‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 10 sur 53 · SOUVENIRS DE GUE RUE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE GUE RUE

près (Tlsigny. L'on m'adjoignit un capitaine des canonniers gardes-côtes, avec lequel je merendisàHonfieur, d'où nous nous embarquâmes pour le Havre; je ne voulais pas quitter ce point sans visiter ce port. Les insignes de mon grade consistaient, outre mon épaulette, en une broderie en or au collet et aux parements de la largeur d'un pouce. Mon titre d'inspecteur me valut la visite des autorités civiles et militaires de Honfleur, près desquelles j'étais officiellement annoncé. Nous nous rembarquâmes sur un bateau de passage qui fut pavoisé en mon honneur, ce dont je fus contrarié, parce que je n'aurais pas voulu qu'on connût mon excursion au Havre. Dès le lendemain de notre retour, nous commençâmes notre tournée; nous étions bien montés et voyagions très gaiement, suivis d'un domestique. Nous recevions bon accueil partout; les Normands étaient enchantés de savoir le gouvernement en bonnes mains, et tous ses agents étaient fêtés partout où ils se présentaient. Mon inspection finie, je me rendis à Caen près du général Gardanne, qui exigea que je prisse place à sa table pendant mon séjour près de lui. Je fis alors la connaissance du général Avril, qui commandait le département. Je suivis le spectacle, où j'eus occasion de remarquer la turbulence de la jeunesse normande, qui était fort prompte à tirer l'épée ou à jouer du bâton, dont elle se servait avec une merveilleuse adresse. Après huit jours de résidence à Caen, je revins avec plaisir à Dive, dont le séjour me plaisait beaucoup ; ce bourg était baigné par la mer, et de mes fenêtres je planais sur ce vaste horizon. Je ne voyais

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cependant à la voile <| tu* des bâtiments caboteurs cl au loin des croiseurs anglais. Je m'occupai de mon rapport, que j'envoyai au chef d'état-major de la 17 division militaire, auquel je joignis le plan de la côte <ln Calvados, qui désignait remplacement des batteries, leur armement et l'emplacement où un camp de tant de milliers d'hommes pouvait rire établi. Cette opération avait duré six semaines, mais mon séjour en Normandie se prolongea d'un mois avant cj ne je reçusse mou rappel à Paris. J'employai ce temps à visiter les environs, Bayeux, Troarn, Notre-Dame de Délivrance, Touques, les principaux herbagers qui faisaient des élèves en chevaux et bestiaux, principale richesse du pays. J'étais toujours accompagné de mon fidèle compagnon, le capitaine Du val, qui était mon cicérone et mon introducteur, et nous étions toujours bien venus partout où nous nous présentions. Rentré à Dive, je suivis l'usage du pays, je laissai pâturer mes chevaux en liberté dans les prairies; ils y passaient la nuit, et j'avais un plaisir extrême à les voir arriver au grand galop à la voix de mou domestique, qui leur apportait l'avoine dans une corbeille.

Mon rappel arriva enfin avec des témoignages flatteurs de mon travail, et je retournai à Paris comme j'en étais venu, voyageant à cheval par le plus beau temps; nous étions dans les premiers jours de juin. J'étais fort impatient d'arriver, parce que j'avais laissé ma femme dans un hôtel dont la maîtresse était heureusement de notre connaissance. Quelques jours après mon retour, nous nous réunîmes, quatre ou cinq offi-

ciers supérieurs tous employés au même état-major, et nous convînmes d'offrir un dîner aux chefs de divisions des bureaux de la guerre. Nous savions que notre situatiou ne pourrait être que très précaire, parce que nous étions en trop grand nombre à l'état-major ; il était prudent de nous ménager des intelligences dans les bureaux de la guerre, où les chefs de division étaient tout-puissants. Nous étions alors pi us de soixante, tant colonels que chefs de bataillon et d'escadron. Il s'agissait de savoir si ces messieurs voudraient accepter l'invitation, et ceux d'entre nous qui en étaient le plus connus se mirent en campagne pour sonder le terrain. Ils nous firent tous l'honneur d'accueillir notre proposition; nous nous réunîmes donc chez le restaurateur le plus en renom. Le dîner fut fort beau et très gai; au dessert, un de nos camarades amena la question de savoir si les officiers supérieurs d'état-major employés à Paris pourraient obtenir d'entrer avec leur grade dans tel corps qui leur plairait. MM. les chefs de division répondirent affirmativement. Alors les demandes affluèrent, les uns pour entrer dans les cuirassiers, d'autres dans les hussards, l'artillerie légère, etc. Comme je ne disais rien, le chef de division de cavalerie me dit : « Et vous, commandant, vous ne demandez rien? — Non, lui répondis-je, je resterai dans l'infanterie. — Bravo! dit le chef de division de cette arme, vous faites bien de nous rester, j'aurai soin de vous. » Tout ceci, quoique demandé et obtenu en riant, n'en reçut pas moins son exécution. J'aimais beaucoup la cavalerie, mais n'étant point au courant du ser-

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vice de cette arme, je ne voulais pas m'exposer à rougir démon ignorance eu présence d'officiers qui voient

toujours d'un mauvais œil un nouveau venu entrer dans leur corps, .le me félicite encore aujourd'hui de l'inspiration qui m'éclaira alors. Cette petite anecdote caractérisera assez cette époque, où tes bureaux étaient plus maîtres que le ministre lui-même, qui signait aveuglément toutes leurs décisions.

Nous étions dans des circonstances où les événements se succédaient avec rapidité. On parla de rassemblements de troupes dont la cause nous était inconnue; bientôt nous sûmes qu'elles allaient former un camp dit d'observation à Dijon. Je demandai d'eu faire partie, mais on me répondit que, l'état-major étant déjà formé, mes services y seraient superflus. Je croyais que ce ne serait qu'un camp d'exercices et j'en pris mon parti. Dans l'intervalle de la formation à la levée du camp, le ministre décida que les officiers qui étaient en excédant à l'état-major général de Paris seraient répartis dans les divisions militaires de l'intérieur. Je demandai et obtins d'être employé dans la 4e, dont le quartier général était à Xancy. Au moment de mon départ, et allant prendre congé du chef d'état-major et de mes camarades, je rencontrai place Vendôme M. le général Mortier, qui avait succédé au général Lefebvre dans le commandement de la 17e division. Il m'aperçut, fit arrêter sa voiture et me fit signe d'approcher. Il me dit que le premier Consul, sur ma demande, avait décidé que je me rendrais au camp de Dijon pour y être employé, si cela ma convenait. Je fus interdit de cette proposition

à laquelle je ne m'attendais plus. Tous mes apprêts de départ étaient faits et ceux de ma femme, qui était fort aise d'aller à Nancy. Le général s'aperçut de mon embarras et me dit : « Parlez-moi franchement ; la proposition que vous fait faire le premier Consul est facultative, vous pouvez donc la refuser sans inconvénient. » Ceci me mit à l'aise et je dis au général que, ma demande ayant élé refusée, je n'y avais plus songé et que j'avais pris d'autres arrangements. « C'est bien, me dit-il, j'arrangerai cela. >i Ce fut encore un coup de fortune que je perdis; ce camp de Dijon était destiné à passer les Alpes pour aller se mesurer avec les ilutrichieus à la bataille de Marengo, qui eut d'immenses résultats et qui valut des récompenses aux officiers qui s'y trouvèrent; mieux que cela, ils se firent connaître du premier Consul. Si je l'avais prévu! J'avais l'ambition de me distinguer, de faire mon chemin ou de succomber. Mais l'heure n'était arrivée ni pour l'un ni pour l'autre. Je fus bien reçu par le général Gillot, qui commandait la 4e division, et je vécus avec lui dans les meilleurs termes pendant les deux années que j'occupai cette sinécure, vraie place de chanoine où je n'avais aucun service à faire ni à pied ni à cheval. Cela ne pouvait pas durer, et on reçut en effet l'ordre de faire passer tous les officiers supérieurs employés dans les états-majors dans un régiment de leur arme, pour y faire un service provisoire en attendant une place comme titulaire. Je reçus inopinément l'ordre d'aller rejoindre la 61 e demibrigade de ligne. Ce fut pour moi un si grand désappointement que je partis aussitôt pour Paris et me pré-

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cipitai dans les bureaux de la guerre pour sommer le chef de division d'infanterie rie me tenir sa parole. Il me recul très amicalement, et, au bout de quatre jours, je revins à Nancy nanti dç ma lettre de service à la Ie demi-brigade, .l'en lis pari au colonel, qui m'en témoigna sa satisfaction.

Ce corps était forl bien composé en officiers. Ces messieurs étaient généralement aussi distingués dans le monde (pie d'une belle tenue militaire. Vous reçûmes, le 3 août 1803, Tordre de nous rendre à Boulogne pour y former le noyau d'un camp devenu célèbre. Le régiment était si novice en fail de bara quement, que les officiers et soldats ne trouvèrent rien de mieux à faire que de creuser la terre, recouvrir les trous avec des branches et s'y caser. Je m'exemptai de cet arrangement avec d'autant plus de raison que j'aurais commis une infraction au règlement sur le campement, qui ne reconnaissait pas d'emplacement pour un officier à la suite, comme je Tétais; le régiment avait un état-major au complet quand j'y arrivai, ce qui ne laissa pas que de faire bien des mécontents et des jaloux. Je fus donc m'installer paisiblement au village d'Osterhove, qui n'était qu'à deux portées de fusil du camp. J'eus mes tours de garde et de ronde, pour lesquels je ne fus pas oublié. On organisa un conseil de guerre près du corps d'armée commandé par le général Soult, dont mon régiment faisait partie; j'en fus nommé membre, ce qui me valut ma résidence en ville, où je me trouvai à merveille, n'ayant plus ni garde à monter, ni ronde à faire. Nous étions dans les

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temps pluvieux et froids, nous marchions à grands pas vers l'hiver de 18(KÏ à 1804. J'étais fort soucieux de ne pas être titulaire d'un commandement de mon grade; il n'y en avait poiut de vacant dans le régiment auquel j'étais attaché, et cette espèce d'isolement m'était pénible; d'un autre côté, j'éprouvais des maux de reins qui ne me permettaient pas plus de marcher que de me redresser; les soins du chirurgien-major triomphèrent de mes douleurs, et jamais guérison ne vint plus à propos.

Il était connu dans l'armée que le premier Consul voulait créer des majors lieutenants-colonels qui seraient chargés de la police, discipline, instruction et comptabilité des corps. Ils devaient remplacer les chefs de bataillon chargés de la tenue des contrôles. Je vis celte institution avec d'autant plus de plaisir que je croyais fermement qu'un des chefs de bataillon du 4e régiment serait nommé major et que j'aurais enfin un commandement réel. Quel fut mon étounement quand je reçus par la poste une lettre du ministre de la guerre qui m'annonçait ma promotion au grade de major du 62e régiment de ligne en garnison à Turin! Je ne pouvais en croire mes yeux; je lisais et relisais avec une émotion qui m'étouffait. Je n'imaginais pas qu'un officier à la suite pût passer à un grade supérieur de préférence aux quatre chefs de bataillon titulaires, et je pouvais facilement croire à une erreur de nom quoique le mien fût bien correctement écrit sur l'adresse de la lettre du ministre. Mou anxiété fut redoublée par la réception d'une seconde nomination

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de major au 57* de ligne, donl le dépôt était à Hcsdin et le régiment au camp. Je ne pouvais être major de deux régiments; le premier Consul fut consulté, il venait d'arriver au camp; il décida, a ma grande joie, que la deuxième Domination sérail non avenue et que j'irais à Turin. Avant son départ de Paris, le premier Consul avait nommé à vingt-quatre emplois de major. .Je ne savais à quelle bienveillance je devais d'en avoir fait partit». Je ne pouvais que le soupçonner, cl je ne fus confirmé dans mes soupçons que dix- huit mois plus lard.

Mon bonheur était au comble, j'allais en Italie, j'allais revoir tous les miens, embrasser ma femme et me faire décorer par elle de mes nouvelles épaulettes! Je partis pour Turin, après avoir reçu les adieux des officiers du Ie régiment, qui étaient restés en dépôt à Nancy. Je reçus aussi des témoignages d'attachement de ceux que j'avais laissés au camp ; les jaloux me virent partir sans regret, mais rongés par l'envie, lies deux nominations donnèrent une telle fièvre à l'un des chefs de bataillon qu'il eu garda le lit pendant plusieurs jours (1).

J'arrivai dans la capitale du Piémont à l'improviste, quoique le colonel du 6:2e fût depuis longtemps prévenu de ma nominatiou. Je lui fis ma visite et je fus bien désappointé, moi qui quittais un colonel aussi brillant homme de guerre que distingué par son esprit et son éducation, de trouver à mon nouveau chef une

(i) Il se nommait Gros et fit fortune depuis.

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figure commune et des manières à l'avenant. Mais ce dont je m'aperçus au premier abord n'élait rien auprès de ce que j'appris ensuite; on me le dépeignit non seulement comme un homme sans éducation, ignorant sa langue comme une fille de basse-cour, mais injuste, se prévenant contre les officiers, sous-officiers et soldats de son régiment, sans aucun motif, et n'ayant d'autre société que la femme du maître cordonnier et pour conseillers que quelques officiers subalternes, ses dignes acolytes. Il n'était au reste qu'un ancien prévôt de salles d'armes, parvenu au grade de colonel par l'effet d'une loi qui avait désorganisé l'armée en donnant le premier emploi vacant au plus ancien de service; en sorte que de caporal il parvint au grade de colonel dans l'espace de quatre à cinq ans.

J'eus fort à faire à mon arrivée dans un régiment commandé par un pareil homme, et ma position devenait plus pénible de jour en jour. Il m'était fort désagréable d'avoir sans cesse à improuver mon chef, dont les injustices et la partialité me révoltaient. Ma présence bridait un peu sa malveillance; je réclamais auprès de lui pour ses victimes, mais quand mes observations n'étaient point écoutées, je réclamais auprès du général de division; nous n'avions pas alors de général de brigade. Un seul fait caractérisera ce chef de corps : sa manière de donner des notes à ses officiers était telle, qu'elles étaient prises en sens inverse. Je tiens cette vérité des deux généraux inspecteurs Legrand et Verdier.

Le régiment reçut bientôt l'ordre de quitter Turin

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pour se rendre en Toscane. Ce ne fui pas sans regrets que nous abandonnâmes cette résidence, el j<* «lois faire connaître ici le nom des principales autorités qui s1] trouvaient. Je citerai d'abord If. le comte Abdalla Uenou, qui gouvernail pour la France les départements transalpins, acquis par les conquêtes de Napoléon Bonaparte, devenu premier Consul. Le général Uenou avait fait la campagne d'Egypte et avait épousé dans ce pays une musulmane ayant conservé 1rs mœurs et les coutumesde sa patrie; elle professait l'islamisme et ne se montrait jamais. SI. le gouverneur était homme de mérite et fort distingué; il avait le ton et les manières d'un grand seigneur; il tenait un état de maison en rapport avec sa haute position et usait du palais des rois de Sardaigne avec une noble aisance. J'eus l'honneur de lui être présenté et d'en être reçu de la manière la plus gracieuse. J'eus aussi des devoirs à rendre à M. le général Dupont-Chaumont, qui logeait au palais Carignau ; c'était un homme qui commandait le respect et la vénération, par sa bonté et les éminentes qualités qui le distinguaient. J'ai été assez heureux pour recevoir de lui un accueil dont je conserve le plus agréable souvenir. Il avait pour chef d'état- major l'adjudantcommandant liaison, devenu depuis maréchal de France. Je n'avais pas assez de perspicacité pour lui prédire une telle fortune militaire. Je ne l'ai plus retrouvé que sur le champ de bataille de Polotsk, revêtus tous deux de l'uniforme de général de brigade. J'ai aussi connu à Turin MM. les colonels Avice, Faure, et M. Berger, sous-inspecteur aux revues,

administrateur très distingué. J'ai constamment eu avec ces messieurs les relations de service les plus agréables. Nous ne voyions pas la haute société de la ville, qui boudait et pleurait son roi; nous ne nous serions pas entendus. Nous nous en dédommagions en fréquentant d'autres personnes distinguées qui ne dédaignaient pas de nous recevoir. Un jour je reçus une invitation de bal d'un des principaux négociants delà ville; le colonel, qui était aussi du nombre des invités et qui avait équipage, m'offrit de me mener, ce que j'acceptai, car il n'y avait pas de carrosses de louage. Nous chaussâmes le bas de soie, en véritables amateurs de danse. Le temps était affreux : il tombait une pluie mêlée de neige, et sans véhicule il nous eût été de toute impossibilité de mettre les pieds dehors. Nous étions convenus de ne pas revenir l'un sans l'autre et de nous entendre pour le nombre de nos engagements, de manière à être libres en même temps. Je l'attendis à l'heure convenue : point de colonel; je le cherchai dans tous les salons, qui devenaient déserts, plus de colonel. Il était parti! Je crus qu'il me renverrait sa voiture. Point de voiture! Je fus obligé de regagner mon logis à pied, avec une chaussure de bal, par un temps affreux. Cette petite anecdote achèvera de peindre l'homme.

Le temps se passait rapidement pour moi entre mon service et les plaisirs. La ville et ses environs nous procuraient des distractions agréables ; il y avait d'ailleurs des ressources de société dans les Français mariés qui y résidaient. Ce fut à Turin que je reçus ma nomi-

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nation de chevalier de la Légion d'honneur, le :> jjerminal an XII (26 mars 1804). Je fus reçu par le colonel, le régiment étant sous les armes, et je prêtai serment devant la Cour royale. Ces deux cérémonies se firent avec pompe.

Le moment du départ du régiment étant arrivé, il

plut au colonel de partir avec la première colonne, (|iii

n'était composée que du 1er bataillon, les sapeurs et la musique. La mienne était formée des trois autres bataillons, qui quittèrent la place deux jours après. Nous passâmes par Alexandrie, où, plus heureux que mon colonel, j'évitai les arrêts qui lui furent infligés par le général Despinois, qui commandait la division, pour avoir fait taire les batteries sans avoir pris ses ordres. Xolre voyage à travers la belle Italie se fit très joyeusement et très militairement par le plus beau temps du monde. Je vis, avec un plaisir extrême, toutes les jolies villes de Plaisance, Rcggio, Parme, Modène, Bologne, Pistoia. Ce fut à Plaisance, où nous séjournâmes, que le premier Consul allait incessamment se faire couronner empereur. A'ous étions très peu au courant des nouvelles politiques, depuis longtemps nous n'avions vu de journaux, qui n'étaient pas alors aussi répandus qu'ils l'ont été depuis, quoique les grands événements se succédassent avec rapidité. En arrivant à Bologne, je fus très agréablement surpris de trouver cette ville commandée par le général Tholmé, qui était à la tête d'une brigade de la division Taponnier dont j'étais chef d'état-major lors du blocus de Luxembourg et des prises de Trêves et de Coblentz. Il

me fit inviter à diaer pour renouveler plus amplement connaissance; il y avait neuf ans que nous ne nous étions vus. Nous continuâmes notre route, laissant Florence à notre gauche; cette ville, en qualité de résidence royale, n'était traversée ni par la troupe ni par les militaires isolés. Nous passâmes par Pistoia pour gagner Pise, où nous retrouvâmes le 1er bataillon. Nous ne restâmes que quinze jours dans cette belle et intéressante ville, célèbre par ses monuments; nous visitâmes les rives fleuries de l'Arno, ses beaux quais à parapets de marbre blanc; la cathédrale, le baptistère, la tour qui penche, aussi élégante qu'une dentelle, et l'immense Campo- Sauto. De Pise nous allâmes à Livourne, belle ville régulièrement bâtie, célèbre par son commerce et l'un des plus beaux porls de l'Italie. Quoique peu étendue, sa population se montait à soixante-dix mille âmes. Nous y trouvâmes environ trois cents soldats espagnols qui y faisaient le service, parce que la Toscane était encore sous la domination d'une infaute. Nous primes possession des quatre casernes placées aux quatre coins de la ville, dans chacune desquelles il n'y avait place que pour un bataillon. Dans cette nouvelle garnison, mon service devint bientôt aussi périlleux qui pénible; on verra pourquoi. Deux mois environ après notre établissement, le général reçut l'ordre d'envoyer une députation du régiment pour assister au couronnement. Le colonel eut assez de bon sens pour ne pas accepter cet honneur, qui me revint de droit; j'attendis les colonels des 22e léger et 20e de ligne qui étaient en garnison en Corse, et nous prîmes un voiturier pour nous conduire

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j ii sc| n W Plaisance; noire voyage fut forl agréable, j'avais deux aimables et spirituels compagnons dans

MM. les colonels Abbé et Cassait. Je connaissais ce

dernier bien particulièrement; nous avions servi ensemble comme chefs de bataillon au i* régiment de

ligne.

En passant à Florence, nous nous arrêtâmes pour visiter a loisir cette capitale, où mon père avait séjourné soixante ans auparavant, et qui mérite bien son surnom de Fiorenza la bella. En arrivant à Plaisance, nous fûmes bien désappointés de recevoir un contre-ordre dont nous ne connûmes point le motif; nous nous reposâmes quatre jours, bien fêlés, bien accueillis par les officiers d'un régiment d'artillerie qui tenait garnison à Plaisance, d'où nous rebroussâmes cliemin pour retourner à Livourne.

J'ai oublié de mentionner plus liaut l'arrivée de ma femme auprès de moi ; elle désirait vivement voir l'Italie, et l'occasion ne pouvait être plus favorable. Je lui avais écrit de Turin pour la prévenir de notre départ pour Livourne, eu l'engageant à venir m'y rejoindre. J'ajoutais qu'elle trouverait encore à Turin des officiers du régiment qui l'accompagneraient de cette ville à Livourue, ce qui fut fait. Elle était déjà près de moi quand je reçus l'ordre d'assister au couronnement.

Peu de temps après notre retour, le bruit se répaudit qu'une maladie pestilentielle s'était manifestée dans la ville. Il fut bieutotreconnu que c'était la fièvre jaune, apportée de la Havane par un bâtiment chargé de cuirs

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