‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 16 sur 53 · S OU V EX 1RS DE GUERRE · texte numérisé non relu

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de (ou t le camp et des officiers du régiment en particulier. Du reste, je remarquai combien le hasard avait d'ailleurs favorisé le 26e dans sa composition du corps d'officiers. M. le major Pischery, qui par la nature de ses fonctions devait rester au dépôt qui était à Sedan, me paraissait, par sa correspondance, mériter les éloges que des officiers connaisseurs lui donnaient. Quand je le vis, je reconnus en lui l'officier le plus distingué par sa tenue, ses manières, son esprit et son éducation; je ne saurais en dire trop de bien, et j'ai toujours eu avec lui les relations de service les plus agréables et les plus satisfaisantes. M. Brillât, frère de AI. Brillât- Savarin, conseiller à la Cour de cassation, commandait le second bataillon et n'avait pas moins de mérite militaire que M. Pischery; il était moins brillant, mais c'était un modèle d'exactitude, ami de l'ordre et de la discipline, ponctuel et docile, froid dans le commerce du monde, mais ami sûr et dévoué. Il était timide et fuyait le monde, quoique son éducation fût cultivée et qu'il eût des talents fort agréables. Mais je doute qu'il eût élé aussi bien dans un salon que sur le champ de bataille, où il était admirable. Il conservait devant l'ennemi un sang-froid imperturbable, qualité beaucoup plus rare qu'on ne pense. Parmi les capitaines, les sept dixièmes auraient pu être comptés parmi les plus distingués de l'armée, ainsi que les lieutenants et sous-lieutenants, dont le plus grand nombre sortait de l'Ecole militaire de Fontainebleau. Avec autant de ressources, on pouvait former un régiment aussi présentable à l'ennemi qu'à une revue dans la cour des Tui-

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leries. L'anarchie qui y régnait déplaisait aui bons officiers; aussi disaient-ils souvent dans l'énergie de leurs regrets : « L'enfer ne nous enverra donc pas un diable pour nous commander! »

Je leur fis bientôt voir, et à loul le régiment, que j'entendais èlre colonel de fait comme de droit, et la stricte exécution du règlement devint l'unique loi du service. Entre autres abus, je m'étais aperçu que MAI. les capitaines s'occupaient peu de la comptabilité de leurs compagnies, qu'elle était tout à fait abandonnée à leurs sergents-majors et fourriers. J'en parlai dans un ordre du jour, avant une revue que devait passer le général de brigade, qui demanda qu'on lui présentât quelques livrets de soldats. Il s'aperçut, comme moi, que les inscriptions n'étaient pas telles qu'elles devaient être, et il en demanda la raison an capitaine, qui répondit que « son fourrier n'entendait pas qu'elles fussent faites comme nous le demandions « . Piqué de cette réponse, je lui dis : « Et vous, capitaine, comment l'entendez-vous? » Cette question égaya beaucoup l'inspecteur, qui la répéta au capitaine fort interdit. Celte petite anecdote fût bientôt connue du régiment et y fit un excellent effet. L'officier qui y avait donné lieu conserva une animosité contre moi , qui lui devint funeste, quoique sans injustice de ma part. J'aurais plusieurs traits de ce genre à raconter qui prouveraient combien la police, la discipline et l'administration étaient relâchées dans ce régiment.

Un jour l'Empereur, suivi du maréchal Berthier, major général de l'armée, du maréchal Soult et du

général de division Legrand, arriva inopinément au camp. Je fis prendre les armes, et l'Empereur voulut faire la visite des sacs pour s'assurer par lui-même s'ils renfermaient les deux paires de souliers exigées; les épinglettes et les souliers étaient les objets de la plus sévère inspection. Il se trouva qu'un chasseur n'avait dans son sac qu'une paire de souliers. Grande rumeur! L'Empereur se fâcha; le major général, bien plus encore; tous les yeux étaient fixés sur moi. On m'assaillit de questions. Je répondis que si ce chasseur n'avait pas deux paires de souliers dans son sac, c'était la faute du capitaine, parce qu'il y en avait au magasin . On alla s'en assurer, il se trouva que j'avais dit vrai, et la seconde paire de souliers du chasseur fut retrouvée dans sa tente. Comme j'étais sûr de mon fait, cet incident ne m'avait pas troublé. Après la revue, le major général vint à moi et me dit avec beaucoup de douceur et un certain air de satisfaction « que c'était bien, que l'Empereur l'avait chargé de me témoigner son contentement, ajoutant qu'il était temps que ce régiment eût un chef qui s'en occupât v .

L'Empereur venait souvent au camp de Boulogne; il avait fait établir son quartier impérial à la Tour d'ordre, où est présentement la colonne élevée en son honneur aux frais de l'armée. Il mangeait et couchait sous la tente. Un certain jour de grandes manœuvres commandées par Sa Majesté, elle fit inviter tous les colonels à dîner avec elle. M. le grand maréchal Duroc fit les invitations à chacun d'eux avec cet air aimable et riant qui lui était habituel avec ceux de sa connais-

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sauce; il modil de Faire reconduire mon régimcnl au camp par un des chefs de bataillon el de suivre le cortège impérial, parce que le diner sérail servi aussitôt la rentrée de l'Empereur. J'étais dans un pileux étal pour y paraître; les temps de galop que j1 avais faits avaient dénoué ma queue, et la sueur qui découlait de ma tête poudrée avait couvert mon uniforme de tailies blanches. Je ne voyais aucun moyen de réparer le désordre de ma toilette, qu'où juge» de mon embarras! Je me fis renouer les cheveux avec une ficelle et j'allai prendre place à table, où le hasard me plaça juste vis-à-vis de l'Empereur, qui ne parut s'apercevoir de rien. Il nous donna le temps de réparer nos forces; nous primes le café debout, à la place que nous occupions à table, et Sa Majesté fit de même. L'Empereur fit ensuite le tour du cercle; il était riant, et nous dit que chaque corps s'était bien acquitté de ses manœuvres; puis il nous salua et nous regagnâmes le camp; nos chevaux, qui étaient restés près des tentes impériales, nous aidèrent à rejoindre nos baraques.

Peu de jours après, à sept heures du soir, toute l'armée reçut l'ordre d'embarquer le lendemain au point du jour. Cet ordre portait la quantité de bagages que chacun pourrait prendre avec soi; les colonels, seuls de leurs régiments, pouvaient embarquer un cheval; tout le reste était à pied. Arrivés sur le port, nous trouvâmes des officiers de marine qui nous conduisirent aux péniches qui nous étaient destinées. J'en montai une avec trente hommes; ce frêle bâtiment était armé d'une pièce de 16; je dis à l'officier de

marine qu'une aussi frôle embarcation ne pourrait supporter l'explosion d'une aussi forte pièce sans la fendre et nous faire couler; il me répondit qu'elle produirait infailliblement ce résultat ou la ferait chavirer. Je lui dis alors qu'il était inutile d'avoir des canonniers et des munitions, parce que je ne permettrais pas qu'on fit usage de la pièce, et que nous débarquerions sur le sol anglais avant qu'on s'en servît.

Je ne croyais pas à notre départ définitif pour les cotes ennemies; l'Empereur était homme à simuler un débarquement pour donner le change à ses adversaires. Le même jour, à huit heures du soir, nous retournions à nos baraques. Son inteution était d'aller châtier l'Autriche du dessein qu'elle avait formé de venir porter la guerre au sein de la France, et de faire volte-face en courant inopinément au-devant de l'armée allemande. Nous ne fûmes prévenus de la levée du camp que trois jours avant qu'elle dût avoir lieu; ordre fut donné aux chefs de corps de proposer pour la retraite les officiers impropres à faire campagne. Je mis dans ce nombre le chef de bataillon Parti, qui, par son âge et ses infirmités, était dans cette catégorie; mais son admission ne me parvint que plusieurs jours après avoir passé le Rhin.

La levée du camp de Boulogne eut lieu le Ier septembre 1805. liais, avant de passer outre, je veux en donner ici au lecteur une légère idée, car il est probable qu'on ue reverra jamais rien de pareil. Les divers corps d'infanterie avaient construit de très beaux logements en pierre, très réguliers, tant pour les

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chefs de corps que pour les bureaux, ateliers, etc. ; on avait établi des cafés et planté de jolis jardins remplis de légumes, de fleurs el de volières ; tout cela était d'un goût exquis, sans pourtant s'écarter des ;:ligncments prescrits, et faisait l'admiration des nombreux étrangers qui venaient visiter ce camp extraordinaire. La vue y était magnifique et d'une majesté imposante, parce que la nier, qui baignait les falaises sur lesquelles le camp reposait, était toujours couverte de vaisseaux anglais qui longeaient la côte pour canonner la flottille, dont les péniches, canonnières et frégates étaient innombrables. Ce spectacle était de tous les instants du jour et de la nuit, et le port, encombré de marins et d'ouvriers, ressemblait à une fourmilière. Le télégraphe de la ville était dans un mouvement continuel; enfin jamais on ne vit spectacle plus animé et jamais il ne sortira de la mémoire de ceux qui en ont joui.

La division Legrand, dont le 26e léger faisait partie, était la 3e du 4e corps d'armée ou, pour mieux m'exprimer, de la Grande Armée, dénomination qui lui fut donnée et qu'elle conserva. Mon régiment ouvrait la marche et faisait partie de la première brigade comme infanterie légère. Le 4e corps, commandé par M. le maréchal Soult, fut dirigé sur le Rhin en passant par Saint-Omer, Céthune, Douai, Cambrai, Mézières, Sedan, Verdun, Metz, Saint-Avold, Sarreguemines, Landau et Spire. On fit à Saint-Omer une distribution d'effets de campement, et ce fut avec un vif sentiment de peine que le soldat vit ce surcroît d'embarras; il se

trouvait déjà bien assez chargé d'un sac bien garni, de son fusil, sa giberne et son sabre; aussi fus-je prévenu le lendemain, au moment du départ, que la première compagnie de carabiniers de mon régiment venait de déposer sur la place tout le supplément de bagages sans vouloir le reprendre, exemple qui fut bientôt suivi par tout le premier bataillon. Le capitaine de carabiniers était absent pour affaire de service; son lieutenant, 51. Roby, dont le nom mérite d'être cité ici, était un bon et brave jeune homme rempli de zèle et d'énergie ; il exigea que ses carabiniers reprissent les effets déposés; je lui vins en aide et je montrai à cette compagnie et au reste du bataillon une telle volonté d'être obéi que toutes les compagnies du centre reprirent leurs effets. Les carabiniers seuls persistèrent dans leur désobéissance. J'ordonnai alors de placer le bagage dout ils refusaient de se charger sur une voiture dont ils payeraient les frais; je fis marcher cette compagnie avec l'habit retourné et la crosse du fusil en l'air entre les deux bataillons, et dans chaque gîte de passage, je fis mettre en prison un sergent, un caporal et le plus ancien carabinier de chaque escouade; cette punition partielle fit plus d'effet que si elle eût été subie par tous les coupables, aussi ne tardèrent-ils guère à demander tous l'autorisation de reprendre les effets qu'ils avaient refusés. Cet acte d'insubordination fut le seul qui se manifesta pendant les quatre années de guerre et les cinq campagnes que je fis avec ce régiment. J'ai tenu compte au lieutenant Roby de sa fermeté, je le nommai adjudant-major à la fin de la pre-

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mière campagne. Je quittai le régiment à Mézières, où il devait séjourner, pour le devancer h Sedan, où était le dépôt, avec lequel je n'avais eu de relations que par écrit; je vis le major Piscbery, que j'avais bien jugé

(Taures sa correspondance. Je repartis de Sedan avec le régiment, que j'accompagnai jusqu'à Verdun, d'où je le devançai de nouveau pour aller à Metz embrasser ma femme et mon fils aîné, qui s'y étaient rendus de Nancy pour me voir à mon passage cl me faire leurs adieux.

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