‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 19 sur 53 · G SOUVENIRS DE CL'EIUIE · texte numérisé non relu

G SOUVENIRS DE CL'EIUIE

hommes descendit l'Elbe pour attirer une partie de la Grande Armée et dégager Berlin. Le corps du maréchal Soult le suivit et, en passant devant Magdebourg, la division Legrand bloqua cette forteresse. Ce fut un temps d'arrêt de cinq jours, au bout desquels elle fut remplacée par un autre corps d'armée et alla rejoindre le 4e, qui ne perdait pas de vue Bliicher. Mon régiment passa TElbe à Tanguermùnde, dans les embarcations qu'on avait fait venir en amont et en aval de cette ville. Je fus curieux de passer ce fleuve dans une pirogue, véritable embarcation de sauvage, que personne ne me disputa. Nous nous dirigeâmes sur Grabovv, Schwerin et Wismar. Ce fut dans ce trajet que nous rencontrâmes la cavalerie saxonne qui abandonnait la cause prussienne pour épouser celle de l'empereur français. De Wismar nous nous portâmes sur Lubeck, qui fut attaquée par notre artillerie; pendant qu'elle faisait pleuvoir des obus sur la ville, mon régiment se présenta au rempart, que nous franchîmes l'épée au poing ; nous fumes bien surpris de rencontrer des soldats français du corps de Bernadotte, qui avait attaqué la ville du côté opposé au nôtre, après avoir suivi l'Elbe jusqu'à Lauenbourg et avoir passé le petit fleuve la Trove, qui traverse Lubeck.

Les maréchaux Bernadotte et Soult lancèrent leur cavalerie sur le corps de Bliicher, qui s'était acculé à la mer et qui mit bas les armes. Lubeck fut fort maltraitée et subit un pillage de deux heures, non qu'il fût ordonné, mais qui était inévitable après une prise d'assaut. Le 26e léger fut honorablement cité daus le

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bulletin de l'armée qui apprit à l'Europe la prise; (['une des villes hanséatiques. Nous bivouaquâmes sur le terrain , cl, dès le lendemain, la division se mit eu bataille pour voir défiler trente mille Prussiens désarmés, généraux el officiers en tête, laits prisonniers de guerre. La division Legrand lut ensuite dirigée sur Dassau pour nettoyer la cote de la Baltique et de là se rendre à U ismar pour rejoindre le I' corps, avec lequel nous entrâmes dans Berlin, dont la bataille d'Iéna avait ouvert les portes aux Français. Vous étions alors au 23 novembre; le :2i, nous séjournâmes pour être passés en revue par l'empereur Napoléon sur la place du Château. Il donna quelques décorations à mon régiment et remplit le cadre des officiers par diverses promotions. Je demandai et obtins une sous-lieutenance pour mon frère, qui s'était toujours conduit fort bravement.

Nous quittâmes Berlin le lendemain pour nous porter sur Posen, ville de l'ancienne Pologne, échue à la Prusse lors du premier démembrement de ce royaume. Nous traversâmes Custrin, place forte sur l'Oder entourée d'eau et d'un difficile accès, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre, à la première sommation et sans coup férir, au général de division Lasalle, qui n'avait que de la cavalerie. Depuis la bataille d'Iéna la terreur s'était emparée de tous les fanfarons prussiens, qui fuyaient devant nous sans se servir de ces sabres fraîchement aiguisés sous les fenêtres de l'ambassadeur français. Ces orgueilleux ne firent qu'un temps de galop d'Iéna à la rive droite de la Vistule, laissant seulement

quelques garnisons dans Glogau, Breslau et Colberg, qui ne retardèrent guère notre entrée dans ces forteresses. Nous entrâmes dans Posen le 30 novembre; je fus cantonné de ma personne chez le comte Kournatouski; le 1er décembre chez 51. de Czackorski, et le 5 à Kosnty, chez le comteZablocki, vieux et respectable Polonais qui n'avait pas quitté le costume national et qui m'entoura des attentions les plus délicates. Le 16 je fus à Wladislovo, chez le comte Growski, qui avait une femme charmante; j'y fus à merveille et accueilli comme je l'avais été chez tous les seigneurs polonais chez lesquels j'avais logé. Il semblait qu'ils reçussent d'anciens amis, mieux que cela, des libérateurs qui venaient leur rendre leur nationalité, objet de tous leurs vœux. Le 3 janvier 1807, je pris possession du château du comte Kliki, à Mlodzianovo, près de Makow, d'où les maîtres étaient absents et où je faillis mourir de faim. Ce fut la première maison polonaise où j'éprouvai ce genre de privation; heureusement, le colonel Dumas, neveu du prince de Keuchàtel, qui commandait un régiment de dragons dans mon voisinage, connut ma détresse et m'envoya, sous bonne escorte, une assez grande provision de pommes de terre, sans lesquelles j'aurais été réduit à une sévère diète. J'avais envoyé Gérard à Varsovie, où il avait un oncle attaché à la maison de l'Empereur, en lui recommandant d'aller voir de ma part le comte Kliki pour le prier de venir à mon secours. Il ne trouva que Mile Klika, jeune et vive Polonaise qui me fit promettre de la part de son père des provisions qui n'arrivèrent jamais.

L'Empereur, qui nous avait appris à braver ions les temps et toutes les saisons, voulait continuer la campagne pendant l'hiver. Il nous (il porter en avant pour se rendre maître de Kœnigsberg. Cette marche se taisait dans la neige, où nous bivouaquions et dans laquelle nous enfoncions de trois à quatre pieds. Vous fûmes dirigés sur Preussich-iïylau. Plus nous approchions de celte ville, plus la surveillance était grande ; nous allions avoir affaire aux Russes, auxquels les Prussiens cédèrent la place. L'année russe se disposait à nous disputer le terrain; elle préluda le G février au combat de Hoff, devenu célèbre par l'opiniâtreté de l'attaque et de la défense et le choc qui eut lieu entre les avant-gardes respectives. Déjà la division de cuirassiers français, commandée, je crois, par le général d'Hautpoul, s'était mesurée avec la cavalerie russe. Quand mon régiment arriva sur le terrain, nous y trouvâmes déjà l'Empereur, qui me dit : « Avez-vous votre caisson d'ambulance? — Oui, Sire, il est à la queue du régiment avec les officiers de santé. — Bien, je vais voir cela. Avez-vous une caisse d'amputations? — Oui, Sire. — C'est bien; marchez. » Je n'avais pas parcouru cent toises que, longeant en colonne un bois qui était à ma gauche, je vis une charge de cavalerie qui ramenait battant nos cuirassiers. Je mis promptement mon régiment en bataille et j'adressai aux Russes des feux de bataillon qui leur firent bientôt rebrousser chemin. Nos cuirassiers, qui n'avaient pas encore aperçu d'infanterie française, ne se virent pas plus tôt appuyés qu'ils firent volte-face pour reconduire l'ennemi à leur tour et prirent une revanche

éclatante par le nombre de prisonniers qu'ils firent et d'hommes mis hors de combat. Le 26e était canonné par quatre pièces et n'en avait pas une seule pour répondre. Le général de division m'ordonna de former mon régiment en colonne par divisions à distance de peloton pour pouvoir former un carré au besoin. Bientôt nous vîmes arriver la cavalerie russe ; mes carrés étaient formés, je l'attendis de pied ferme. Ils tirèrent si à propos qu'ils firent chaque fois reculer les assaillants; ils revinrent à la charge jusqu'à six fois sans pouvoir entamer aucun des carrés. La terre était jonchée de cadavres, tués ou blessés, hommes et chevaux. Cette opiniâtre cavalerie fut cependant forcée de nous quitter pour aller se refaire à l'abri d'un pli de terrain et soutenir son artillerie, qui était sur un point culminant. Un de mes bataillons fut remis en bataille, je le lançai sur les quatre pièces que nous prîmes, quittâmes et reprimes. L'autre bataillon était resté en carré; c'était le second, commandé par M. Baudinot. La première fois que les pièces tombèrent entre nos mains, on se battit corps à corps avec les canonniers; et voyant la difficulté d'emmener les pièces, on coupa les traits des chevaux, que mes chasseurs tuèrent à coups de baïonnette. L'infanterie russe arriva en ce moment et mon premier bataillon se replia sur le second, qui le remplaça en carré. Ce second bataillon se lança à sou tour sur les pièces, qui lui restèrent enfin. La cavalerie ennemie ne nous approcha plus qu'en fourrageurs; ce fut alors que quelques audacieux, qui nous harcelaient sur toutes les faces, se trouvèrent derrière nous sans

ni! GÉNÉRAL BARON POUCET, 91

nue nous nous en lussions aperçus. .Pavais détaché deux compagnies que je lis jeter en tirailleurs el <|ui

(Mirent fort à faire contre l'infanterie et la cavalerie ennemies, dont j'observais tous les mouvements. Dans

ma préoccupation, je me laissai approcher par un cavalier russe qui allait m'asséner un coup <le sabre derrière la tète, quand le général Legrand, qui le vit, arriva à temps pour le parer. Un de ses aides de camp tua le Russe d'un coup de pistolet. Pendant cette action, nous étions environnés d'une nuée de tirailleurs; chaque soldat cl ii 26' se battait en désespéré. L'Empereur, du haut d'un monticule, voyait ce combat, où les morts et les blessés des deux partis augmentaient d'une manière effrayante. Le grand-duc de Berg, qui nous examinait d'un autre point, envoya dire à l'Empereur que s'il ne faisait pas secourir le régiment il serait anéanti sur place. L'Empereur répondit : ce Laissez-le faire, il s'en tirera. »

La nuit était close, mais nous étions maîtres des quatre pièces et du champ de bataille. Nous eûmes tout lieu de penser que l'Empereur n'avait considéré l'affaire dans laquelle nous nous étions engagés que comme un choc d'avant-garde auquel il n'attachait pas une grande importance, car il avait fait arrêter le reste de la division ainsi que le 4e corps sur la route d'Eylau. Enfin ce combat, commencé à deux heures de l'après-midi, le 6 février 1807, ne cessa qu'à huit heures du soir. Je profitai d'un beau clair de lune pour faire l'appel et réorganiser mon régiment. Il se trouva que mes deux chefs de bataillon, les deux adjudants-majors, les adju-

danls sous-officiers, le tambour-major et trente-huit officiers subalternes étaient plus ou moins grièvement blessés et mis hors de combat. J'eus, tant tués que blessés, sept cent trente sous-officiers, caporaux et chasseurs. Après avoir remplacé provisoirement les chefs qui manquaient, je fus prendre un peu de repos dans un hameau voisin, où se trouvaient déjà le maréchal Soult et mes généraux de division et de brigade. Je rendis compte au général de division de la situation du régiment, puis il me conduisit chez le maréchal, qui connaissait déjà mon affaire dans le plus grand détail et qui me dit en me tendant la main : « Bravo ! colonel, voilà comme on se fait un nom! Je rends compte à l'Empereur de la belle conduite de votre régiment et vous n'y serez pas oublié (1 ). » C'est là que le général Legrand m'apprit le danger que j'avais couru et le service qu'il m'avait rendu. Je le remerciai, puis nous allâmes manger un morceau sur le pouce.

Le lendemain dès l'aurore, nous nous portâmes vers Eylau; comme il faisait un froid intense, je mis pied à terre et préférai marcher plutôt que de rester à cheval. Un des officiers de mes carabiniers me demanda si j'avais examiné mon chapeau, qui était percé de six à sept balles; un autre officier me fit encore remarquer que mon manteau faisait la queue; c'était une balle qui, m'ayant pris de flanc, avait coupé le drap au bas de la taille. Je ne m'étais pas aperçu de ces dégâts, parce

(1) AI. le maréchal Soult, qui connaissait si bien les services de mon père, ne recula pas cependant pour le mettre à la retraite en 1832, quand on le lui dénonça comme bonapartiste. A. P.

que ni moi ni mou cheval n'avions éié touchés. Je crois

avoir cl i i que les tirailleurs corses et les tirailleurs du Pô étaient <le brigade avec mon régiment, mais ils

avaient été employés ailleurs et n'étaient ni les uns ni les autres au combat de Holf. Ils nous rejoignirent à Landsberg et reprirent la tête de colonne. En approchant d'Eylau, nous vîmes que nous avions été devancés sur ce point par la division Vandammc, la 2e du lR corps. Elle était déjà aux prises avec l'ennemi, qui occupai! le cimetière d'Eylau, lequel était environné d'un mur à hauteur d'appui, très près de la ville, qui n'était pas fermée. Une brigade de celte division, dont le 4e de ligne, dans lequel j'avais servi, était en bataille, échangeant des coups de fusil avec les troupes russes abritées daus le cimetière. Le général Legrand ordonna aux deux bataillons de tirailleurs de se porter sur la ville, dont nous n'étions plus qu'à une bonne portée de fusil ; il nous fit former en colonne par divisions et serrer en masse à distance de peloton. Dans cette position nous attendîmes l'arme au bras les succès de nos tirailleurs. Le général s'apercevait bien qu'ils n'avaient pas refoulé les Russes, parles coups de fusil qui nous arrivaient de la ville; il était huit heures et demie du soir, le temps était très clair et notre immobilité nous glaçait. Les balles qui nous parvenaient avaient déjà atteint quelques soldats. Le général, ne pouvant comprendre comment, étant couvert par un bataillon de tirailleurs, les balles ennemies pussent arriver jusqu'à sa colonne, me dit : « Allons, Pouget, partez avec votre régiment, et emparez-vous de la ville. Lorsque vous

l'aurez dépassée, vous vous arrêterez à cinquante pas, vous placerez vos deux bataillons sur la route de Kœnigsberg et vous attendrez de nouveaux ordres. » Je partis à pied à la tète de mon régiment, me faisant éclairer par une avant-garde de voltigeurs commandée par un officier. Au moment d'entrer dans Eylau, je fus accosté par le capitaine des carabiniers du Pô, qui me dit que le bataillon de tirailleurs avait fait rentrer l'ennemi dans la ville et que, pour l'atteindre, ils avaient dû se disperser dans toutes les directions ; qu'ils étaient tous épars sans pouvoir le saisir et que les coups de fusil que nous avions reçus venaient de quelques Russes entrés dans les maisons, d'où ils tiraient par les fenêtres, ou abrités dans quelques coins. Mon avant-garde devait suivre la rue principale qui traversait la ville; elle ne nous devançait que d'une quarantaine de pas. Cette rue formait un angle aigu à droite. Aussitôt que l'avantgarde l'eut franchie, elle reçut un coup de canon chargé à mitraille qui ne lui blessa que deux hommes. Nous finies un temps d'arrêt pour écouter si la pièce qui venait de se faire entendre rétrogradait ou restait en place; elle ne bougea pas. Après ce coup de canon mon avant-garde soutint une vive fusillade; elle ne pouvait juger de la présence de l'ennemi que par le feu de sa mousqueterie, parce qu'il faisait obscur; nousétions au mois de février. J'étais encore immobile, ayant à ma gauche le capitaine de carabiniers du Pô, quand celui-ci fit un demi-tour adroite qui me couvrit tout le corps, pour me parler en face. Il ne fut pas plus tôt dans cette position, et sans que j'aie pu entendre

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un mot (li* ce qu'il voulait me dire, qu'il tomba à mes pieds frappé d'une balle qui m'eut atteint à la ligure une seconde auparavant. Ce n'était pas la première fois

que je voyais tuer un militaire qui se mêlait à un un corps étranger au sien. Au même instant je commandai : En avant, au pas accélère, en disant : « La pièce ne tirera plusqu'un coup! « En effet, les artilleurs russes qui nous entendaient marcher nous laissèrent pénétrer dans la rue, puis la pièce fit son explosion. Je courus sus avec mes sapeurs et les officiers de carabiniers en criant : et A nous, 26e ! » Nous tenions la pièce qui venait de nous tuer seize chasseurs et un officier. Les artilleurs russes avaient dételé leurs chevaux, car nous ne les entendîmes ni courir, ni marcher. Les sapeurs leur donnèrent lâchasse, mais sans succès. Il était neuf heures du soir ; la fusillade ne continua pas moins d'être très vive dans différentes rues; un maladroit de mon régiment, voulant tirer un coup de fusil, mit le canon si près de mon oreille sans que je m'en aperçusse, que j'en devins sourd au point de ne plus rien entendre, quelque haut qu'on me parlât. Je n'en fis pas moins exécuter au régiment le mouvement ordonné par le général de division, qui vint peu après pour le faire porter plus à gauche. J'avais à mes cotés l'officier qui commandait le second bataillon et qui fit exécuter l'ordre du général. Placé sur sa nouvelle ligne, le régiment resta sous les armes par deux bataillons, tandis que la contre-portion allait préparer les feux et faire cuire les vivres.

Le hasard voulut que ces feux fussent allumés sur la

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