SOUVEX 1RS DE GUERRE
n'ai jamais pu comprendre comment un officier général ou un chef de corps pouvait rendre compte de ce qui se passait à sa droite ou à sa gauche, voire sur toute la ligne de bataille, quand il avait tant à s'occuper de l'action dans laquelle il jouait un rôle et qui employait suffisamment ses deux yeux. Il y a pourtant de ces gens qui prétendent avoir tout vu, tout entendu et tout fait. Il y avait peu de régiments d'infanterie dans l'armée plus aguerris que le mien contre les charges de cavalerie. Ces sortes de combats étaient des parties de plaisir pour mes chasseurs et leur fournissaient matière à quolibets. Il était plaisant de les entendre avant et après une charge. Je perdis au combat d'Heilsberg, tant tués que blessés, huit officiers, dont le chef de bataillon Baudinot, et quatre cent dixsept hommes. L'ennemi se retira ensuite sur Friedland, où les principales forces de la Grande Armée la suivirent. La division Legrand se porta sur Heyligueubeil pour balayer les bords du Frisch-Hoff et refouler jusqu'à Kœnigsberg tout ce qu'elle rencontrerait. Ne voulant pas quitter mon régiment, quoique blessé, je le suivais, étendu sur un léger chariot du pays, traîné par un cheval. Le maréchal Soult passant près de moi me dit : « Je sais que vous avez été touché, colonel, rendez-vous à Elbing et faites-vous soigner, n Quoique ma cuisse se fût fort enflée, je persistai à rester près de mon régiment; mais comme il prit à travers champs, où mon chariot ne put le suivre, je fus obligé de me mettre à la suite d'un nombreux convoi de bagages, de vivandières et de je ne sais quelle
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sorte de gens qui croyaient aller prendre Kœnigsberg sans rencontrer d'obstacles; celle ville avait un grand attrait pour les femmes et surtout pour les vivandières.
La tête de ce convoi crut apercevoir quelques partis de cavalerie ennemie; la peur s'empara de cette foule, puis l'alarme se répandit et le sauve-qui-peut devint général. Toutes les voilures firent volte-face, Raccrochant, ^'encombrant, au point de ne plus pouvoir bouger de place. Alors ce furent des cris, des hurlements; ou se ruait les uns sur les autres; jamais je n'avais vu ni ne vis depuis panique semblable. Mou conducteur, paysan des environs, eut aussi une frayeur mortelle et voulut me faire suivre le mouvement; mais quoique ne pouvant me tenir debout, je mis l'épée à la main; le docteur Amat et mes domestiques tirèrent aussi le sabre contre lui pour le mettre à la raison, mais il préféra quitter la partie et, se glissant à travers les voitures, il abandonna son cheval et son char. Un de mes domestiques nous tira de ce pêle-mêle; mon paysan, qui ne nous perdait pas de vue, vint alors tout tremblant reprendre la bride de son cheval et ne nous quitta plus. Le 14 juin, le 26e s'approcha de Kœnigsberg; mes voltigeurs se glissèrent jusqu'au pied d'une redoute qui en défendait l'approche; elle était armée, entre autres pièces, d'un canon de gros calibre qui devait balayer l'entrée du faubourg. Xous arrivâmes jusqu'à une demi-portée sans qu'elle fit feu, parce que nous étions abrités par quelques maisons; nous n'y fûmes point inquiétés, ce qui nous étonna
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fort. Ce silence nous fut expliqué par le gain de la bataille de Friedland , qui eut lieu le même jour (14 juin 1807). La garnison évacua la place, où nous entrâmes le 16. L'ennemi se retira sur la rive droite du Niémen, où les Français le suivirent, et bientôt on parla de paix. Les souverains de Prusse et de Russie, qui s'étaient retirés à Tilsitt, demandèrent une entrevue à l'empereur Napoléon; elle eut lieu sur le Niémen, où les accords se firent, et la paix fut signée le 21 juin 1807.
La division Legrand se porta sur la route de Tilsitt, où elle baraqua. Je restai dans Kœnigsberg pour me faire soigner; j'y logeai chez le banquier Simpson, Anglais d'origine, Langgasse, 387, où je fus très bien. M. le maréchal Soult, établit son quartier général dans cette ville; il eut la bonté d'envoyer souvent un aide de camp pour avoir de mes nouvelles. Quinze jours de soins et de repos me mirent en état de pouvoir reprendre le cheval. J'en profitai pour aller visiter mon régiment et faire quelques promenades dans la ville, qui est fort belle et dans laquelle nous restâmes un mois. Nous jouissions enfin des douceurs de la paix, qui nous mit en bons rapports avec nos hôtes. Ce fut à Kœnigsberg que Mme Simpson, mon hôtesse, voulut bien m'acheter des fourrures de martre et des services damassés, que j'expédiai en France par un détachement de mon régiment que j'envoyais au dépôt à Strasbourg.
Avant de lever le camp, l'Empereur vint passer en revue la division Legrand, où je ne manquai pas de me
trouver. Ce fui là que je connus de quelle importance
était un colonel sons un souverain <|iii connaissait par leur nom Ions les chefs de corps. Pendant la reine de mon régiment, je suivais (Tassez près Sa Majesté pour répondre à ses questions, ce qui était nnc régie pour tons les chefs de corps. Je ue fus p;is peu surpris d'entendre le maréchal Soult demander le grade dechefde bataillon pour un capitaine de carabiniers, s'étayantdu dévouement de cet officier pour la personne de l'Empereur et de la recommandation du maréchal Bernadot te, alors prince royal de Suède. L'Empereur se retourna vers moi et dit au maréchal en me montrant : « Laissez le soin de l'avancement de cet officier à son colonel, qui ne l'oubliera pas lorsqu'il le méritera, » Je ne dissimule pas que j'éprouvai un sentiment de satisfaction de ce refus, parce que AI. le maréchal n'avait pas cru devoir m'associer à la sollicitation de cette faveur.
La revue passée, je retournai chez moi, où je fus visité par M. le comte de Dhona-Lauch, parent de ma digne hôtesse de Sassen ; il m'offrit d'être mon cicérone dansKœnigsberg, ce que j'acceptai avec empressement; il me lit voir ce qu'il y avait de plus intéressant, entre autres le château, qui avait appartenu autrefois à l'Ordre teutonique et qui était devenu depuis une résidence royale. Il y avait une belle bibliothèque, où on me fit lire plusieurs lettres autographes du Grand Frédéric au général Lamotte-Fouquet, écrites en français fort lisiblement et d'un style très amical. Elles étaient datées de novembre et décembre 1750 et de janvier 1751.
J'ai beaucoup vu à Kœnigsberg, outre le comte de Dhona-Lauch, M. le président d'Auerswald et Mme la conseillère de Schonen, sa fille, parents de ma bonne hôtesse de Sassen.