‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 21 sur 53 · SOU VE XI II S DE GUERRE · texte numérisé non relu

SOU VE XI II S DE GUERRE

fanterie et faisaient un feu épouvantable. La neige survint avec une telle abondance qu'on n'y voyait pas à plus de trente toises. Les deux armées s'approchèrent; le centre des Français était en colonne d'attaque et les ailes en bataille. L'affaire devint générale; le fort de la mêlée se trouvait uu peu sur ma droite au moment où la neige tombait à gros flocons. Je faisais partie d'un groupe d'officiers dans lequel se trouvait le général de brigade Amey, qui me dit à l'oreille : « Voulezvous boire la goutte? — Volontiers. — Éloignons-nous un peu, car j'ai si peu d'eau-de-vie que je ne pourrais en offrir à tous ces messieurs. » A peine avions-nous fait trois pas qu'un boulet tomba dans le groupe que nous quittions et coupa les deux jambes à un capitaine de grenadiers et une jambe à un autre officier.

Après des prodiges de valeur et une perte immense de part et d'autre, l'ennemi se retira sur Kœnigsberg, nous laissant maîtres du terrain. Quoique cette bataille n'ait pas eu pour nous d'autres résultats, elle n'en mérita pas moins de prendre un rang distingué dans les fastes de la Grande Armée Le lendemain l'Empereur vint visiter le champ de bataille à huit heures du matin; il le parcourut dans le plus grand détail. Les troupes étaient sous les armes à la place où elles avaient combattu et bivouaqué. Mon général de brigade ayant été blessé, je le remplaçai momentanément. En arrivant près de moi, l'Empereur me demanda si mon régiment avait beaucoup souffert : « Sire, j'ai encore perdu hier trois cents hommes. — Dans ce nombre n'y en a-t-il pas beaucoup qui ont conduit des blessés? — Peu, Sire;

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je l'avais expressément défendu. — Combien d'hommes présents? — - Neuf cents. » Nous restâmes le 9 el le 1 0 sur le terrain. Après la revue de l'Empereur, h laquelle se trouvait le général Candras, mou ancien colonel au I de ligne, je mis pied à terre pour aller le rejoindre; nous nous embrassâmes en nous Félicitant de nous retrouver sains et saufs après la sanglante journée de la veille. Il me proposa de partager son logement el ses ressources, ce que j'acceptai avec empressement. Je rencontrai ensuite nombre d'officiers du 4e qui m'entourèrent en me donnant mille témoignages d'amitié, exagérant ma conduite au combat de Ho If, à la prise et à la bataille d'Eylau. Les temps étaient bien changés; la jalousie que la plus grande partie de ces messieurs m'avaient témoignée autrefois, avait fait place à des sentiments que tout bon camarade pouvait avouer.

Il n'entrait pas dans les plans du chef de l'armée de poursuivre l'ennemi. Ou l'armée dut-elle à la rigueur de la saison le repos qu'elle prit pendant le reste de l'hiver? .Votre cavalerie suivit les Russes jusqu'à Kœnigsberg pendant que l'armée se retira derrière la Passarge. Le quartier général du 4e corps fut établi à Elbingetle quartier impérial àOsterrode. Je pris mon cantonnement au village de Samvod et je fus logé chez le ministre protestant, qui avait une femme encore fort jolie et un fils de vingt ans. Cette petite famille était fort respectable, mais peu riche et logée fort à l'étroit. Ce fut chez ces braves gens qu'on essaya de nous faire adopter un usage prussien qui consiste à manger sans boire et à boire sans manger. On ne mettait pas de

verres sur la table, mais après le repas on se plaçait près d'un buffet où Ton buvait la bière tout en fumant. Je cherchais à débarrasser le ministre de notre présence, et dans ce but j'envoyais l'officier chargé des reconnaissances à la découverte d'un gîte plus convenable. Il m'écrivit qu'au village de Sasscn je trouverais dans un petit château appartenant à Mme la comtesse de Dliona, non seulement un beau logement, mais des domestiques qui me seraient d'un grand secours. J'y envoyai un adjudant qui y établit avec moi l'officier payeur, le chirurgien-major et le capitaine de carabiniers ; on mit aussi dans le village les sapeurs, la musique et une demi-compagnie de carabiniers; les habitants n'étaient point surchargés. La comtesse et sa famille étaient à Elbing. Je sus bientôt que la maîtresse de la maison habitait ordinairement son château, qu'elle avait quitté avec bien du regret; qu'elle y avait ses habitudes; qu'elle était âgée et fort impotente. Je m'empressai de lui écrire pour la prier de rentrer chez elle, où je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour qu'elle y vécût en paix; que nous étions loin de considérer comme ennemis les paisibles habitants des campagnes ; que si ma présence dans son château la gênait, je chercherais à me caser ailleurs, et qu'elle et les siens n'en seraient pas moins protégés dans leurs personnes et dans leurs biens. Je remis cette lettre au majordome, qui envoya un exprès à Elbing, et le surlendemain j'eus le plaisir de voir arriver Mme de Dhona, madame sa fille, femme d'un major au service, Mme d'Hanenfeld, sa nièce, dont la fille, âgée de quinze ans, pro-

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mettait d'être une des plus belles femmes de sou temps. .le lus donner la main à lime la comtesse pour Tailler à descendre de voiture. Elle me dit : « Monsieur le colonel, voire lettre m'a inspiré la plus grande confiance; nous venons nous mettre sous votre protection. « .le lui confirmai ce que j'avais eu l'honneur de lui écrire, et j'ajoutai que je plaignais trop sincèrement les populations sur lesquelles pesaient des armées étrangères pour ne pas eu alléger le poids quand j'en avais le pouvoir; que je la suppliais de croire qu'elle ne trouverait que des amis chez elle. Nous occupions le rez-de-chaussée, où nous n'étions pas fort au large; mais nous y étions très tranquilles et vivant dans la meilleure intelligence avec uos hôtesses, qui veillaient assidûment à nos besoins.

Nous restâmes environ trois mois dans ce cantonnement, pendant lesquels le feu prit un jour à une cheminée qui creva dans les greniers et qui faillit incendier le château. Les sapeurs de mon régiment et les carabiniers qui étaient cantonnés dans le village vinrent promptement au secours et se rendirent maîtres du feu; il y eut peu de dégâts. En reconnaissance de ce service, notre digne hôtesse voulut donner une fête aux militaires cantonnés à Sassen, et me pria instamment de l'y autoriser. On était alors dans les premiers beaux jours du printemps. Il y avait, en face du château, un fort beau lac de forme ovale, au delà duquel était une forêt baignée par ses eaux. Ce lieu fut choisi par la comtesse pour l'exécution de son projet. Il y avait dans la forêt une large tranchée qui formait une

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perspective très pittoresque; ce fut là que les danses s'organisèrent. Les paysannes des environs, invitées parla comtesse, accoururent en habits de fête; elles étaient toutes connues des soldats de leur cantonnement, dont elles ne redoutaient plus la barbe et les longues moustaches. Nous dînâmes au son de la musique du régiment; on dansa, on but plus de bière que de vin; il n'y eut point de querelles, tout se passa dans la joie et dans le meilleur ordre. Les dames du château voulurent rester jusqu'à la fin. Un coup de caisse rallia tout le monde; la troupe embarqua d'abord, reconduite par la musique, qui vint ensuite rechercher ces dames pour les ramener chez elles.

Ces sortes de plaisirs n'étaient pas journaliers; il y avait malheureusement le revers de la médaille. Les réquisitions pour l'armée, en toutes sortes de grains et fourrages, se renouvelaient souvent. La comtesse me fit part de sa détresse pour nous et pour sa famille. Elle me dit, avec l'accent de la bonté, qu'elle serait désolée si elle ne pouvait subvenir à tous nos besoins, et elle me pria de lui permettre de faire remplir de foin, de paille et d'avoine, deux chambres qui avoisinaient son appartement. Non seulement j'y consentis, mais je fis aider ses gens par les miens. L'on ne pouvait pénétrer dans les nouveaux magasins qu'en passant par la chambre de Mme de Dhona, qui était tendue d'une tapisserie qui recouvrait la porte de communication et n'en laissait pas soupçonner l'entrée. La comtesse me dit que tout cet approvisionnement était pour mes chevaux; mais j'eus soin qu'il ne fût pas gas-

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pillé, désirant en laisser à mon dépari autan! qu'il sérail possible, quoiqu'il n'y eût, dans les écuries du château, de bestiaux d'aucune espèce; lime de Dhona

les avait fa ii sans doute évacuer sur Elbing. Elle me (lit un jour qu'elle n'était pas tranquille sur l'avenir; que ses champs n'étant point encore ensemencés, elle Craignait une misère affreuse pour l'année suivante.

Je lui dis qu'il fallait envoyer semer, et je fis escorter ses voitures par quatre hommes et un caporal en donnant pour consigne à ce dernier, s'ils étaient rencontrés par des réquisitionnâmes , de leur dire qu'il conduisait ces grains dans les magasins de Farinée. Ils ne furent pas rencontrés, et les terres furent semées.

Mme de Dhona avait une fille mariée au jeune baron de Ferkelsamb, propriétaire de la terre de Bodilten, voisine de celle de la comtesse. Xous allions souvent avec ces dames y prendre le café, le thé ou le punch. Ce jeune baron était capitaine de cavalerie au service de Prusse; il me témoignait beaucoup d'amitié en retour des égards que j'avais pour sa belle-mère. Mme d'Hauenfeld avait un fils à l'École militaire de Culm, sur la Vistule; elle me pria de le recommander au général français qui y commandait, ce que je fis 'avec beaucoup d'empressement. Pendant mon séjour à Sassen, ces dames eurent la bonté de travailler pour moi; elles me firent des chemises, dont j'avais acheté la toile et la mousseline; elles me brodèrent des jabots et me tricotèrent divers objets, entre autres un sac à tabac à fumer, autour duquel était cette devise en fili-

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grane : a Vivez heureux et n'oubliez pas vos amis, » Il y a trente-deux ans de cela, et je me sers encore tous les jours de ce sac. Enfin, il n'est sorte d'attentions dont elles ne me comblèrent ; longtemps après les avoir quittées, je correspondais encore avec Mme de Dhona. Les beaux jours nous ramenèrent à de nouveaux combats ; mais en quittant Sassen, j'y laissai quatre hommes et un caporal pour sauvegarder le château jusqu'après le passage de l'armée, avec ordre de me rejoindre le plus tôt possible. Nous fûmes camper ou, pour mieux m'exprimer, baraquer sur la lisière d'un bois, près de Mohrungen; quinze jours après, l'armée marcha sur la Passargé, dont la rive droite était occupée par l'armée russe. Nous fûmes dirigés sur Heilsberg, où l'ennemi nous attendait à l'abri de quelques redoutes; nous avions alors les Prussiens en face. Avant de nous mettre en ligne, nous eûmes quelques combats à soutenir; le 9 juin, les armées étaient en présence. Nous bivouaquâmes sur le terrain, et le 10 la bataille s'engagea. Menacés par la cavalerie, mes deux bataillons furent disposés en carrés, l'un sous le commandement de mon général de brigade (I), et l'autre sous mon commandement. En approchant d'une redoute, je fis déployer mon bataillon, qui franchit fossé et talus, pénétra dans l'intérieur et s'empara de quatre pièces de canon et de deux obusiers. J'étais à cheval et je tournais la redoute, quand déjà mes tirailleurs étaient à plus de cent pas en avant; une charge de cavalerie

(1) Ledru des Essarts.

prussienne fondit sur eux el lit quelques prisonniers, au nombre desquels se trouvait mou frère; mais le, gros du bataillon, maître de la redoute, la repoussant par sa mousqueterie, et notre cavalerie lancée sur les Prussiens, leur reprirent bientôt les prisonniers qu'ils n'avaient pas gardés cinq minutes. J'eus un cheval tué sous moi par un biscaïen qui nie toucha la cuisse gauche à la partie interne, ce qui m'empêcha d'en monter un autre. Mou premier bataillon faisait merveille sur la droite, à deux cents toises de moi; il était resté en carré et soutenait glorieusement l'honneur du 26e; le grand-duc de Berg (Murât), qui se trouvait sur ce point, le maréchal Soult, les généraux de division Legrand etLasalle, le général Ledru , pressés par une charge de la garde royale prussienne, se réfugièrent dans son carré. En y pénétrant, le grand-duc dit : « J'entre ici comme dans un fort. » Ce bataillon avait pour chef M. Brillât, que nous avons déjà vu à Auslerlitz et à Hoff. Il recommanda à sa troupe le plus grand sangfroid et de ne tirer qu'à son commandement; il attendit l'ennemi à vingt pas et fit faire feu si à propos qu'il culbuta presque toute cette cavalerie et fit rétrograder le reste. Quelques cavaliers arrivèrent jusqu'au carré, qui les reçut la baïonnette croisée. Le terrain resta jonché d'hommes et de chevaux. Xotre cavalerie se lança à leurs trousses, fit des prisonniers et leur tua encore beaucoup de monde. Ainsi finit ce combat qui aurait mérité le nom de bataille. J'avais assez à faire sur le terrain que nous occupions sans m'inquiéter de ce qui se passait ailleurs, et je dirai à ce sujet que je

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