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CHAPITRE VI

LA QUESTION ARMÉNIENNE

Un des feuillets les plus chargés du dossier européen est sans contredit celui qui concerne la question arménienne. Dans chaque conflit qui a mis aux prises la Turquie avec une Puissance quelconque, ce sont les Arméniens qui ont été les victimes. La Russie s’est constamment efforcée de placer tous les Arméniens sous son contrôle politique et religieux. Continuellement le gouvernement turc traitait T Arménie avec une méfiance, en de nombreux cas, injustifiée. Pendant la guerre des Balkans, qui affaiblit beaucoup la Turquie, les Arméniens ont été fidèles envers le Sultan, bien que le rêve arménien d’un Etat autonome ait eu à ce moment les plus grandes chances de succès. Malgré les assurances données par des ministres et des hommes politiques turcs influents, l’attitude des autorités turques m'a donné l’impression que, dans la question arménienne, ce n’étaient pas les raisons nationales, mais le fanatisme mahométan qui jouait le rôle essentiel. Avant l’entrée en guerre de la Turquie, en 1914, l'ambassade d’Allemagne à Constantinople est entrée en contact avec le Patriarche et les autres autorités arméniennes. Elle leur exposa que l’heure décisive avait sonné, et qu’il fallait qu’ils se comportassent en fidèles sujets de l’Empire ottoman. Les Arméniens affirmèrent leur loyalisme envers la Turquie. D’autres éléments chrétiens de la population manifestèrent aussitôt après la

déclaration de guerre leur inébranlable fidélité envers l'Empire ottoman. L'archevêque des Maronites de Beyrouth écrivit par exemple, le 17 novembre 1914, une lettre pastorale qui parlait de « la sincère affection pour notre patrie en ces temps malheureux », et qui ordonnait que les curés rassemblassent des dons en faveur de l'armée. L'archevêque de Chypre, du rite maronite, a, dans une lettre pastorale du 14 novembre 1914, invité ses fidèles « à protéger l'honneur et les biens de la Turquie et à montrer au gouvernement une inébranlable fidélité et un dévouement sincère ». Il ordonna des prières, l'envoi de dons aux armées, il recommanda de réserver le meilleur accueil aux soldats qui entraient dans le Liban. Le patriarche cyriaque catholique d'Antioche a, dans une lettre pastorale du 15 novembre 1914, invité ses fidèles « à montrer au gouvernement turc l'obéissance et la soumission, ainsi qu'une fidélité inébranlable ». Tous les chrétiens de la Turquie eurent donc, au commencement de la guerre, une attitude tout à fait loyale.

Lors de l'entrée des Russes dans l'Arménie turque, certains orthodoxes arméniens commirent, il est vrai, des actes de trahison, auxquels la Turquie répondit par les mesures les plus rigoureuses, par exemple la déportation de tout le peuple arménien. A la fin de juillet 1915, le pape Benoit XV donna aux légats apostoliques de Constantinople la mission de faire au Sultan des représentations alin d'empêcher que le malheureux peuple ne fut anéanti par les mesures des autorités turques. En novembre 1915, le Pape écrivit de sa main une lettre au Sultan conçue dans le même sens. Le ministre des Affaires Étrangères répondit que les Arméniens catholiques pouvaient retourner dans leurs foyers. Cette promesse ne fut pas tenue. Bien au contraire, on apprit que les mauvais traitements augmentaient. Bien que les champions de l'idée de l'autonomie nationale fussent les Arméniens orthodoxes appuyés par la Russie et les Arméniens élevés dans les écoles américaines, même les Arméniens catholiques ne furent pas épargnés malgré leurs sentiments de loyalisme. Cinq évêques furent assassinés ou disparurent, cinq furent

déportés, trois seulement laissés dans leur diocèse. Le nombre des prêtres assassinés ou disparus était de 140 à la fin de 1945, celui des religieuses, de 40. A Angora, la plus grande ville catholique, qui fut encore plus éprouvée par le grand incendie de novembre 1916, tout exercice du culte était interdit. On empêcha un prêtre allemand envoyé dans cette ville de célébrer le service divin. Un Allemand qui faisait partie de Texpédition de la Croix- Rouge rapportait ses observations dans les termes suivants dans le deuxième semestre de 1915 :

« Tandis qu’autrefois on voyait défiler les misérables hordes de femmes et d’enfants arméniens dépouillés de tout, accompagnées seulement de quelques hommes armés, maintenant les gens emmenaient avec eux des bêtes de somme et du bétail. A la fin, on vit passer les habitants d’Erzeroum en une énorme caravane de voitures traînées par des bœufs et lourdement chargées. Ces gens avaient bonne mine, voyageaient par courtes étapes et étaient protégés par de très nombreux gendarmes commandés par des officiers ».

L’auteur de ces lignes attribuait, il est vrai, ces mesures de sûreté à l’initiative du vali de l’endroit, car d’autres autorités procédaient sans aucun ménagement. Non seulement d’Arménie, mais encore d’autres contrées de la Turquie, on apprit en Allemagne l’assassinat et l’expulsion des chrétiens. Ces informations déterminèrent le « Comité de mission des catholiques allemands », dans une lettre au Chancelier, à

« élever sa voix pour qu’on mît fin aux mesures appliquées par le gouvernement turc aux Arméniens. Quels que soient les faits à la charge des Arméniens, l’humanité, dont le gouvernement turc ne peut se refuser à entendre la voix, exige que le pauvre peuple arménien ne soit pas exterminé. »

Le Comité de mission pria le gouvernement allemand d’agir sur la Turquie pour l’amélioration du sort des Arméniens et de faire savoir au gouvernement turc que « la population chrétienne de l’Allemagne, malgré la satisfaction que lui cause l’alliance avec la Turquie, s'inquiète

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et s’émeut en apprenant que ses coreligionnaires de Turquie sont opprimés ». Le Chancelier répondit en novembre « que le gouvernement considérerait toujours à l’avenir, comme dans le passé, comme un de ses plus hauts devoirs d’employer son influence à éviter aux peuples chrétiens les persécutions religieuses. »

L’ambassade d’Allemagne à Constantinople avait tout de suite accueilli avec empressement les plaintes des Arméniens. Elle avait, il est vrai, en même temps, agi sur le patriarche arménien pour que l’ordre régnât dans les régions dont il est question. Dès le mois de décembre 1914, l’ambassadeur d’Allemagne transmit à la Porte les plaintes arméniennes. Le Grand Vizir attribua les faits qui motivaient ces plaintes à des provocations arméniennes, car les Arméniens — disait-il — prenaient ouvertement position contre la Turquie. A plusieurs reprises, notre Ambassadeur assura au Patriarche que l’Allemagne s’occuperait de la situation des catholiques arméniens. Lorsque le gouvernement turc exprima pour la première fois ses intentions au sujet des déportations d’Arméniens, en mai 1915, l’ambassade d’Allemagne s’est employée aussitôt à faire adoucir ces mesures. Des témoignages neutres prouvent que les consuls allemands ont tout fait pour atténuer ces lamentables misères.

Je profitai de mon séjour à Constantinople, en février 1916, pour faire des démarches répétées en faveur des Arméniens. Le patriarche arménien catholique m’exposa ses vœux pressants : il faudrait — disait-il — que les évêques catholiques, les prêtées, les religieuses, les laïques expulsés eussent le droit de revenir; que les Eglises et les biens ecclésiastiques fussent restitués à leurs propriétaires; que les expulsions et les conversions forcées cessassent ; que les orphelins ne fussent plus mis dans les établissements turcs, et que le gouvernement turc aidât les évacués. Au cours de mes entretiens avec Enver Pacha et Talaat Pacha le 10 février 1916, je traitai en détail la question arménienne. Enver Pacha me promit formellement que de nouvelles mesures ne seraient pas prises contre les Arméniens ; qu’ils seraient installés

dans des localités closes, que la liberté religieuse leur serait garantie. Talaat Pacha promit l'ouverture des églises arméniennes, de séminaires de prêtres et d'instituteurs à la condition que l'Etat turc n'y serait pas attaqué. Les deux ministres me prièrent d'exposer dans un mémoire les mesures que je souhaitais. Je le fis aussitôt. Comme je l'écrivis à Enver Pacha, je partais de ce principe « que la Turquie ne pouvait s'engager que dans des voies accessibles pour elle au point de vue national, mais qu'il faudrait accorder aux chrétiens ce à quoi ils avaient droit. L'idée principale du mémoire était la suivante :

« Le but de guerre essentiel pour la Turquie est la création d’un Etat unitaire et intérieurement fort. Ce pays aspire à l’abolition des Capitulations. A la conclusion de la paix, l’Entente s’opposera par tous les moyens à la réalisation de ces fins. La plus grande victoire des Puissances Centrales ne suffira pas à procurer au gouvernement turc l’accomplissement de ses vœux s’il ne donne pas de garanties suffisantes pour la vie et la liberté des chrétiens qui vivent en Turquie et pour leur pleine liberté religieuse, et s’il ne montre pas pendant la guerre même qu’il est décidé à tenir ses promesses. Une série de faits qui’ se sont passés en Turquie avant la guerre a profondément ému les chrétiens d’Allemagne. Si cette émotion ne s’est pas manifestée en public et dans les journaux, c’est parce que la censure s’y est opposée, c’est qu’on ne voulait pas créer de difficultés à la politique officielle allemande. La fin de l’état de guerre rendra possible un échange de vues qui sera passionné, sur l’abolition des Capitulations et sur les nouvelles garanties pour les chrétiens de Turquie. Si le gouvernement turc veut réaliser ses buts de guerre, il fera bien, dans son propre intérêt, de s’inquiéter des vœux de- la population chrétienne. »

Pour les catholiques allemands de Turquie, j'exigeai l'autorisation de faire venir un nombre suffisant de pasteurs, ainsi que la création d'écoles catholiques et de pensionnats de jeunes filles de nationalité allemande. Les catholiques d'Allemagne considèrent comme leur tâche principale de garantir le développement catholique en Turquie. A leur avis, les moyens les plus propres à l'assurer

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sont l'éducation du clergé autochtone et la formation d'instituteurs et de professeurs chrétiens. En ce qui concerne l'éducation du clergé, les catholiques allemands estiment nécessaire la réouverture des séminaires et des universités et l'assurance d'une liberté complète, en faveur des autorités ecclésiastiques compétentes, dans l'éducation du clergé. Les catholiques allemands seraient prêts à fournir le personnel enseignant nécessaire. 11 faudrait que les biens confisqués pendant la guerre (bâtiments et biens fonciers des séminaires) fussent rendus aux autorités ecclésiastiques (patriarches, évêques, couvents) et qu'on autorisât pleinement l'ouverture des établissements d'instruction. La Turquie a autant d'intérêt que le christianisme à ce que se constitue un clergé chrétien autochtone. Ses séminaires pourraient être installés et réglementés d'après les vœux du gouvernement turc à la seule condition qu'une liberté absolue fût laissée aux directeurs en ce qui concerne l'éducation religieuse. Le directeur du séminaire pourrait être un Ottoman. Les maîtres formés dans ces séminaires devraient avoir les mêmes droits que les élèves des séminaires d'Etat. II serait possible au gouvernement turc de se convaincre par des enquêtes, des examens et des règlements détaillés qu'on n'oublie pas ses aspirations nationales. Il faudrait rouvrir les écoles catholiques de diocèse et de paroisse, et leur donner des droits identiques aux écoles de l'Etat. Passant à la question arménienne, j'écrivais :

<( Malgré le loyalisme des Arméniens catholiques et malgré les assurances qui leur ont été données, ils partagent le sort de leurs compatriotes. Les pertes qu’il ont subies en vies humaines et en biens sont aussi grandes ; la seule faveur qui leur fut faite généralement est qu’on consentait à surseoir de quelques jours ou de quelques semaines les exécutions et les déportations dont ils furent l’objet. Les nouvelles que des témoins non arméniens apportent de l’intérieur du pays sont si atroces qu’on ne peut les rapporter. Sur 15 diocèses, 11 ont cessé d’exister, Angora, Adanna, Kaissarich, Diar Bekir, Erzeroum, Karput, Malatia, Mardin, Mousch, Siwar, Trebizonde. Deux diocèses sont en partie détruits, Marach et Alep. Seuls

les diocèses de Constantinople et de Brousse sont encore intacts, malgré leurs pertes de détail. On pourrait croire que la déportation est un châtiment plus doux que le meurtre. En réalité, il y a peu de différence entre les deux. Quelques malheureux parviennent toujours à échapper aux grands massacres; mais les.déportations ne laissent guère à personne une chance de se sauver. Les hommes sont menés comme des troupeaux durant des semaines et des mois vers le but de leur calvaire; très rarement, on s’occupe de leur procurer des aliments; ils meurent en masse, de faim et de maladies. Arrivés au lieu de leur destination, leurs peines ne sont pas finies. On les pousse vers un autre but, puis vers un autre encore, sans leur donner jamais de repos. Parfois encore, une famille est disséminée dans plusieurs localités turques et, comme les hommes sont généralement séparés des femmes, celles-ci sont forcées de se procurer elles-mêmes de quoi vivre. La faim et les menaces les rabattent dans les maisons des Turcs, Les enfants deviennent alors eux-mêmes turcs ; en qualité « d’orphelins de guerre», ils sont transformés en Turcs par décision de l’Etat.

(( Après les promesses que le gouvernement turc avait faites aux légats apostoliques, on avait espéré que le reste des Arméniens catholiques pourrait rentrer dans ses foyers. En réalité, aucun n’est revpnu. D’après des informations sûres qui viennent d’arriver, c’est maintenant le tour des Arméniens qui sont restés à Marasch, à Aintalet à Alep. Le gouvernement turc a intérêt à faire appliquer pendant la guerre une série de mesures qui, en présence des accusations qui se sont fait jour, exercent sur la presse de l’Entente une influence apaisante. » ;

Je proposai celles-ci :

1° Approcher directement des déportés non par des personnes privées, mais par une mission de TOrdre des Chevaliers de Malte, équipée en Allemagne et qui travaillerait sans causer de frais. Cette mission distribuerait du pain et des vivres qui seraient livrés par le gouvernement allemand ou turc. 2° Rentrée graduelle des déportés. Ils seraient autant que possible installés dans le voisinage des lignes de chemin de fer pour pouvoir être plus facilement surveillés et aussi ravitaillés. On laisserait de côté les territoires qui peuvent être considérés comme

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zone de guerre. Cette sorte de colonisation s’étendrait à l’Asie-Mineure, mais non pas à la Syrie et à l’Arabie. Elle aurait lieu dans des localités fermées. Le gouvernement mettrait à la disposition des Arméniens rapatriés telle ou telle surface de terrains aussi bons que ceux qu’ils ont possédés naguère. On les indemniserait de la perte de leurs demeures et de leurs propriétés en mettant à leur disposition des matériaux de construction, des instruments agricoles et des semences. C’est la délégation de l’Ordre des Chevaliers de Malte qui s’occuperait du transport et de l’installation. 3° Satisfaction des besoins religieux des Arméniens. Il y a par exemple encore à Angora 2.000 Arméniens catholiques sans évêque, sans prêtres, malgré les démarches qui ont été faites pour leur en envoyer un. Il faudrait rouvrir lès églises, restituer les biens de l’Eglise et ne pas empêcher les Arméniens passés par intimidation à l’Islam de revenir à leur religion. 4° Les Arméniens habitant des villes auraient le droit d’y rentrer quand ces villes ne sont pas dans la zone de guerre. S° La loi de liquidation serait suspendue ou du moins ne serait pas appliquée aux Arméniens rapatriés. 6° Comme les Arméniens catholiques se sont, comme chacun le sait, abstenus de toute agitation révolutionnaire, ils devraient être les premiers rapatriés. Par l’application de ces mesures, on apaiserait l’émotion qui s’est emparée des chrétiens d’Europe centrale. L’Ordre de Malte est très apte à se charger de cette action. Les fonds nécessaires devraient être fournis par le gouvernement allemand au compte du gouvernement turc. « Ces propositions sont dictées par le désir d’écarter les obstacles qui s’opposent à la réalisation des buts de guerre turcs. Nous croyons tenir pleinement compte de toutes les revendications légitimes du gouvernement turc. D’autre part, ces propositions garantissent aux catholiques étrangers de Turquie et à ceux qui en sont originaires la pleine liberté religieuse.

Bien que l’ambassadeur d’Allemagne lui rafraîchit à plusieurs reprises le souvenir, le gouvernement turc ne fit point de réponse au mémoire qu’il avait lui-même sol-

licité. Je n'en continuai pas moins à agir dans l'intérêt de ce pauvre peuple. A mon retour de Constantinople, je pris énergiquement en main l'« organisation de charité en faveur des Arméniens ». Des particuliers me remirent des fonds assez considérables. L'Episcopat allemand organisa une collecte en faveur des Arméniens. Le patriarchat arménien entretenait toujours des relations amicales avec le représentant des catholiques allemands à Constantinople, qui pouvait, lui aussi, aider ces malheureuses populations. Nous fîmes autant de bien qu'il nous fut possible. J'ai reçu de nombreuses lettres de remerciement du patriarchat et de chefs arméniens notoires. A ce moment, j'ai beaucoup discuté la question avec des Allemands autorisés. Je me suis demandé avec eux si, en présence des événements d'Arménie, on ne devrait pas exercer sur les Turcs une pression qui irait jusqu'à la menace de révoquer Valliance conclue avec eux . Après mûre réflexion, il fallut renoncer à cette idée, car une pareille mesure n'aurait pas aidé les Arméniens, elle leur aurait probablement nui. Lorsque, aux premiers mois de l'année 1918, le traité de paix avec la Russie attribua à la Turquie') de nouveaux territoires arméniens, je suis énergiquement intervenu pour éviter le retour des massacres, j’ai insisté pour qu'on envoyât assez de troupes allemandes pour contrôler l'avance des soldats turcs. En cette circonstance aussi, le résultat général a été favorable. Connaissant exactement les événements, je puis dire que l'Empire allemand ne peut pas être rendu responsable des très regrettables faits qui se sont produits en Arménie et que les autorités allemandes, comme les catholiques allemands, ont tout fait pour empêcher les atrocités.

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