‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 18 sur 53 · SOUVENIRS DE G I E R R E · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE G I E R R E

sur les Russes, que l'empereur Alexandre amenail à son secours. L'empereur Napoléon, pour témoigner sa satisfaction à son armée, proclama dans un bulletin la prise de possession de la capitale autrichienne et ordonna, par un décret daté de cette ville, que lestrois mois qui s'étaient écoulés depuis notre départ (le Boulogne jusqu'à la prise de Vienne seraient comptés pour nue campagne. L'armée avait l'ait dans ce court délai ce que les années de l'ancien régime n'eussent pas fait dans un espace de six années.

Nous ne fîmes que séjourner à Vienne, puis nous suivîmes les débris de l'armée allemande qui se réunirent aux Russes à Hollabrùn, en Moravie. Là il y eut un combat qui eût pu être qualifié de bataille; nos ennemis furent battus, laissant deux mille morts sur le champ de bataille, qu'ils nous abandonnèrent pour se retirer sur Brun et Olmiitz. Xous bivouaquâmes sur le terrain par une nuit très belle mais très froide ; il gela à six ou sept degrés. Les carabiniers du 1er bataillon me préparèrent un bivouac sur des corps russes tués en les rapprochant très près les uns des autres, face contre terre, sur lesquels ils étendirent du foin. Je dormais sur cette étrange couche, quand je fus réveillé par les cris de mes domestiques, qui s'étaient aperçus que mes chevaux, attachés à des piquets assez près de moi, s'étaient détachés et suivaient la marche des régiments de cavalerie, qui dès l'aube du jour se disposaient à poursuivre l'ennemi. Ils furent heureusement reconnus par plusieurs officiers, qui me les renvoyèrent par un cavalier. L'armée russe rétrograda jusqu'à Olmùtz,

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laissant son avant-garde à Brun ; quant à l'armée autrichienne, elle était fondue, il n'en restait plus qu'un échantillon que nous retrouvâmes à Austerlitz. Le corps du maréchal Soult s'avança jusqu'à cette petite ville; ses postes avancés étaient à Nientzam, en Moravie, où le 26e léger tint cantonnement; rien ne le séparait de l'ennemi; il avait ses grand'gardes et ses postes avancés sans feu, malgré la rigueur de la saison ; nous étions sur la fin de novembre 1805. Le régiment passa huit jours dans cette position, prenant les armes deux heures avant le jour, pendant que j'envoyais des reconnaissances en avant de nos sentinelles perdues. Des hauteurs de Nientzam nous voyions parfaitement tous les mouvements que l'ennemi faisait pendant le jour.

L'empereur Napoléon, ayant choisi son champ de bataille, fit rétrograder son armée de près de deux lieues. L'ennemi, qui n'en soupçonnait pas la cause, la suivit avec des cris de joie. Mais, arrivée sur le terrain choisi, elle s'arrêta et, le 30 novembre, les deux armées se trouvèrent en présence, l'une présentant le combat et l'autre l'acceptant. La ligne des feux ennemis était très étendue, elle annonçait une force de plus de cent mille hommes. Les deux armées restèrent en présence et assez rapprochées jusqu'au 2 décembre, faisant chacune leurs dispositions. Ce jour, l'empereur Napoléon était à cheval bien avant l'aurore; il passa devant la ligne de son armée. La division Legrand, qui formait l'extrémité de l'aile droite du 4e corps, fut mise en mouvement en colonne par divisions; le

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2(>° léger fui détaché de la division et chargé de défendre le village de Telnitz, situe'1 à un quart de lieue de l'extrême droite de la ligne de bataille, où il fut attaqué par un corps de douze mille grenadiers russes qui essaya de le culbuter afin de tourner l'armée française. Quoique ces grenadiers lussent soutenus par trente bouches à feu, ils ne purent y parvenir, lion régiment était appuyé par quelques pièces d'artillerie et de la cavalerie qui ne put donner à cause du terrain, qui ne le lui permettait pas. La mitraille ennemie nous incommodait fort; nous en vînmes départ et d'autre à la baïonnette. Pendant cette opposition, on peut dire inespérée, puisque le 26e léger était seul chargé de la défense sur ce point, l'attaque se faisait au centre sur les corps de Soult, Bernadotte et Davout, mais plus particulièrement sur le corps de Soult. Les Russes s'étaient aventurés avec leur artillerie sur un lac qui était recouvert de neige et de glace; les boulets et obus français brisèrent cette glace, ce qui fit engloutir une grande partie de l'armée russe. La victoire se déclara en faveur de l'armée française ; ce que voyant l'empereur Alexandre, qui était présent à la bataille, ainsi que son frère, le grand-duc Constantin, firent leurs adieux à l'empereur François II en lui conseillant d'en passer par les conditions du vainqueur.

J'eus beaucoup à souffrir, pendant le combat de Telnitz, de l'indocilité du cheval que je montais qui, effarouché par le sifflement des boulets qui voltigeaient autour de ses oreilles et entre ses jambes, ne me permettait pas de me transporter là où je croyais ma

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présence nécessaire. Le chef de bataillon Brillât m'offrit le sien, que j'acceptai avec empressement. Au moment où je mettais pied à terre, je me sentis couvrir de terre et de pierrailles qui me furent lancées à la figure avec une telle force que je fus mis en sang et presque aveuglé. C'était la chute d'un boulet tombé à trois pas de moi. Je n'enfourchai pas moins la pacifique monture de mon chef de bataillon et me portai au centre de mon régiment, que j'encourageai de la voix et de l'exemple à soutenir honorablement son poste, quoique de sang-froid la tache parut au-dessus de ses forces.

Vous jugerez, mes enfants, de l'opiniâtreté de la défense et de l'attaque sur ce point, quand vous saurez que l'Empereur avait dit qu'il connaissait tout le danger que courraient les troupes qu'il opposerait aux Russes, qui chercheraient à le tourner par sa droite, mais que ses plans ne pouvaient être changés. Ce fut le premier danger que je courus depuis l'ouverture de la campagne, auquel j'échappai sain et sauf, aux meurtrissures près que je reçus à la figure. Xous fûmes heureux de nous retrouver après une bataille qui avait duré depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; un de mes chefs de bataillon vint m'embrasser pour me témoigner sa joie, ce que l'autre fit également. J'eus à peu près soixante prisonniers, au nombre desquels étaient quatre braves capitaines dont un avait conquis un sabre d'honneur dans les guerres d'Italie. L'armée russe perdit plus de quarante mille hommes. Notre cavalerie suivit l'ennemi et faillit prendre les empereurs de Russie et d'Autriche;

aussi cette bataille fut-elle désignée d'abord sous le nom de bataille des dois Empereurs. Les vivandières du 2(>'' rivalisèrent de courage; elles apportaient de l'eau-de-vie aux militaires sur le champ de bataille au plus dangereux de l'action, sans vouloir recevoir aucune rétribution. Il resta dans le village de Telnitz \u\ grand nombre do morts et de blessés des deux armées. Un soldat russe, qui avait la cuisse cassée, refusa tous les secours qu'on voulait lui prodiguer, et pour prix de rhumanité qu'on lui témoignait il déchargea son fusil sur un chasseur du régiment qui, ne le croyant pas dangereux, avait eu l'imprudence de lui laisser son arme; il ne tua pas ce chasseur, mais à l'instant même ce fanatique fut percé de cinq ou six coups de baïonnette. L'armée française se mit en mouvement le 3 pour suivre ses succès, l'empereur Napoléon bivouaquant comme ses soldats. Ce fut à son premier bivouac qu'il reçut l'empereur d'Autriche, qui lui avait fait demander une entrevue, et ce fut en plein air que les préliminaires de la paix furent signés. Deux jours après, l'armée française rétrograda sur Vienne, où le maréchal Soult établit son quartier général. Les troupes qui composaient le 4e corps furent disséminées dans les environs de cette capitale. Au moment où le 26e entrait dans Vienne, je fus rejoint par M. le maréchal Soult, qui me dit : « Colonel, je suis bien aise de vous rencontrer pour vous féliciter; votre régiment a glorieusement soutenu sa belle réputation; vous y avez une grande part, je me fais un plaisir de vous le dire, et l'Empereur connaît votre belle conduite. » Le 26e fut

cantonné à Loïbcrsdorf, Baden et dans les villages sur la route de la Carinthie. L'Empereur avait établi son quartier général à Schœnbriïnn. Il fit donner une gratification aux généraux et aux colonels. Ces derniers reçurent 1 ,500 florins d'Allemagne, valant 2 fr. 25 F un.

Le curé de Loïbersdorf, cbez qui je logeais, tout en déplorant amèrement les revers de sa patrie, ne déclinait point la gloire dont Napoléon venait de se couvrir et dont il avouait être un grand admirateur. Il me disait souvent : « J'ai été témoin, monsieur le colonel, delà revue passée par notre Empereur de la plus belle armée que l'Allemagne ait jamais produite. Le nombre immense, la beauté des hommes et des chevaux, la magnifique artillerie qui devait la seconder, tout cela flattait l'orgueil national qui la crut invincible ; il semblait qu'elle allait marcher à la conquête de l'univers; eh bien! cette belle armée a disparu devant vous comme la rosée devant le soleil! » Ce digne homme avait les larmes aux yeux chaque fois qu'il revenait sur ce chapitre, que j'évitais toujours par délicatesse; je cherchais à le consoler eu lui faisant honneur de son patriotisme, qui était aussi touchant que sincère.

La division Legrand fut réunie le 24 décembre sur la grande route, à la hauteur de Luxembourg, pour être passée en revue par Sa Majesté. J'avais été prévenu de cette revue et j'avais reçu l'ordre d'y présenter à l'Empereur huit officiers et autant de sousofficiers et chasseurs pour être décorés de la Légion d'honneur. Arrivé sur le terrain, je mis mon régiment en bataille. Le général de division m'ordonna de faire

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placer a la droite des bû peurs les snjcis a présenter :

\ mis vous tiendrez à leur droite, ajouta-t-il, je v<'u\

demander pour vous la croix d'officier. (Je n'étais

encore <|uc légionnaire, parce (pie, n'étant pas colonel à la création de Tordre, je ne pus, comme major, recevoir une décoration (Tune classe plus élevée.) Je priai le général qui m'honorai I de sa bienveillance de vouloir bien me dire si c'était une règle générale, parce que je savais que l'Empereur n'aimait pas à être prévenu. « Alettez-vous à la droite, me répéta-t-il, et soyez tranquille, n Aussitôt l'arrivée de l'Empereur, le général Legrand lui dit : « Sire, je vous demande la croix d'officier pour le colonel, n Sans lui répondre, l'Empereur jeta un coup d'œil sur ma décoration et inédit : u Ah! vous n'êtes que légionnaire? m Puis il passa sans dire mot. Tous les militaires que j'avais présentés furent admis dans l'Ordre. Après la revue, le général de division invita le général Merle, mon général de brigade, et moi, à aller dîuer chez lui à Baden, on je lui témoignai la vive peine que j'avais éprouvée de ce que je considérais comme un refus de la part de l'Empereur et un affront dont tout mon régiment avait été le témoin. Le général chercha à me consoler et à me tranquilliser en me disant que justice me serait rendue.

La paix était signée, nous avions levé nos cantonnements pour nous retirer des Etats héréditaires autrichiens, ce qui ne se fît pas par une marche trop précipitée, car nous vînmes nous reposer à Sieghardskirchen, quatre milles en deçà de Vienne, où nous res-

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tàmes quatre jours, et de là à Saint-Polten; ce fut dans ce cantonnement que je reçus de mon général de division, par l'intermédiaire de mon général de brigade, un paquet contenant deux nominations en ma faveur, insérées Tune dans l'autre et datées de Schœnbrùnn,du 22 décembre, deux jours avant la revue dont j'ai parlé plus haut. La première de ces nominations était celle d'officier, et la seconde celle de commandeur de la Légion d'iionneur. Le maréchal Soult, en les envoyant au général Legrand, lui mandait que cette haute récompense était le prix de ma conduite à la bataille d'Austerlitz. Il n'appartenait qu'à l'Empereur, fondateur de l'Ordre, de déroger à ses statuts, qui ne permettaient que l'on obtînt un grade supérieur qu'après quatre ans du grade inférieur.

L'échange des ratifications du traité de paix eut lieu pendant la présence de la Grande Armée au cœur des Etats autrichiens; puis nous rétrogradâmes encore sur l'Ens. Le grand quartier général, c'est-à-dire celui du 4e corps, put s'établir à Lintz; celui de la division Legrand à l'abbaye de Saint-Florian, et mon régiment eut la ville d'Eus pour cantonnement. Je fus logé dans le château du prince d'Auesberg, qui était un des ennemis les plus acharnés de l'empereur Napoléon; il avait été arrêté et devait être jugé par un conseil de guerre. La princesse fut à Schœnbrùnn se jeter aux pieds de l'Empereur pour obtenir le pardon de son mari en protestant de son innocence. L'Empereur lui fit lire une lettre du prince qui devait le faire condamner sans miséricorde. Pendant qu'elle la parcourait en trem-

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blant, l'Empereur lui dit qu'il n'y avail qu'un moyeu de sauver sou mari, c'était de brûler cette lettre, qui fut aussitôt livrée aux flammes.

Nous restâmes quarante jours à Ens; je voyais souvent le curé de cette ville, grand admirateur de Napoléon, et qui hébergeait chez lui cinq ou six capitaines du régiment. Ce digne homme rendait une sorte de culte aux militaires français, dont il ne se lassait pas d'admirer la conduite, la bravoure, et surtout la modération dans un pays qu'ils avaient si promptement soumis. Il ambitionnait la décoration de la Légion d'honneur parce que, lors de notre marche sur Vienne, il allait sur le champ de bataille suivi d'un domestique pour donner des soins à nos blessés et les amener dans son presbytère autant qu'il pouvait en contenir. Ce sentiment de bienveillance était inné en lui; dès son enfance il avait aimé les Français, et il avait saisi avec empressement l'occasion de leur témoigner sa sympathie. Ce brave homme voulut me donner un dîner splendidc, et pour mieux me faire fête il laissa faisander dans son garde-manger le gibier de toutes sortes dont il prétendait me régaler; il allait le flairer tous les jours, se réjouissant de le voir arriver si bien à point. En entrant dans la salle à manger je fus asphyxié et portai mon mouchoir à mon nez pour me délivrer de l'insupportable odeur qui y était répandue. Mon hôte resta pétrifié; je fis cependant aussi bonne contenance qu'il me fut possible, après avoir préalablement fait ouvrir les fenêtres, afin de pouvoir un peu respirer. Je dinai fort bien sans manger de

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gibier, et nous limes honneur aux vins, qui étaient excellents; la gaieté et les bons mots firent oublier à tous les convives notre entrée en scène, et notre digne curé se remit en bonne humeur, en se promettant bien de ne plus juger du goût des autres par le sien, qui lui avait attiré une telle mésaventure.

Après un assez long séjour à Ens, nous vînmes cantonner en Bavière. Le maréchal, ainsi que le général de division, fixèrent leur quartier général à Passau. Je fus de ma personne au château de Turnau, joli rendezvous de chasse du roi, où j'avais été annoncé. Je m'y rendis, guidé par un agent du bailly qui était chargé de sa surveillance. Une chaussée de luxe, ainsi que l'appelait M. le maréchal, y aboutissait; quoique ce château fût environné de bois, il n'était éloigné de Passau que d'une lieue. D'un des perrons, qui était orné d'une grille, on descendait dans un parc d'une assez belle étendue qui était environné de murs élevés, et dans lequel on tenait des cerfs, des biches et leurs faons. Il y avait au moins quarante- huit à cinquante de ces beaux animaux, auxquels on avait construit des abris sous de grands sapins avec des râteliers et des crèches ; un ruisseau qui traversait la partie basse du parc servait à abreuver le gibier. Il y en avait d'assez anciens qui se laissaient approcher, entre autres un cerf dix cors qui était dangereux dans le temps du rut et qui s'élançait de préférence sur les personnes qu'il n'avait jamais vues. Les environs de Turnau étaient charmants; une route pratiquée dans les bois conduisait au Danube, qui coulait majestueusement dans un val-

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Ion très ombragé, & vingt minutes du château. Dans ce court intervalle, on rencontrait une scierie unie par les eaux d'un joli ruisseau. Quand 00 arrivait su r la rive du Danube, on pouvait se croire dans une vallée enchantée. On apercevait çà et là, au sommet des montagnes ombragées par de magnifiques forêts, d'anciens châteaux en ruine, niais conservant encore des formes qui laissaient deviner ce qu'ils avaient pu être. On pouvait suivre celle route pour se rendre à Passau, mais à pied ou à cheval seulement; en revenant de cette ville, je me suis souvent laissé porter par un bateau sur ce beau fleuve, faisant suivre mes chevaux pour les reprendre à la chaussée qui formait tranchée dans le bois. Le château de Turnau n'était pas isolé sur ce point; il y avait plusieurs maisons et une église qui était la paroisse de quelques fermes et hameaux des environs. J'avais fait établir les ateliers du régiment et les bureaux dans les maisons les plus rapprochées du château, pour avoir sous la main tout ce qui concernait l'administration du régiment. Le chirurgien-major, le docteur Amat, homme instruit, de mœurs douces et de bonne compagnie, logeait avec moi; je trouvais de la ressource dans sa conversation, et il était mon compagnon de promenades et mon ami. La troisième nuit que je passai au château, je fus réveillé par mon valet de chambre, qui entra chez moi en jetant des cris d'alarme et en me disant que le feu était au salon; il me prit par la main en tremblant pour me guider vers la porte, sans me donner le temps de prendre le vêtement le plus nécessaire. L'alarme fut bientôt répandue

et tous les habitants vinrent au secours. La garde du drapeau vint s'en emparer, ainsi que de la caisse du régiment. Mon valet de chambre courut me chercher mes vêtements pendant que je me tenais au haut de l'escalier, et je fus bientôt en état de veiller à tout et de m'assurer par quelle fatalité le feu avait pu se manifester; j'étais resté tard la veille, il est vrai, dans le salon auprès d'un bon feu, occupé à écrire ; mais je l'avais fait soigneusement éteindre avant de me retirer. Le salon était au premier étage et il y avait un ventilateur qui régnait en dessous du parquet; et ce qui parut incompréhensible, c'est que le feu prit en dessous et au milieu du salon. On vit que l'on ne pouvait m'imputer en rien ce funeste accident; aussi ne m'en fut-il jamais parlé, et les attentions pour moi s'accrurent en raison de la peine que j'en ressentais. La fumée était si intense que les cadres, les portraits, mon papier encore étalé sur la table, la boiserie, tout était devenu d'un jaune noirâtre et répandait une odeur insupportable. Il fallut renouveler tout ce qui appartenait tant au roi qu'à moi-même. Pendant les sept mois de résidence que je fis dans cette royale demeure, je faisais de fréquents voyages à Passau, où j'avais un grand nombre d'amis et connaissances, le colonel Schobert, commandant le 3e de ligne, ses adjudants commandants Cosson et Beurman , le sous-inspecteur aux revues Malraison. Je n'allais jamais au quartier général sans rendre mes devoirs à M. le maréchal Soult et surtout à mon général de division Legrand, qui avait mille bontés pour moi . Mon ami Schobert aimait à me faire partager

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le diner qu'il faisait tous les jours avec l'abbesse d'un couvent dont je regrette bien d'avoir oublié Tordre, et auquel assistaient régulièrement et à tour de rôle une dignitaire, ce <|tii veut dire vieille, et une des plus jeunes sœurs. Une fois présenté par mon camarade à madame l'abbesse, (die me dit très gracieusement que mon couvert serait toujours mis. Je n'allais jamais à Passau sans avoir l'honneur de la visiter, et je n'avais garde de manquera ses dîners, qui étaient dignes du palais du plus gastronome des directeurs. Ces dames n'étaient pas cloîtrées, et elles avaient des appartements où elles recevaient des visites d'hommes et de femmes. Elles étaient vêtues de noir sans être voilées. Un certain dimanche où madame l'abbesse, par l'intermédiaire de mon ami Schobert, m'avait fait inviter à diner, elle nous offrit, après le café, un concert exécuté par une partie des jeunes religieuses et novices. C'est à ce concert que je vis et entendis pour la première fois un instrument que ces dames appelèrent des trompettes marines. C'étaient des espèces de basses étroites, mais à très longs manches; d'autres dames jouaient de la flûte traversière, du violon et de l'alto. Après le concert le colonel offrit un punch, que nous allâmes prendre chez lui avec madame l'abbesse, une dame dignitaire et une jeune religieuse. Il était logé dans une maison appartenant à ces dames dont la porte d'entrée était absolument en face de celle du couvent. L'abbesse et ses compagnes traversèrent rapidement la rue, qui était très fréquentée. Le nom de religion de la dame dignitaire me revient à l'instant, on l'appelait la Mère Abon-

dance. Ainsi fini t celte joyeuse journée. Ce fut pendant notre séjour en Bavière que nous connûmes le magnifique projet conçu par l'Empereur d'ériger sur remplacement même où est aujourd'hui l'église de la Madeleine, à Paris, un temple à la gloire de la Grande Armée, où chaque colonel commandant un régiment devait figurer en pied soutenant le drapeau du corps qu'il commandait et son numéro. Dans ce temps il était journellement question de la rentrée de l'armée en France pour y recevoir, d'après les ordres de l'Empereur, de magnifiques ovations que lui avaient méritées, disait ce prince, ses glorieux travaux. (Elle en a fait bien d'autres depuis !)

L'Empereur se riait alors de la crédulité de son armée ; son but était de fasciner les yeux de ses ennemis. Il avait eu l'adresse d'empêcher l'armée prussienne de venir se placer sur nos derrières quand nous étions aux prises avec les Autrichiens et les Russes, et de nous mettre entre deux feux. Il se promettait bien de reconnaître cette perfidie dans l'occasion. Ce grand bruit, propagé par toutes les feuilles du temps, ces belles fêtes, ordonnées en France, n'étaient qu'un leurre pour nous et plus encore pour la Prusse. C'est ce que l'on va voir. J'avais deux paires de chevaux de voiture ; l'une d'elles était de race transylvaine, d'un bai doré à tous crins. Ces animaux étaient faciles à conduire et légers comme des daims. Voulant un jour visiter quelques cantonnements, je les fis atteler à ma calèche, dans laquelle je fis monter mon chirurgien -major, M. Amat. En revenant, mon cocher nous versa sur le

DU G i: \ Ë R \ l- Il \ RO \ POUG ET. B3

Côté droit de la plus belle route du monde. M. .\inal

tomba sur moi el j'eus le bras droit luxé à l'épaule; le chirurgien résolut la luxation sur place à merveille,

mais 1rs douches étant nécessaires à ma complète guérison, je priai mon général de division de m'obtenir de rentrer en France» pour nie soigner. Le jour où ma demande parvint au maréchal fut précisément celui où il venait de recevoir du major général de la Grande Armée Tordre de préparer les troupes qui étaient sous son commandement à voler à de nouveaux triomphes. 11 était de fort mauvaise humeur : « Pouget, écrivit-il « au général Legraud, prend bien son temps; mandez- « lui au contraire qu'il faut qu'il reste à son régiment, k qu'il s'occupe de le compléter sans le moindre délai « à douze cents hommes par bataillon; qu'il ait à faire « venir de son dépôt le contingent nécessaire, et qu'il « marebe sur-le-champ, ignorant ou instruit, habillé « ou non; les effets le suivront. » C'était bien autre chose, en effet, que de rentrer en France. J'envoyai à Xancy ma voiture et l'excédent de bagages qui m'auraient embarrassé en campagne, et je recommandai à mon cocher de faire diligence. Il me rejoignit un mois après son départ.

Il me fut amené huit cents hommes du dépôt, qui étaient encore dans leurs vêtements de campagnards et neufs comme au départ de la Savoie. A l'arrivée de ce renfort, dont j'avais grand besoin, je compris que nous allions faire une visite au roi de Prusse. Déjà notre ambassadeur avait été insulté dans Berlin; quelques fanfarons avaient été aiguiser leurs sabres sous ses

fenêtres et la reine stimulait leur ardeur guerrière, usant de l'ascendant que lui donnaient sur cette imprudente jeunesse son haut rang et les grâces de sa personne. Cette reine était une des ennemies les plus opiniâtres de Napoléon. Nous levâmes nos cantonnements le 8 septembre 1806. J'avais ordonné que Ton ébauchât un peu mes conscrits, et aussitôt notre arrivée dans un cantonnement nouveau ou dans un bivouac, je leur donnais une heure de repos, puis je leur faisais manier les armes et marcher le pas cadencé sans trop s'arrêter aux détails, ce qu'ils faisaient avec beaucoup de bonne volonté, promettant, dès leur début, d'imiter leurs aînés la première fois qu'ils verraient le feu, et ils tinrent parole. Nous passâmes par Ratisbonne et Bayreuth et nous rejoignîmes l'armée à Iéna, le 14 octobre, jour même de la célèbre bataille de ce nom. La division Legrand, qui avait bivouaqué la nuit précédente à Géra, ne quitta ce point qu'à quatre heures du soir; nous marchâmes toute la nuit, et ce fut bien la marche la plus pénible, la plus fatigante que nous eussions éprouvée pendant toutes nos campagnes. Le chemin était affreux pour l'artillerie ; elle y était arrêtée à chaque instant, et quelque effort que fît la division Legrand, elle ne put arriver à temps pour partager les lauriers que le 4e corps et la Grande Armée moissonnèrent dans cette immortelle journée. Nous n'arrivâmes qu'aux derniers coups de canon, plus fatigués que si nous eussions combattu. Nous fîmes halte à Iéna, au pied de la côte qui domine cette ville et qui, un moment auparavant, était hérissée de canons et

d'obusiers prussiens placés en amphithéâtre. Je me jetai sur une botte de loin, où je dormis une demiheure, pendant que le régiment se reposait. Ce fut à

cette bataille qu'un prince de Prusse, serré de près

par un hussard français et sommé de se rendre, répondit qu'un prince de Prusse ne se rendait jamais. Le hussard, sans égard pour son rang, lui passa son sabre au travers du corps et l'étendit mort.

Il y avait alors une catégorie de soldats qui, voulant se soustraire à la discipline de l'armée pour vivre en liberté tout en suivant sa marche, se réunissaient par pelotons de cinquante à soixante hommes portant armes et bagages, et marchaient, s'arrêtaient ou bivouaquaient en même temps qu'elle. Ils étaient munis d'ustensiles de cuisine et toujours approvisionnés de vivres qu'ils gaspillaient dans leurs excursions. Ils étaient connus sous le nom de fricoteurs. Mais lorsqu'ils entendaient le canon, ils accouraient sur le point où l'on se battait, se plaçaient dans les rangs du premier régiment qu'ils trouvaient, et à la fin de l'action ils se rejoignaient pour reprendre leur train de vie. Les généraux et chefs de corps déploraient cet abus dont l'Empereur était instruit, et s'il n'y a pas remédié, cela tint à la rapidité de ses mouvements. Après deux heures de repos, la division Legrand gravit la côte, qui était jonchée d'une quantité de corps morts, de blessés, de débris d'artillerie, de sabres, fusils et gibernes. Dans sa retraite précipitée, l'armée prussienne se divisa; une partie se portait sur la capitale pour la couvrir, et Blùcher avec un corps de trente mille

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