 36 jours, et on ajouta que s'il n'était pas possible de rapatrier dans les délais voulus les otages et les internés, le retard n'autoriserait à dénoncer l'armistice que s'il était dû à la mauvaise volonté. On décida de constituer une Commission d'armistice internationale permanente, sous la direction du commandement suprême des Alliés.
Le lundi matin, vers 10 heures, de nouveaux officiers du Grand Quartier Général allemand arrivèrent dans la forêt de Compiègne ainsi que deux représentants de la Société Centrale d'Achat. Mais ces messieurs ne trouvèrent point occasion de s'employer. Nous avions déjà soumis à la discussion tous les desiderata qui nous avaient été transmis aussi bien la veille par dépêche que maintenant par les nouveaux arrivants. Sur certains points, nous avions même obtenu davantage que ne demandait le Grand Quartier Général. Nous apprîmes par ces messieurs qu'aussi bien l'Empereur que le Kronprinz s'étaient enfuis en Hollande et que l’autorisation de signer l'armistice, qui nous était parvenue la nuit précédente par radio et qui était signée « le Chancelier », n'avait pas été donnée par le Chancelier, mais par le Grand Quartier Général. En effet, pendant la journée du dimanche, il avait été'
impossible de s’entendre avec Berlin. Le Grand Quartier s’était donc cru non seulement autorisé, de sa propre initiative, à approuver la signature, mais avait estimé qu’il en avait le devoir. Après le départ de la dépêche, le Chancelier avait donné son assentiment et approuvé les mesures qui avaient été prises. Tous les chefs de parti et secrétaires d’Etat qui se trouvaient à Berlin avaient donné également leur approbation dans le cours de la journée.
Vers 10 heures et demie, je reçus l’acte officiel de l’armistice, avec la ca*te où étaient dessinées les zones d’évacuation. Je la remis aussitôt au capitaine Geyer, un jeune officier, afin qu’il l’emportât par avion au Grand Quartier Général de Spa pour ne point perdre de temps. Le voyage par avion se passa sans encombres. Vers 11 heures, notre train partit. Les rideaux des fenêtres étaient tirés. Toutes les gares étaient pleines de monde, parce qu’on avait su que nous retournions en Allemagne. L’animation et la joie régnaient partout. Quelques menaces furent prononcées à l’adresse des Allemands. Vers quatre heures, nous arrivâmes à la gare de Tergnier, où l’on nous annonça que nos autos n’étaient pas encore là. On ne voulait pas nous laisser voyager de jour, soit pour notre sécurité personnelle, soit pour éviter tout danger d’espionnage. Le prince de Bourbon m’accompagnait avec sa courtoisie habituelle. Nous partîmes à toute allure vers 6 heures. A deux heures du matin, nous arrivions au front français. De là, nous partîmes en sept autos ; nous en perdîmes durant la nuit cinq, qui se retrouvèrent à Spa au cours de la journée suivante.
Le mardi 12 novembre, vers 9 heures du matin, j’arrivai à Spa, où le représentant de l’Office des Affaires étrangères me félicita des excellents résultats de nos négociations. On avait été, disait-il, surpris au Grand vQuartier Général des succès que nous avions obtenus. A Spa, un conseil d’ouvriers et de soldats s’était constitué. Le Grand Quartier Général avait couru le danger d’être arrêté par ce conseil. On avait arraché les épaulettes des officiers. Hindenburg avait déjà déclaré qu’il se ralliait au
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gouvernement Ebert, et il me faisait prier de me mettre moi-même à la disposition du nouveau gouvernement. Je pus moi-même observer que plus un soldat ne saluait les officiers et que les autos portaient des étendards rouges. Une demi-heure plus tard, nous nous réunîmes chez le quartier-maître général Grôner, qui se montra extrêmement satisfait des résultats de nos négociations. Ils dépassaient tout ce qu’il avait pu espérer. Sur ma proposition, fut constituée la section allemande de la Commission internationale d’armistice à Spa. Je nommai président le général von Winterfeldt. On confia aux services compétents l’exécution des différentes stipulations de l’armistice. Le maréchal Hindenburg me remercia pour « les services extrêmement précieux que j’avais rendus à la patrie ». Entre temps deux délégués du conseil des ouvriers et des soldats de Hanovre étaient arrivés à Spa vers une heure par train spécial. Ils voulaient continuer sur Bruxelles pour y proclamer la révolution générale, et ils me surprirent fort en m’annonçant « de source tout à fait sûre » que le maréchal Foch avait été fusillé hier après-midi ! Ils demeurèrent interdits lorsque je leur répondis que j’avais parlé encore hier matin avec le Maréchal. Le but de la révolution allemande, me direntils, était de proclamer Liebknecht Président de la République. Ce but n’était pas encore tout à fait atteint. Ce serait pour la prochaine fois. Je dissuadai aux deux délégués de se rendre à Bruxelles, où l’on se battait. Comme ils étaient en possession d’une locomotive et qu’il me fallait rentrer au plus vite à Berlin, nous convînmes de faire route ensemble. A 4 heures, nous quittâmes Spa, pavoisé aux couleurs nationales belges. Les trains était bondés de soldats, debout sur les marche-pieds, assis sur le toit des wagons. On a vu en Russie des scènes analogues. Nous fûmes obligés de rester plusieurs heures à la station frontière d’Herbesthal. J’ordonnai qu’on nous fît passer par Aix-la-Chapelle en direction de Berlin. Le mercredi soir, à 5 heures, notre train arriva dans la capitale. J’eus aussitôt une entrevue avec les six Mandataires du Peuple, que j’informai des mesures que j’avais prises. Les Commis-
saires du Peuple décidèrent que la Commission d'armistice qui « avait travaillé dans les plus difficiles circonstances pour le bien du peuple allemand » serait maintenue jusqu'à nouvel ordre, et qu'elle prendrait la responsabilité de l'exécution du traité d'armistice.
Rentré en Allemagne, je trouvai ma patrie complètement changée. Mon auto de service, elle aussi, portait le drapeau rouge : je le fis remplacer aussitôt par le drapeau "noir-rouge-or. Rien n'avait été prévu à Berlin pour maintenir l'ordre. Le Ministre de la Guerre, à qui j'avais exprimé le désir de recevoir sa visite et qui vint me voir durant la nuit en civil dans mon appartement, me déclara qu'il était impossible de créer un service d'ordre. Aidé de quelques hommes résolus, je me mis à organiser de petits contingents d'hommes sûrs. On attendait avec impatience l'arrivée de troupes à qui l'on pût se fier, car ôn craignait que, du jour au lendemain, à la faveur de nouveaux troubles, se constituât un gouvernement purement indépendant ou communiste. Bien que les travaux de la Commission d'armistice, et notamment les conflits nombreux qui se produisaient entre les différents ressorts me prissent un temps considérable, je trouvai le moyen de constituer une troupe. Le ministre-président bavarois, Eisner, lorsque se réunirent pour la première fois les représentants des provinces allemandes, déclara que le secrétaire d'Etat Dr. Soif et moi étions « le foyer de la contrerévolution », et qu'il fallait absolument nous chasser du gouvernement.
Le voyage à Compiègne fût pour moi un véritable calvaire. Il reste le souvenir le plus douloureux et le plus amer de ma vie politique.