CHAPITRE V
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Dans la tourmente internationale, la Turquie ne pouvait pas garder longtemps sa neutralité. D’un côté, elle voyait la Russie et la France avec leurs prétentions diverses sur des territoires turcs, et avec un passé peu rassurant pour la conscience turque ; d’autre part, les Jeunes-Turcs arrivés au pouvoir s’étaient proposé comme but la création d’un Etat national jeune-turc par « l’union et le progrès ». Cet antagonisme devait, un jour ou l’autre, être résolu. La politique allemande, longtemps prudente, ne rendait pas la décision trop difficile au gouvernement turc. L’Allemagne, grande puissance encore jeune, ne prenait pas une part essentielle aux Capitulations énergiquement combattues par les Jeunes-Turcs, et elle avait, à différentes reprises, laissé entendre quele maintien de l’intégrité de la Turquie, de même que la mise en valeur économique du pays, étaient les buts déclarés de la politique allemande. Dès les premiers jours d’août 1914, on attendait à Berlin la déclaration de guerre de la Turquie. Elle tarda plus qu’on n’avait espéré. Elle fut enfin obtenue par une surprise due en première ligne à Enver Pacha. En Allemagne, on était très satisfait : dès lors, le blocus russe était en grande partie un fait accompli, puisque l’importation des munitions en Russie et l’exportation du surplus de la récolte russe par les Dardanelles devenaient des impossibilités. C’était pour l’Allemagne un grand allègement.
Bientôt, il est vrai, on s’aperçut que la Turquie donnerait à l’Allemagne bien du souci. Les militaires avaient à peine préparé la guerre avec la Turquie. Ils se contentaient de boucher les Dardanelles. Malgré l’action de l’énergique général Liman von Sanders, si l’armée turque pouvait être mobilisée, tout manquait pour une guerre de longue durée. Les munitions firent bientôt défaut. En Turquie même on ne pouvait fabriquer du matériel de guerre dans les proportions nécessaires, bien que des ingénieurs allemands accomplissent de véritables tours de force en installant de nouveaux arsenaux. L’importation des munitions par l’Autriche-Iiongrie était à peu près impossible à cause de l’attitude de la Roumanie. Presque toutes les tentatives faites pour introduire du matériel de guerre échouèrent, bien qu’on risquât tous les moyens, même les plus osés, et qu’on n’épargnât point l’argent. Constantinople occupait de plus en plus Berlin. En juillet 1915, on craignait assez généralement la chute des Dardanelles, car on savait que le matériel de guerre n’existait plus qu’en quantités infimes. Le général von der tioltz m’envoya un homme de conliance qui me lit un tableau très sombre de la situation, et qui me dit plus tard que, si les Anglais avaient poussé plus énergiquement leur action au début de juin, la conquête des Dardanelles aurait été un jeu d’enfant. Il ajouta même qu’ils avaient dominé entièrement la situation durant un instant sans s’en apercevoir, que c’était un véritable miracle qu’ils n’eussent pas passé.
On ne peut refuser son admiration aux efforts militaires de l’armée turque. Ce qu’elle a fourni pour la défense des Dardanelles restera dans l’histoire un des actes glorieux de cette guerre. Chaque fois que le Turc a été bien nourri, bien traité et bien conduit, il s’est montré soldat extrêmement brave et plein d’abnégation. Malgré le précédent de la guerre des Balkans, le peuple turc a fait des efforts presque surhumains pour mettre sur pied des soldats. Lorsque l’ambassadeur allemand, lors de l’entrée en guerre de la Turquie, dit à Enver Pacha que l’Allemagne attendait des Turcs qu’ils levassent une armée de
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750.000 hommes, Enver Pacha déclara l'entreprise impossible après les guerres malheureuses subies par le pays. En avril 1918, la Turquie avait plus de deux millions d'hommes sous les armes. Ce succès est étonnant. Si la valeur combative de l'armée turque baissa par moments durant la guerre, c'est qu’elle avait à combattre avec certaines difficultés naturelles de ravitaillement en vivres et en matériel de guerre. Le Grand Quartier Général allemand estimait très haut la valeur des Turcs : il le prouva en demandant à Constantinople d’envoyer quelques divisions en Galicie. L'obtacle principal était le ravitaillement de l'armée et celui du peuple. Un vapeur de type courant apportait à l'armée anglaise de Palestine autant de vivres et de matériel que l'armée turque pouvait y transporter en trois semaines. Le nombre des déserteurs augmenta il est vrai dans le cours de la guerre. Mais la désertion était, comme me l'expliqua un officier supérieur, tout autrement considérée par les soldats turcs que par les troupes européennes. Il n’y avait pas dans l'armée turque de permissions périodiques. Bien des soldats étaient sous les armes depuis des années sans savoir ce que les leurs étaient devenus. Il n'est pas étonnant qu'il prissent souvent des congés volontaires, surtout si l'on considère les peines minimes dont la justice militaire turque punit les déserteurs. Vers la fin de la guerre, quelque 100.000 déserteurs étaient dispersés en Asie Mineure. L'ambassadeur comte Bernstorff émit devant moi, le 30 mars 1918, le jugement suivant :
<( Malgré les ombres au tableau, je suis forcé de reconnaître à nouveau que personne n’aiirait attendu autant de la Turquie. 11 faut laisser au moins aux Jeunes-Turcs le temps de faire leurs preuves avant de les condamneT. Depuis qu’ils gouvernent le pays, les révolutions et les guerres n’ont pas cessé. »
Opinion très juste et qui fut confirmée par ce fait que la Turquie put tenir jusqu'au bout aux côtés des Puissances Centrales.
On aurait pu obtenir une aide efficace en faveur de la
Turquie et sans doute une décision au profit des Puissances Centrales si on avait fait droit au vœu que bien des gens — dont je suis — avaient exprimé au Grand Quartier Général allemand depuis novembre 1914 : il s’agissait de s’avancer le long du Danube sur territoire turc pour obtenir le libre passage par la Bulgarie vers la Turquie. J’exposai souvent au Haut Commandement militaire la nécessité politique de cette action. J’insistai sur ce que m’avait dit un officier allemand bien informé : avec environ 40.000 hommes, (c’était peu de chose si l’on songe à tant de jeunes Allemands sacrifiés devant Ypres) on pouvait exécuter cette opération avec une absolue sûreté. Elle aurait cet avantage politique que non seulement la Turquie pourrait mener Ja guerre beaucoup plus énergiquement, mais que très probablement la Bulgarie se mettrait de notre côté et que la Roumanie serait tenue en échec parce que nous tiendrions le Danube. Il y avait un sûr avantage à ce que du côté du Danube on empêchât l’armée serbe de recevoir des munitions : tôt ou tard, on obtiendrait ainsi la capitulation de la Serbie. Je fus extrêmement étonné lorsque le général à qui j’exposais ce plan me déclara qu’une action de ce genre n’était pas nécessaire, puisque la Bulgarie etla Hongrie se touchaient. Je dus lui montrer une carte pour qu’il s’aperçût de l’erreur qu’il commettait. Le général von Falkenhayn me dit que la trouée à travers la Serbie aurait lieu le 15 mars 1915. Cette promesse ne se réalisa pas. Au milieu de 1915, je fis remarquer à nouveau au Grand Quartier Général qu’une offensive à travers le coin nord-ouest de la Serbie était une nécessité urgente. On répondit que cette offensive ne pouvait avoir lieu pour le moment. On parlait alors beaucoup des épidémies qui régnaient dans la Serbie du Nord et on considérait la Serbie comme un « théâtre accessoire de la guerre ». On ne tenait pas compte des considérations politiques. On n’établit donc pas un passage direct de Berlin à Constantinople. On finit par l’obtenir beaucoup de mois plus tard en y employant une grande quantité de matériel et d’énormes contingents.
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Si
En février 19l6, je passai presque quinze jours à Constantinople pour m'entretenir d'une série de questions politiques dans différents milieux. Le train des Balkans, de création récente, m'y transporta fort commodément en 72 heures. En Serbie, je vis le long de la voie les traces des dévastations de la guerre; le pays paraissait mort. A la suite d'un malentendu, on crut à Solia que je descendrais dans cette ville. Je n'avais l'intention de m'y arrêter qu'à mon retour. A la gare, je fus salué par le représentant du gouvernement bulgare, et je dus lui promettre de séjourner à mon retour dans la capitale du pays. Le lendemain matin, lorsque je me réveillai après Andrinople, à la frontière turque, je remarquai aussitôt que j'entrais dans un pays où il fallait avoir du temps, beaucoup de temps. Tout marchait avec un extrême lenteur. A la gare frontière, le contrôle dura trois heures. En traversant la Thrace presque déserte où l'on apercevait à peine une rue ou une habitation humaine, je me rappelai ma belle jeunesse et les livres où j'apprenais que la Thrace était le grenier de l'Orient. J'arrivai de nuit à Constantinople. Lorsque j'eus pris place dans l'automobile qui m'attendait à la gare, je fus fort étonné, quelques minutes après : une dame venait de s'asseoir sur mes genoux; c'était une princesse de tempérament très vif arrivée en même temps que moi par le train et qui voulait voir son fils à Cons tantinople. Elle avait sans doute supposé que l'automobile avait été mise à sa disposition personnelle. Nous nous présentâmes l’un l'autre, et je conduisis cette damç à son hôtel.
J'eus plusieurs entretiens avec Talaat Pacha, Enver Pacha, d'autres hommes politiques turcs, l'ambassadeur austro-hongrois, le marquis Pallavicini, dont la longue carrière diplomatique s'était presque tout entière écoulée dans les Balkans. Je vis également des négociants allemands établis depuis de nombreuses années dans le pays. J'assistai au selamlik et fus bien surpris lorsque, dans la chambre voisiné de la Mosquée, au milieu de nombreux officiers jeunes-turcs en service commandé, je me vis offrir le cale et les cigarettes de rigueur. Je fis plus d'une
excursion dans les environs de Constantinople avec l'ambassadeur d'Allemagne, comte Metternich, un des diplomates allemands les plus avisés, doué d'un jugement pénétrant et clair. Un jour, traversant une vallée fertile, nous passâmes près d'une ferme turque. Le paysan, qui disait quelques mots de français, avait reconnu que nous étions Allemands ; il manifesta une grande joie. Il avait été blessé cinq fois à Gallipoli. Il alla chercher son manteau d'uniforme allemand. Nous dûmes nous asseoir dessus et accepter des cigarettes que le paysan roulait lui-même. Je ne fume pas, mais je dus déroger à mes habitudes. Je fis de mon mieux, sous ! le regard soupçonneux du Turc. J'eus l'occasion d'étudier sur place le fonctionnement de l'économie turque. D'excellents terrains très proches de Constantinople étaient en friche. Le Turc n'a aucun intérêt à les cultiver parce que le système des impôts lui enlève presque tout ce qu'il peut produire en sus de ses besoins immédiats. Lors d'une visite au barrage du Bosphore, à l'entrée de la Mer Noire, je pus, le 10 février, prendre mon repas en plein air; les légumes étaient déjà hauts comme la main. Partout, le système politique et économique entravait urçe grande fécondité. Je pus alors m'expliquer pourquoi ce pays peu peuplé et très fertile manquait de vivres. Cela explique la ruine de la Turquie. L'ambassadeur comte Bernstorff l'a très bien vu. Il m'écrivait le 30 mars 1918 : « Ce qui m'inquiète le plus, c'est la situation alimentaire. La famine règne ; on ne le dit pas parce que personne ne s'inquiète de savoir si les pauvres gens meurent de faim. Les autres spéculent et sont naturellement prêts à payer les prix les plus élevés. A ce sujet aussi je m'efforce de faire agir le gouvernement ». Ces initiatives n'eurent d'ailleurs aucun résultat.
Les nombreux Allemands établis en Turquie étaient très mécontents du régime. Ils exprimaient ce mécontentement avec force et à voix haute. Les Turcs en ressentaient de la méfiance et de la mauvaise humeur. On se plaignait que les Jeunes-Turcs se chargeassent eux-mêmes des fournitures à l'armée et de toutes les commandes de l'Etat ; qu'il fût nécessaire de leur verser de grosses
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sommes « pour les convaincre », si Ton voulait arriver à ses fins. Une foule de personnages, doués d'une brillante imagination, sillonnaient Constantinople. Chacun avait son projet dans sa poche. On parlait surtout des « Afghans », qui avaient ou prétendaient avoir pour mission de pénétrer par la Perse jusqu'en Afghanistan pour y déchaîner la « guerre sainte » et mettre le feu aux Indes. Leur terre promise était surtout les hôtels et les établissements de plaisir de Constantinople, où il parlaient de leur intentions à voix si haute que les nombreux espions de l'Entente pouvaient facilement les surveiller. D’autres « sauveurs de la patrie » avaient le plan de s'avancer jusqu'au Canal de Suez et de le rendre inutilisable pour la navigation en y coulant des navires. Us calculaient déjà quel dommage subirait le ravitaillement de l'Angleterre quand la flotte anglaise serait forcée de prendre la route du Cap. Us oubliaient que tant que la ligne du Taurus ne serait pas terminée, tant que d'autres conditions encore ne seraient pas remplies, leurs plans resteraient des chimères. Un prince allemand participait d'ailleurs activement à ces projets.
Au cours des entretiens que j'eus avec les Turcs les plus puissants, Talaat Pacha et Enver Pacha, ceux-ci furent d’accord pour aflirmer qu'il était grand temps que l'Allemagne consentît à l'abolition complète des Capitulations. Alors, l'Allemagne pourrait tout obtenir en Turquie. Elle pourrait exploiter les mines, elle aurait des concessions de toutes sortes dans des proportions sans précédent. L'abolition des Capitulations — me dirent-ils — est pour la Turquie la question vitale, la raison pour laquelle elle est entrée en guerre. Ce but une fois atteint, la Turquie se réformerait sous l'égide allemande, et l'Allemagne aurait des possibilités indéfinies de développement en Orient. Les objections que m'inspirait une démarche aussi radicale n'étaient point écoutées. Ces deux personnages se fâchèrent quand j'exprimai le vœu de voir prendre certaines mesures pour la protection des Arméniens et des chrétiens, et quand je leur dis qu'une alliance durable entre l'Allemagne et la Turquie ne pouvait se concevoir
tant qu’on ne tiendrait pas compte des vœux légitimes des chrétiens. C’est en vain qu’on essaya de me faire oublier la gravité de la situation par des phrases et par de vagues promesses. Lorsqu’en septembre 1918, peu avant la débâcle, je rencontrai Talaat Pacha à Berlin, je lui rappelai notre entretien, 11 me dit que l’Allemagne s’écroulait parce qu’elle était le seul pays du monde qui n’eût pas adopté le régime parlementaire que son parti avait pu imposer complètement en Turquie.
A mon retour, je remis un compte rendu détaillé au Chancelier. Il commençait par la phrase que le marquis Pallavicini avait prononcée au début de son entretien avec moi : La Turquie est un cadavre galvanisé par l’Allemagne. Je continuais par les considérations suivantes : Le Cabinet jeune-turc ne peut s’appuyer sur une majorité ni dans le peuple, ni dans le Parlement. Le Comité jeune-turc a des tendances francophiles, ce qui s’explique par l’état d’esprit et par l’histoire des Jeunes-Turcs. L’inîluence allemande repose tout entière sur quatre hommes énergiques : Enver Pacha, Talaat Pacha, Halil Pacha et le président de la Chambre. Les Jeunes-Turcs influents se proposent comme but unique la liberté complète de la Turquie. Cela éLant, l’ambassadeur autrichien, marquis Pallavicini m’a déclaré que la politique turque ne pouvait s’engager que dans deux voies : ou bien la Turquie se laisserait conduire par les Puissances Centrales — or les Jeunes-Turcs étaient contre tous les étrangers, et cette voie était donc impraticable — ou bien les Puissances Centrales devraient s’entendre au sujet de la Turquie avec les autres Etats belligérants. La guerre a éclaté dans les Balkans et à cause des Balkans ; elle se terminera dans les Balkans. Lui, Pallavicini, dont la carrière s’était presque entièrement passée dans ces contrées, avait été jadis partisan d’un réveil de la Turquie; maintenant, après toutes les expériences qu’il avait faites, il avouait qu’il s’était trompé et que son programme ne pai'aissait pas applicable. Le jugement des négociants allemands était conforme à celui des diplomates :
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(( Qui parle de l’avenir économique de Berlin-Bagdad et en espère un grand bénéfice pour le peuple allemand est un dangereux illusionniste. Les Turcs nous ont exploités pendant la guerre d’une façon qui n’a point de précédent dans l’histoire. Le cours chaque jour plus mauvais de notre mark en est la meilleure preuve. »
Je fus donc amené à proposer d’envoyer un expert financier à l’ambassade allemande, surtout avec la mission de régler les changes. Car plus nous envoyions de subsides à la Turquie, plus le mark baissait. Je payai pour une livre turque 24 marks 50 au lieu de 18 marks 48, cours du temps de paix. J’ai vu des soldats de la landwehr se désespérer dans les banques en constatant qu’ils perdaient en changeant Leur maigre solde un tiers de la valeur normale de leur argent. Les ouvriers envoyés d’Allemagne dans les fabriques de munitions, à qui l’on avait promis de hauts salaires, souffraient terriblement. Il était vraiment paradoxal que le franc français eût un cours plus haut en Turquie que le mark. J’aime mieux ne point parler des énormes spéculations et du commerce clandestin de l’or qui avait lieu avec la Syrie. On s’y livrait dans la « meilleure société ». J’ai bien ri d’apprendre alors, par une note du « Journal », que j’avais apporté en Turquie un milliard de marks pour acheter des consciences.
Durant mon séjour à Constantinople, je dus constater à mon grand regret que des intrigues étaient ourdies par certains Allemands aidés de Jeunes-Turcs contre l’ambassadeur comte Metternich. Des Allemands n’ont pas craint de répandre le bruit que le comte Metternich était hostile aux Turcs et qu’il les méprisait. -Ces gens étaient également ceux qui avaient travaillé sournoisement contre le comte Metternich durant son activité à Londres. Le secrétaire d’Etat Soif, qui visita après moi Constantinople, m’informa des détails de ces manœuvres. J’en parlai en haut lieu à Berlin. A cette époque, ces menées n’avaient aucun succès. Peu de temps après, il est vrai, le général Falkenhayn et Enver Pacha estimèrent tous les deux nécessaire de rappeler le comte Metternich. Les bureaux compétents ne furent pas consultés. Ils obéirent malheu-
reusement. Bien des gens en voulaient à Constantinople au comte Metternich, surtout parce qu'il s'était fait l'avocat infatigable du sort des Arméniens. Des Turcs influents me dirent durant mon séjour en Turquie que le comte Metternich avait une attitude telle qu'il paraissait être l'ambassadeur, non pas de l'Empire allemand, mais des Arméniens. Je répondis qu'en présence des événements si profondément regrettables dont nous étions les témoins, ce reproche était le plus beau des éloges qu'on pût décerner à notre Ambassadeur.
Une grande partie de mon séjour fut absorbée par les entretiens que j'eus sur la question arménienne et sur les missions catholiques en Orient.
<( Tout Français comprend que la guerre présente et le rôle qu’y joue la Turquie sont un désastre pour l’influence française en Orient... L’énorme influence religieuse que nous avions nous a échappé. Nous avons pourtant tout fait, par le passé, pour l’assurer. Le danger est immédiat. Notre protectorat catholique est sur le point de s’écrouler, et il menace d’ensevelir sous ses décombres des œuvres prospères, des travaux innombrables et que rien ne peut remplacer. Je me place au strict point de vue national. Ceux qui commettraient la faute, après les échecs diplomatiques que nous avons essuyés, de laisser aller à la dérive nos œuvres d’Orient sans avoir eu recours à la seule autorité qui peut encore quelque chose à cet égard (Rome), se chargeraient d’une énorme responsabilité. Je supplie le Parlement, je supplie le gouvernement de bien réfléchir aux devoirs qui leur incombent présentement. »
Ce cri d'alarme fut jeté par l'ancien ministre français Gabriel Hanotaux le 10 décembre 1915 dans le Figaro . Ces paroles étaient vraies. L'abolition des Capitulations, la fermeture des établissements des missions françaises, l'expulsion des missionnaires français immédiatement après l'entrée en guerre de la Turquie ont complètement changé la situation en Orient. J’estimai que mon devoir principal était de sauver ces institutions sans considération de nationalité, dans l'intérêt du catholicisme et de la culture européenne. Je n'ignorais pas quelles infinies difficultés je rencontrerais. Un des hommes qui connaissent le mieux
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les missions, le professeur d'Université Schmidlin, se rendit à la fin de 1914 en Turquie pour se renseigner. Dans un mémoire très copieux, il fit un tableau de la situation passée et de ce qu'elle était devenue. 100.000 enfants appartenant aux classes supérieures et cultivées étaient jusqu'alors élevés dans les établissements des missions françaises, tandis qu'à peine 5.000 enfants fréquentaient en Turquie les écoles allemandes. Si l'on excepte la Palestine, le Patriarchat et laCustodie, l'influence française dominait partout. En Syrie, l'Université Saint-Joseph, fondée en 1875 par les Jésuites français à Beyrouth, avait une situation de premier ordre. Avant la guerre, elle avait été complétée par une faculté de droit et une faculté technique ; une école préparatoire y avait été adjointe. Ces deux établissements avaient 700 élèves. Malgré une politique religieuse différente à d'autres égards, l'Etat français soutenait ces écoles de missionnaires en Orient à l'aide de plus d'un demi-million de francs de subsides annuels. Pour la faculté de médecine de l'Université des Jésuites à Beyrouth, il donnait 100.000 francs. C'était surtout par son protectorat, objet de tant de luttes, que la France soutenait ses missions d'Orient et pouvait en tirer un bénéfice politique. Etabli par l'accord de la France avec la Porte et dans tous les traités ultérieurs et Capitulations entre la France et la Turquie, ce protectorat a été reconnu et sanctionné expressément ou tacitement par le Saint- Siège. Depuis, la politique et la presse françaises ont veillé jalousement sur cette prérogative, achetée au prix de grands sacrifices, et elles en ont souvent usé et abusé sans scrupule pour leurs fins égoïstes.
« La garantie qu ? offre ce protectorat s'étend aussi bien aux missions qu’aux chrétiens et qu’à l’origine à tout le monde. Mais il fut de plus en plus attaqué par les autres Etats, désireux de protéger les personnes et les établissements de leurs nationaux et de les légitimer vis-à-vis du gouvernement ottoman. Au Congrès de Berlin de 1878, le droit de protection fut reconnu à tous les représentants diplomatiques sous réserve, il est vrai, du statu quo et des droits acquis de la France. Un décret de la Propagande en date de 1888, dirigé
contre certaines tendances italiennes, ordonna aux missionnaires de s’adresser tout d’abord au consul français, à défaut du protectorat autrichien (pour les Balkans et les Koptes). Depuis, il n’y a pas eu de sanction positive de la part du Pape, mais aucune décision contraire n’a non plus été prise. Cependant le protectorat français, ou plutôt le monopole a été fortement mis en question par le fait de la loi française sur la séparation. La guerre a amené d’un coup la complète ruine d’une œuvre péniblement édifiée pendant des siècles. Les intéressés ne sont point sans responsabilité. Dans les jours critiques qui ont suivi les déclarations de guerre, les missionnaires et les religieuses des missions n’ont pas peu contribué à brouiller les choses en faisant bruyamment montre de leur patriotisme et en se laissant entraîner à des démonstrations chauvines. Ils ont célébré des services publics pour la victoire des armes françaises et l’ambassadeur d’Allemagne m’a assuré que les prêtres, avant de partir aux armées, parcoururent les rues de la ville en chantant la Marseillaise. »
L'abolition immédiate des Capitulations porta un coup fatal aux privilèges des établissements des missions. La Porte déclara expressément qu'elle considérait le protectorat de la France sur les établissements religieux d'Orient comme une chose révolue et qu'elle enverrait elle-même un ambassadeur au Vatican. La fermeture et la transformation de tous les établissements des missions françaises, l'expulsion des missionnaires et des sœurs furent non seulement ordonnées, mais presque partout exécutées. Les légats pontificaux et l’ambassade autrichiennê réussirent à sauver quelques églises. Mais les écoles furent presque toutes sacrifiées. La représentation diplomatique américaine, qui avait assumé la protection des sujets français, leur conseillait le départ immédiat en leur promettant, pour après la guerre, des restitutions et réparations satisfaisantes.
Les catholiques d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie avaient une nouvelle et grande tâche à accomplir. Il nous fallait sauver ce qui restait à sauver de l'œuvre des missions. Mais nous ne voulions pas commettre les fautes commises par les Français. Les Jeunes-Turcs avaient appris de la France moderne à monopoliser l'instruction
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publique, à tenir en échec les influences chrétiennes et à propager l'athéisme. L'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople m'assura qu'en Turquie on ne voulait plus rien savoir des congrégations catholiques, parce qu'on pensait que tous les religieux catholiques, même allemands, étaient des agents politiques de la France. C'est pourquoi l’ambassade allemande me conseilla de faire en sorte que tous les Pères qui quittaient le pays voyageassent séparément, et en tenue bourgeoise. Bien que j'eusse pressenti de très grandes difficultés, l'œuvre commença. Le professeur Schmidlin avait exposé comme il suit dans un mémoire la suite des démarches à entreprendre :
« 1° Convention avec la Turquie afin de permettre à des catholiques allemands d’assumer, sous forme de service hospitalier, les établissements des missions françaises (écoles, hôpitaux) ;
2° S’arranger avec la Turquie pour qu’après la guerre les établissements occupés par des religieux allemands leur fussent définitivement laissés ;
3° S’entendre avec l’Autriche, par des négociations à Berlin, sur la conduite à tenir de concert en ces matières ;
4° Traiter avec le Saint-Siège pour l’exécution des accords conclus.
5° S’occuper de recruter le personnel nécessaire. »
On commença, d'accord et en contact avec le ministère des Affaires Étrangères. Malheureusement, il était difficile de rien entreprendre tant que les Dardanelles resteraient exposées aux attaques anglaises. On ne pouvait aborder toutes ces questions sans nuire à la cause elle-même en un moment où l'existence de la Turquie était en jeu. Au début de février 1915, l'ambassade allemande à Constantinople .écrivit dans un rapport que « les négociations générales avec la Porte au sujet de la cession des établissements, de leur mise à la disposition du service hospitalier et du sort définitif qui leur était réservé n'aboutiraient probablement pas et rendraient plus difficile l'accomplissement des vœux ultérieurs ». On était donc amené à négocier en les différentes localités ; mais les consuls d’Adana, Bagdad, Beyrouth, Haiffa, Jérusalem,
Mossoul et Smyrne écrivirent qu'il y avait dans ces villes assez d'hôpitaux et que la plupart des établissements fermés avaient été utilisés pour d'autres fins par les autorités turques. Enver Pacha affirma alors à l'ambassadeur allemand que l'Allemagne souhaitait seulement de se mettre à la place des Français et ne tenait aucun compte des buts et des désirs des Jeunes-Turcs. Il dit que le gouvernement ottoman avait l'intention de mettre autant que possible un terme à l'action des associations religieuses étrangères dans le domaine de l’instruction publique ; que la Porte ne pensait aucunement à permettre un simple changement de pavillon sur son territoire et à remplacer le protectorat français par le protectorat d'une autre Puissance. La solution que recommandait l'ambassadeur allemand était celle-ci : « Obtenir pour l'Eglise catholique en Turquie, après les accords voulus avec la Curie, une Constitution aux termes de laquelle elle deviendrait une Eglise reconnue par le droit turc, dépendante, sous de certaines conditions, de l'autorité de l'Etat, comme l'étaient déjà les églises grecque, catholique et arméniennegrégorienne. Les établissements entretenus par des Congrégations catholiques seraient alors considérés en principe comme des établissements ottomans ». Je ne pus accepter cette suggestion. L'Histoire m'avait enseigné que la Curie ne conclut pas de nouveaux concordats pendant une guerre. D'autre part, si la durée delà guerre restait très incertaine, ce dont on était sûr, c'est qu'avant la fin de la guerre tous les établissements catholiques existants seraient anéantis. II fallait donc trouver un remède immédiat. Le ministre de l'Instruction Publique, Schukri Bey, s'est exprimé dans ce sens le 9 février 1915 vis-à-vis clu premier drogman de l'ambassade d'Allemagne. Il lui dit alors :
« Que les présentes mesures prises à l’égard des établissements français étaient moins une conséquence de l’état de guerre que de l’abolition des Capitulations. Délivrée de la tutelle européenne, la Turquie pouvait maintenant se dégager des liens du catholicisme, d’une religion qui servait avant tout les intérêts européens. Le but principal du gouvernement
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turc est d’appliquer l’instruction sans aucun caractère religieux, c’est-à-dire de remplacer l’école congréganiste par l’école laïque, sans réduire naturellement l’instruction religieuse à l’intérieur des différentes communautés religieuses. Le gouvernement ne permettra donc aucune fondation d’école qui serait l’œuvre d’une corporation religieuse quelconque. De même que le gouvernement n’a pas l’intention d’accueillir les demandes qui pourraient être faites en ce sens, de même il est décidé à s’opposer à toute tentative de parvenir au même but par un chemin détourné. On refusera donc l’autorisation de fonder une école, même à un ecclésiastique prétendant agir en son propre nom, dès qu’on aura des motifs de croire qu’il a derrière lui une association religieuse et que l’instruction sera essentiellement entre les mains de religieux. »
Une ordonnance ministérielle fut donc publiée en Turquie concernant les écoles privées. L’article 3 de cette ordonnance dit : « Les associations, sociétés ou groupements d’étrangers n’ont le droit d’ouvrir des écoles privées ni en leur nom, ni en celui de personne ». Malgré tout, je continuais impatiemment à conseiller de se mettre au travail. Le 18 juillet 1915, l’ambassade d’Allemagne écrivit à propos d’une proposition que j’avais faite en ce sens :
« Le but de la Turquie est de s’émanciper de la tutelle étrangère. Comme nos adversaires ont poursuivi sous le manteau de la religion des desseins politiques, la Turquie s’oppose à tout essai de notre part pour augmenter notre influence dans le domaine religieux. Une démarche imprudente peut avoir des conséquences déplorables pour l’intérêt du catholicisme comme au point de vue de la politique générale. Je consacre à ces questions toute mon’attention. Si les choses n’avancent pas, la faute en est aux circonstances. La présence d’un délégué spécial des catholiques allemands ne pourrait, même si ce délégué n’était pas adjoint à l’ambassade, rester cachée au gouvernement turc, et elle nuirait à la cause ».
La tâche que je me fixai tout d’abord fut de me procurer en Allemagne les fonds nécessaires et surtout le personnel de mission nécessaire. Les avis différaient sur les chances qu’il y avait de réussir. Certaines gens me
proposèrent de fonder une organisation spéciale à cet effet. D'autre part, il existait une « Association pour la Terre Sainte » qui ne s'était, il est vrai, jusqu'ici occupée que de la Palestine, mais qui disposait pourtant d'une organisation. Après de pénibles négociations, il fut convenu que cette association entreprendrait la tâche. Le cardinal Hartmann, de Cologne, m'écrivit le 11 novembre 1915 à ce sujet :
« D’accord avec la volonté récemment exprimée de l’Episcopat allemand, j’attache une grande importance à ce que l’Association pour la Terre Sainte travaille en contact étroit avec vous, prenne part aux négociations politiques du moment et aborde ces graves travaux. C’est pourquoi je me permets de vous offrir le titre.de membre de l’Association avec droit de vote, car j’attends de votre activité dans et par cette association les plus beaux succès. Le vif intérêt que vous montrez pour la Terre Sainte m’en fournit une sûre garantie. »
Vers la fin de l'année 1915, Son Eminence le cardinal Piffel, par l'Association de l'immaculée Conception de Vienne, et le cardinal Csarnoch, de Gran, par l'Association de Saint-Ladislas à Budapest, parvinrent à force de zèle à créer l'organisation nécessaire pour grouper les efforts des catholiques des Puissances Centrales. J'assistai aux négociations décisives qui eurent lieu à Vienne et à Budapest. On me pria « de consacrer mes forces à favoriser les relations et les échanges d'idées ». J'eus à diriger le bureau central des trois organisations et leurs rapports avec les bureaux officiels. Le travail ne marcha d'abord que lentetement. Cependant, en juin 1915, on put faire droit au vœu qu'avait exprimé le légat apostolique de Beyrouth au sujet de l'envoi de dix Pères franciscains. Les provinces franciscaines d'Allemagne se déclarèrent prêtes en outre à prendre sous leur direction, en proportion des forces dont elles disposaient, les anciens cloîtres franciscains en Syrie avec leurs dépendances d'autrefois (école, orphelinat, hôpitaux) et à fonder des écoles de commerce et d'agriculture. Le règlement scolaire turc était accepté comme base de l’enseignement; on tiendrait compte des besoins
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des différentes provinces. Cette dernière réserve était absolument nécessaire, car le gouvernement central turc voulait faire partout de la langue turque une matière d'enseignement obligatoire, tandis que la grande majorité des habitants de l'Empire turc se servaient de l'arabe, qui était leur langue maternelle.
En septembre 1915, après avoir surmonté de nombreuses difficultés, j'arrivai à ce résultat qu'un représentant spécial des catholiques allemands fût envoyé résider de façon permanente à Constantinople « afin de s'occuper des intérêts spirituels des marins et des matelots allemands ». Il trouva, dans les milieux indigènes catholiques, des dispositions défavorables car, depuis la guerre, la situation avait empiré pour les catholiques. Dans ses premiers rapports il signalait déjà que l’activité des religieux à envoyer dans le pays devait plutôt se proposer des lins de religion et de moralité générales que des fins de mission au sens plus étroit du mot. Il faudrait penser avant tout aux besoins religieux des 80.000 catholiques latins. Dans le premier semestre de 1916, sept ecclésiastiques et douze religieux réguliers arrivèrent. Les sœurs de Saint-Charles Borromée, installées depuis trente années en Orient, furent chassées de leurs maisons du Caire et d'Alexandrie, connues dans le monde entier. Elles firent d'admirables sacrifices. Elles installèrent ellesmêmes à Constantinople une cuisine de pauvres, un orphelinat, une école privée, un hospice ; à Eskischehir le Foyer du Soldat; à Konia l'hôpital; à Alep l'école et l'orphelinat; à Baalbek l’hôpital; à Beyrouth une école, un pensionnat, un hôpital ; à Damas l'hôpital ; à Haïffa l’hôpital et l’école; à Eliasruh, sur le Carmel, la maison de convalescence ; à Jérusalem 5 maisons, école, hospice civil, hôpital, orphelinat ; à Emmaüs un hospice civil. Quand elles ne créèrent pas ces maisons, elles en prirent la direction. La Supérieure générale m'écrivit en ces termes simples et modestes au sujet de l'impression générale que lui avait laissée une tournée dans ces pays : « La tenue et l'activité des sœurs est absolument satisfaisante. Elles sont toutes animées de l'esprit de devoir et d'abné-
gation. Les rapports avec les autorités allemandes et turques sont partout bons ». Les rapports hebdomadaires que je lus à ce sujet et la liste des victimes de la congrégation me permirent d'apprécier quelle somme énorme d'abnégation contiennent ces quelques paroles.
Dans le deuxième semestre, l'appui de l'Autriche-Hongrie se fit plus fortement sentir. En novembre 1916, 35 ecclésiastiques étaient venus d'Allemagne, ainsi que 76 religieuses. De 35 à 40 ecclésiastiques et 87 religieuses étaient venus d'Autriche. Plusieurs de ces apôtres nous ont été malheureusement enlevés par la maladie. Une des tâches à entreprendre, une des plus importantes, était la création d'un séminaire d'instituteurs catholiques. Car la plupart des enfants catholiques de la Turquie grandissaient sans instruction religieuse. II n'y avait pour ainsi dire pas d'instituteurs catholiques. On ne pouvait pas en former parce que les séminaires turcs n'acceptaient que des mahométans. On pensa à la ville catholique d'Angora, mais ce plan échoua à cause de l’incendie de cette ville et d'autre part par suite de l'anéantissement des Arméniens catholiques. L'autorité centrale turque ne voyait pas toujours d'un bon œil l'activité des religieux catholiques, tandis que les bureaux provinciaux toléraient en général assez bien les nouveaux arrivants. Bien que les sœurs eussent réussi en très peu de temps à ne pas créer moins de huit foyers du soldat, le chef de l'Etat-Major de la Mission militaire allemande eut le courage de me dire qu'il n'était point souhaitable d'occuper dans les foyers du soldat et dans les maisons d'officiers des dames en costume de « Sœur » et portant ce titre. Il fallait y employer seulement des mères de famille, des ménagères et des cuisinières. Cet homme ne m'a point dit où on aurait pu prendre les personnes apies à combattre les épidémies de fièvre qui sévirent à Mossoul et à Bagdad et qui nous enlevèrent de nombreuses religieuses. Les militaires du front exprimaient d'autres jugements. Témoin cette lettre du médecin directeur de l'hôpital français, Redjeb Bey, de Smyrne, au général commandant le XVII e Corps d'armée, en date du 18 août 1916 :
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« Les religieuses allemandes qui sont affectées à notre 11° section ont depuis le premier jour accompli leur devoir avec un grand esprit de sacrifice. Elles ont fait régulièrement leur service, elles ont été constamment bonnes, charitables, persévérantes et expérimentées. C’est à elles qu’on doit la guérison plus rapide des malades et la diminution de la mortalité. Le résultat positif dont je parle est établi par les statistiques. Dans l’intérêt des malades, dans l’intérêt des forces nationales, nous avons besoin des sœurs qui travaillent sans trêve et avec constance ».
Le 10 mars 1916, je reçus un appel pressant de Mossoul. On réclamait aussitôt au moins douze sœurs qui apporteraient de grandes quantités de médicaments et d’objets de pansement. On réclamait en outre tout ce qui est nécessaire pour installer un hôpital de 100 lits et une polyclinique. Ah! on ne pensait pas alors à des « ménagères et à des cuisinières ». Alep et Damas firent entendre des appels de ce genre. Tous furent entendus, grâce à l’abiiégation des Ordres et des Congrégations allemands.
Mossoul offrait un terrain particulièrement fertile. Le Dr. Schâfer, qui y mourut à la fleur de l’âge, originaire du diocèse de Paderborn, réussit à nouer les meilleures relations avec le patriarche des Chaldéens. L’Eglise catholique des Chaldéens comptait en 1913 environ 100.000 fidèles, 300 prêtres, 153 églises, 81 chapelles, 130 séminaires, 144 stations. Le patriarche archevêque de Bagdad avait son siège à Mossoul. Quatre archi-diocèses et huit diocèses lui étaient subordonnés dans les régions de la Mésopotamie, du Kurdistan, de la Basse-Arménie et de la Perse. Le pasteur allemand avait particulièrement à cœur de garder le séminaire. Sa mort’prématurée a malheureusement mis un terme à ses succès. Le Patriarche courut une fois le risque d’être cité par les Jeunes-Turcs devant un Conseil de Guerre. C’était le commencement d’une persécution des chrétiens. Le Consul allemand réussit à empêcher cette mesure. La police turque dut s’excuser près du Patriarche. Par son intervention près du Vali, le consul allemand sauva la vie à des milliers de chrétiens jacobites, qui sont environ au nombre d’un million*
Parmi les huit foyers du soldat que l'Association pour la Terre Sainte parvint à créer, c'est celui de Eskischehir qui s'est développé le plus favorablement. 11 arriva à des résultats étonnants étant donné l'extraordinaire cherté des vivres. Il a distribué de grandes quantités de paquets. 11 a largement pourvu de lecture nos soldats. A Constantinople, fut créée une association allemande pour l'édification d'une église catholique. L'ambassadeur comte Wolfî Metternich, auquel je pus soumettre ce plan, avec d'autres analogues, avant son départ pour Constantinople en novembre 1915, s'est activement occupé de l'affaire.
En juin 1916, nous parvînmes à passer avec la Turquie une convention relative à la protection des établissements catholiques allemands. Cette convention ne protégeait cependant qu'un petit nombre des établissements d'Orient soutenus par des Allemands et par de l'argent allemand. Des fonds affluaient vers presque tous les établissements d'Orient par l'intermédiaire des grandes missions allemandes. C'est pourquoi j'exposai dans un mémoire adressé aux Affaires Etrangères que les grands établissements présentant un caractère plus international devaient être également protégés. Je rappelais que le gouvernement turc avait déjà essayé pendant la guerre de conclure un Concordat avec le Saint-Siège. Le Saint-Siège m'avait dit qu'il était disposé à conclure un concordat, pendant le séjour que je fis à Rome en février 1915. Mais il avait ajouté qu'il ne pourrait le faire qu'après la paix. Je faisais observer que le gouvernement allemand pourrait remporter un succès satisfaisant pour tout le monde si, dans un accord avec la Turquie, il s'engageait à s'employer en faveur d'un Concordat entre la Turquie et le Saint-Siège. Dans les négociations relatives à cette affaire, le Pape, gérant suprême des biens de l'Eglise, serait en situation de faire valoir les revendications relatives à la reddition des biens ecclésiastiques dont l'Empire turc s’était emparé. La Turquie pouvait d'autant mieux accueillir cette revendication qu'elle avait toujours déclaré qu’elle n'était hostile qu’au caractère national étranger et non pas au caractère chrétien de ces institutions. Le Saint-Siège pour-
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rait remettre à la disposition de sujets ottomans (c’est-à-dire des autorités ecclésiastiques de l’Empire ottoman) les institutions internationales sur lesquelles l’Etat avait mis la main. Ce serait garantir la propriété ecclésiastique et ce serait un succès pour les tendances nationales de la Turquie. Si un accord de ce genre n’avait pas lieu, il faudrait s’attendre à ce qu’après la guerre le Saint-Siège élevât une protestation au sujet de la façon dont le gouvernement en avait usé envers les biens ecclésiastiques. Des conversations telles que je les souhaitais furent engagées en effet à Constantinople. Elles n’aboutirent point à un accord écrit, mais le gouvernement turc déclara qu’il adoptait l’idée principale de cet accord, parce qu’il avait appris qu’autrement je n’approuverais pas l’abolition pure et simple des Capitulations. Le général Ludendorff, qui avait appris mes objections, m’écrivit le 22 septembre 1916 : « Votre parti souhaite que les Capitulations soient conservées en Turquie en ce qui concerne l’Eglise ou l’Ecole, sous une forme quelconque. D’autre part, je comprends aussi le point de vue turc qui m’a été exposé par Enver Pacha. Si nous faisons à la Turquie un cadeau complet, nous en ferons notre obligée. Un demi-cadeau laisserait une impression équivoque ». Les accords de l’Allemagne avec la Turquie ont rendu un service fort appréciable au christianisme en générai. Les catholiques allemands peuvent se souvenir avec satisfaction de ce qu’ils ont fait malgré toutes les difficultés qu’ils ont eu à vaincre. Bien des accusations élevées contre eux pendant la guerre s’en trouvent réfutées. La voie est maintenant libre pour une nouvelle solution de toutes ces questions.