‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CHEZ L’EMPEREUR

Pendant la guerre, j'ai eu trois entretiens avec l'Empereur d'Allemagne : la première fois, après mon retour de Rome, le l 01 mars 1915; la deuxième fois après le vote de la résolution de paix par le Reichstag, le 20 juillet 1917, en compagnie de quelques députés ; et la troisième fois, après que j'eus été nommé secrétaire d'Etat dans la deuxième quinzaine d'octobre 1918.

Le premier entretien eût lieu après le déjeuner au petit château de Rellevue, et dura une heure. Avant l'audience, un officier adjoint de service vint me trouver et me dit : « N'est-ce pas, vous n'apportez à Sa Majesté que de bonnes nouvelles? » Je répondis que je dirais à l'Empereur la vérité. D'abord j’eus à exprimer à l'Empereur les remerciements de Sa Sainteté pour « la générosité qu'il avait montrée dans la question des ecclésiastiques français prisonniers de guerre, de la fête de Noël, de la libération de prisonniers de guerre inaptes au service militaire, et de la libération des prisonniers civils ». Puis je transmis une demande du Pape. Il souhaitait que l'Empereur mît toute son influence à tenter de sauvegarder la paix entre l'Autriche et l'Italie. Le Pape avait fait et ferait de son côté tout son possible. L'Empereur, pensait le Pape, mériterait la reconnaissance éternelle de l'Empire allemand, de l'Autriche et de l'Italie, s'il réussissait à maintenir la paix. Enfin, j'exprimai le vœu relatif à une prompte

CHEZ L’EMPEREUR

nomination de l'archevêque de Posen-Gnesen. L'Empereur fut très heureux des bonnes dispositions et de la bienveillance du Pape; il m'assura à différentes reprises qu'il était très reconnaissant au Pape pour tout ce qu'il avait fait durant la guerre dans l'intérêt du peuple allemand. L'Empereur était prêt — disait-il — à faire droit au désir du Pape. Il agirait énergiquement à Vienne pour amener une entente entre l'Autriche et l’Italie. Il espérait y parvenir, bien que les vœux italiens ne fussent ni fondés ni opportuns. Ce fut sur un ton très vif que l'Empereur parla du roi d'Italie qui, après la guerrre de Lybie, lui avait donné sa parole qu'en aucun cas il ne ferait la guerre à l'Allemagne, qu'il observerait fidèlement ses devoirs d'allié. Or, le Roi n'avait pas même observé le traité; l'Italie ne voulait pas donner pour rien sa neutralité, elle exigeait qu'on la lui payât. L'Empereur me dit encore qu'il lui était doublement pénible d'être obligé d'agir « en faveur d'un traître » sur l'unique ami qui lui restait au monde, le vieux François-Joseph, car il savait combien le vieil Empereur éprouvait de répugnance à envisager les revendications italiennes. Enfin... dans l'intérêt des deux peuples, il fallait faire un sacrifice.

L'Empereur vint à parler de la situation générale en Autriche. Il se plaignit que, par suite de l'attitude du corps des officiers, l'armée autrichienne ne fournît pas les efforts dont elle était capable. Le mal originel était qu'en Autriche la noblesse ne fît pas de service militaire et se tînt à l'écart, de sorte que le corps des officiers manquait de cohésion et d'entrain. C'étaient de purs officiers de carrière qui gagnaient simplement leur solde. Le général Woyrsch lui avait récemment raconté comment, en pleine bataille, les Autrichiens avaient cessé de combattre pour déjeuner : ils s'étaient excusés en disant que les troupes allemandes étaient arrivées et les relevaient. Une convention militaire entre l'Allemagne et l'Autriche serait après la guerre absolument nécessaire. L'Empereur me parla aussi de la franc-maçonnerie en Italie et de son agitation en faveur de la guerre. Il m'exprima la profonde répulsion qu'il avait pour cette « bande de criminels orga-

nisés ». Il fallait — disait-il — que, dans chaque Etat soucieux de Tordre, on fît échec à cette société secrète.

Passant à la politique intérieure allemande, TEmpereur me dit sa joie de constater que toutes les couches de la population collaboraient à la victoire finale sur laquelle il comptait absolument. Les réformes intérieures — me ditil — ne doivent pas être trop rapides; il ne faut pas que le corps des ofliciers allemands se démocratise trop. En présence de T activité déployée par l'étranger, il fallait que le peuple allemand s'agitât davantage. Il fallait mettre lin au monopole anglais du câble, voter des fonds importants pour les stations de télégraphie sans fil, etc... L'Empereur approuva en principe la prompte nomination d'un archevêque de Posen-tinesen. Le vide laissé dans ce diocèse avait favorisé le radicalisme parmi les Polonais ; il donnerait immédiatement des ordres pour accomplir les vœux du Pape.

Durant tout l'entretien, l'Empereur fut aimable et de bonne humeur. Il était difficile de lui exposer à fond l'ensemble d'une question : il interrompait constamment son interlocuteur pour aborder de nouveaux problèmes. J'eus toutefois l'impression qujil n'était pas trop difficile, quand on avait une claire et ferme intention, de l'y intéresser. Pour finir, TEmpereur me pria de remercier cordialement le Pape de tous les efforts qu'il avait faits en faveur de la paix entre l'Autriche et T Italie.

Mon deuxième entretien avec TEmpereur eut lieu le 20 juillet 1917. C'était le moment, fertile en revirements, où le Kronprinz allemand quittait son Quartier Général pour se rendre à Berlin afin de s'informer, près des chefs de partis, de la situation politique. Le bruit circula au Reichstag que TEmpereur avait lui aussi l'intention de mander les chefs de partis. C'était la conséquence d'un désir exprimé par moi le 6 juillet à la Commission du Reichstag. Cependant, la nomination du nouveau chancelier eut lieu sans qu'aucun député eût été consulté. Ce fut la dernière nomination de ce genre. L'Empereur fit droit au vœu général en recevant au ministère de l'Intérieur des représentants de toutes les fractions — à l'excep-

CHEZ L’EMPEREUR

tion des social-démocrates indépendants — lorsque la résolution de paix eut été votée. Les représentants des fractions furent gentiment alignés par les soins du chancelier Michaelis et du vice-chancelier Helfferich, et présentés à l'Empereur, qui commença par leur adresser quelques paroles seulement. Au futur président du Reichstag Fehrenbach, présenté en même temps que moi et qui, la veille, avait exposé les motifs de la résolution de paix, l'Empereur dit que lui et sa femme, vieux couple qui avait six fils sur le front, avaient lu son discours avec un grand intérêt. Puis l’Empereur parla de la trouée opérée la veille sur le front oriental. Il dit que ce n'était pas une « offensive parlementaire » ayant pour objet de faire bonne impression au Reichstag ; son fils Fritz avait luimême conduit la division de la Garde et taillé des croupières à la République russe. -

Après la présentation, quelques députés furent admis à s'entretenir avec l'Empereur dans la salle à côté. Le président actuel du Reich, Ebert, était du nombre. On commença par parler de choses qui n'avaient aucun caractère politique. Peu à peu, un plus grand cercle se forma autour de l'Empereur et l'entretien roula sur l'actualité politique. A la surprise générale, l'Empereur dit qu'il était très bon que le Reichstag souhaitât une « paix de compromis » (la résolution du Reichstag ne contenait justement pas ce terme très équivoque et exigé avec ténacité par le Grand Quartier Général). « Le terme de compromis (Ausgleich) est excellent. C'est celui-là qui l'a trouvé — et il indiquait du doigt le vice-chancelier Helfferich qui s'employait dévotement* à distribuer des cigarettes. Le compromis, continuait l'Empereur, consiste en ceci : nous prendrons à nos ennemis de l'argent, des matières premières, du coton, de la minette, des huiles : tout cela passera de leur poche dans la nôtre... C'est un terme tout à fait excellent ! » Les membres des partis de la majorité s'apercevaient avec terreur que l'Empereur n'était pas informé de ce qu'ils voulaient : bien plus, ses paroles semblaient une véritable dérision à leur adresse. Les autres discours de l'Empereur furent du même

genre : l'Angleterre et l'Amérique avaient conclu un traité pour régler leurs comptes avec le Japon après la guerre ; il savait très bien que la Russie s'était alliée au Japon pour la contre-attaque. En outre, il déclara que la guerre ne finirait pas il est vrai par une défaite de l’Angleterre, mais qu'il faudrait la terminer par une vaste entente avec la France : alors le continent européen tout entier, sous sa direction à lui, l'Empereur, ferait la véritable guerre, la guerre contre l'Angleterre, la « deuxième guerre punique ». Nous étions consternés. Passant à la bataille de Galicie qui avait eu lieu quelques jours auparavant, l'Empereur dit que sous la conduite de son fils Fritz la Garde prussienne « avait donné une raclée aux Russes et avait secoué leurs puces démocratiques ». « Là où paraît la Garde, il n'y a pas de démocratie », ajouta encore textuellement l'Empereur. Se tournant vers moi, il parla des succès de la guerre sous-marine, que j'avais révoqués en doute. Sur la côte orientale de l'Angleterre — dit-il — c'est un véritable cimetière de vaisseaux. Dans deux ou trois mois, l'Angleterre sera finie. En Australie, il y a quatre millions de tonnes de blé prêtes à charger. Mais l'Angleterre ne peut pas aller les chercher. Pour finir, il prononça : « Mes officiers m'informent qu'en haute mer ils ne trouvent plus du tout de navires ennemis ». Je fis observer qu'alors je ne pouvais pas comprendre que l'Amirauté pût annoncer encore chaque mois que 600.000 tonnes et davantage avaient été coulées. L'Empereur me tourna le dos avec un geste d'impatience. Passant aux canalisations, l'Empereur se mit à développer un plan fantastique qui consistait à détourner le Danube inférieur à Cernavoda, le long du mur de Trajan, vers la Mer Noire : alors, la Commission internationale du Danube de Braila serait bien avancée ! La Roumanie était déjà punie de sa « félonie ». J'évoquai le pauvre peuple roumain, vêtu souvent d'une simple chemise. L'Empereur répondit qu'étant jeune il avait été occupé un moment au ministère des Affaires Étrangères. C'est là que Bismarck lui avait dit une fois : « Tant que ces gens-là, dans l'Est, portent une chemise par-dessus le pantalon, ils sont con-

CHEZ L’EMPEREUR

venables ; mais quand ils mettent leur chemise dans le pantalon et qu’ils s’agrafent une déclaration sur la poitrine, ils deviennent des salauds ». Ce fut la fin de la conversation. Non seulement elle était un véritable échec, c’était le coup de sape le plus profond dans les fondations du régime. De vieux députés qui jusqu’alors n’avaient rien voulu savoir du système parlementaire déclarèrent ouvertement ce soir-là que le régime présent conduisait fatalement l’Allemagne à sa perte. Malheureusement, on manquait de force et de décision. Ce fut îe premier entretien que l’Empereur avait eu depuis près de vingt ans avec des représentants du peuple ; ce fut aussi le dernier.

J’eus une troisième audience chez l’Empereur au début d’octobre 1918, au moment où, malgré les résistances de la camarilla de Cour, je fus nommé secrétaire d’Etat dans le cabinet du prince Max de Bade. L’Empereur reçut, le 21 octobre, tous les nouveaux secrétaires d’Etat et les sous-secrétaires d’Etat parlementaires au château de Bellevue. Il prononça une harangue soigneusement préparée par le nouveau chef de cabinet, l’ancien secrétaire d’Etat von Delbrück. L’Empereur y acceptait le régime parlementaire introduit en Allemagne par la Constitution d’octobre et se plaçait sur le terrain de cette Constitution. Ensuite, l’Empereur adressa aux secrétaires d’EtaL quelques paroles n’ayant aucun caractère politique. Il s’informa près de moi des circonstances de la mort de mon fils unique, élève officier décédé à Karlsruhe peu de temps auparavant. Avec le futur chancelier Bauer, natif de Prusse Orientale, l’Empereur s’entretint de ses visites à Cadinen ; au futur ministre-président Scheidemann, premier bourgmestre de Cassel, il parla de cette ville, de ses souvenirs de jeunesse et des séjours qu’il avait faits à Wilhelmshohe. En un moment d’une pareille gravité pour le peuple allemand, l’Empereur n’aborda pas les questions politiques... En tout l’audience ne dura qu’une demi-heure. Ce fut la dernière fois que l’Empereur vit des secrétaires d’Etat allemands. Peu avant sa fuite en Hollande, il déclara à l’aumônier divisionnaire catholique du Grand Quartier Général qu’ « il avait eu plaisir à collaborer long-

temps avec trois des nouveaux ministres : le social-démocrate David et les deux ministres du Centre, Giesberts et Erzberger. »

Durant les journées fécondes en émotions qui précédèrent la conclusion de la paix, je me mis encore une fois en relation, par un intermédiaire, avec l'Empereur, au sujet de la menaçante question de l'extradition. Jusqu'ici j'ai gardé là-dessus un silence complet pour des raisons de patriotisme, que je mets plus haut que le reproche injuste d'avoir pris mon parti des « paragraphes infamants » d'un cœur plus léger que d'autres Allemands. Les raisons que j'ai dites m'interdisent encore de traiter cette question avec plus de détails.

Mes entretiens avec l'Empereur me laissèrent l'impression que j'avais à faire à un esprit extrêmement mobile, qu'on avait grand'peine à fixer sur la question décisive, à un homme qui voulait toujours parler et n'avait pas été habitué à écouter, ou seulement même à prendre en considération une idée opposée à la sienne, si raisonnée qu'elle fut. Je me souvins alors de ce que le défunt député von Kardorfï m'avait raconté, il y avait plusieurs années. Il s'agissait des projets de lois relatifs aux canalisations. Le député, en bon Prussien qu'il était, avait fait usage du droit qu'il avait pour demander une audience à l'Empereur. Il avait été reçu. A peine entré dans la chambre, l'Empereur s'était vivement écrié : « Oui, mon cher Kardorfï, vous venez au sujet des canalisations ». Tout aussitôt, en un flux ininterrompu de paroles, l'Empereur avait développé ses idées à ce sujet, puis il avait congédié le député von Kardorfï avec une cordiale poignée de main, sans lui laisser le temps de dire un mot.

Page 1