‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 12 sur 53 · SOI VE AIRS DE GUERRE · texte numérisé non relu

SOI VE AIRS DE GUERRE

dont elle avait formé un magnifique turban. Pendant le jour, dos équipages dans tout leur luxe promenaient dans les rues la société de la ville, qui jetait des dragées aux gens garnissant les balcons, lesquels à leur tour mitraillaient de la môme façon leurs agresseurs. Les cbevaux avaient aux jambes des bracelets garnis de grelots, ce qui faisait une musique appropriée à la circonstance.

Pendant l'été, nous avions fait plusieurs promenades en gondole sur la Méditerranée; cette saison avait été en 1804 plus brûlante que d'ordinaire, ce qui n'empêebait pas les Français de vaquer à leurs occupations, tandis que les Italiens s'enfermaient cbez eux depuis neufbeures du matin jusqu'à huit heures du soir et faisaient du jour la nuit. Aussi disaient-ils qu'on ne voyait dans les rues que des chiens et des Français. Un jour, nous fûmes visiter la madone deMontenero avec un négociant de Livourne; en entrant dans la chapelle nous vîmes un homme de très mauvaise mine qui était à genoux devant la statue de la Vierge, pleurant, gémissant, jetant des cris lamentables en implorant son pardon. Notre cicérone nous dit que cet homme était saus doute un grand scélérat, qui était persuadé qu'après être venu jeter quelques écus dexant la Vierge, ses crimes lui seraient pardonnes et qu'il pourrait ensuite jouir en toute sûreté de conscience du fruit qu'il en avait retiré.

Malgré tous les agréments du séjour de Livourne, nous étions fort préoccupés de la présence de la fièvre jaune qui, quoique moins intense, continuait toujours

ni c i. x i; lt \ L H \ RO \ POl Gf T.

scs ravages. Iles inquiétudes avaienl surtoul pour objet la présence de ma femme, qui avait quitté la Lorraine

et scs deux (ils, les seuls enfant 8 que nous ayons alors,

pour venir me rejoindre. Un soir du mois de février 1805, j'étais allé me promener sur la route de Pise, rêvant tristement à la position critique dans laquelle je

nie trouvais et me demandant si nous revenions jamais la France. Le temps était fort sombre et en harmonie avec ma situation d'esprit. En rentrant chez moi, je trouvai ma femme au coin de son feu en compagnie

d'un chef de bataillon du régiment, M. Duhcni, qui me dit : « Arrivez donc, monsieur le colonel, vous vous faites bien attendre! — Que signifie, lui dis-je, cette plaisanterie et ce titre de colonel? w Alors ma femme, qui avait un air rayonnant que je ne lui avais pas vu depuis longtemps, m'embrassa en me disant : k Rien n'est plus vrai, vous êtes colonel ; le général de division a envoyé son aide de camp pour vous féliciter sur votre nomination au 2Ge régiment d'infanterie légère en remplacement du prince Bacciochi. » Cette bonne nouvelle, arrivée si inopinément, me remplit de joie, et mon bonheur était centuplé par celui de ma femme, qui ne cessait de me répéter : « Mais songez donc à quel point nous sommes heureux! Vous êtes colonel au moment où vous vous y attendiez le moins; nous allons quitter la peste, revoir la France et embrasser nos enfants! n Je m'assurai d'un voiturier qui avait une bonne berline attelée de deux belles et bonnes mules qui, tout en allant au pas, nous firent faire de quatorze à quinze lieues françaises par jour.

Page 1