‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 23 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cantonnements en Prusse. — Je suis nommé baron de l'Empire. — Fête de l'empereur Napoléon sur les bords de la Vistule. — Entrevue d'Erfurt. — Mou régiment rend les honneurs à l'empereur Alexandre. — Retour momentané eu France. — Campagne de 1809. — Prise de la ville et du château d'Ebersber<j par le 2()e. — Colloque avec l'Empereur, à la suite de ce combat. — Bataille d'Essling. — J'ai le pied coupé par un boulet. — Je suis nommé général. — Mon séjour à Vienne. — Retour en France à la fin de 1809.

Xous quittâmes la vieille Prusse dans les premiers jours de juillet pour venir cantonner sur la rive gauche de la Passarge; mon régiment fut établi à Braunsberg, où nous arrivâmes le 1er août. Je logeai chez le médecin Zeiliger, vieillard fort respectable dont j'eus à me louer. 11 avait été chirurgien-major de la garde du roi de Prusse. Il aimait son pays, c'est assez dire. Nous •eûmes des égards l'un pour l'autre ; mais nous ne nous vîmes pas.

Ce fut pendant le séjour de trois mois et demi que nous finies dans cette ville que nous vîmes passer M. le comte Tolstoy, lieutenant général au service de Russie, envoyé par l'empereur Alexandre comme ambassadeur près de l'empereur des Français. Il fut

reçu avec les honneurs dus à son caractère. Un piquet de mes carabiniers fut mis à sa porte; mon général de brigade, le baron Ledru, convoqua les chefs du 2Ge pour Taccompagncr dans une visite qu'il voulait faire à M. l'ambassadeur, après lui avoir préalablement fait demander s'il voulait bien nous recevoir, ce qu'il agréa de la meilleure grâce du monde. Il prit la peine de faire descendre ses malles pour faire une toilette. Xotre général l'invita à dîner. Pendant le repas, on parla guerre : l'ambassadeur, qui venait de commander un corps d'armée, dit très poliment qu'il était impossible d'avoir affaire à des troupes plus braves qu'aux troupes françaises; que leur tactique était surtout si savante qu'elle contribuait beaucoup à leurs succès; qu'il avouait avec franchise que les Russes avaient beaucoup acquis à guerroyer contre elles, mais qu'ils étaient encore fort éloignés d'avoir leur science, et qu'il fallait encore au moins deux campagnes à leurs généraux, contre d'aussi redoutables adversaires, pour pouvoir entrer en parallèle. Il ajouta qu'il aiait été honteux pour son compte d'échouer dans un combat qu'il avait eu à soutenir le 6 février, avant-veille de la bataille d'Eylau, attendu qu'il était en force bien supérieure; qu'il y avait perdu quatre pièces d'artillerie, le champ de bataille et plus de quatre mille hommes tués où blessés. Le général Ledru, qui souriait pendant le récit en me regardant, dit à l'ambassadeur : « Voilà ce colonel à qui vous avez eu affaire, et qui n'a pas moins à se plaindre de vos troupes, qui se sont conduites avec la plus grande bravoure; il a bien failli pour son

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compte rester sur la place, » L'ambassadeur me lit mille compliments que je ne considérai que comme tels, el lorsquon se leva pour prendre le café, il vint me prendre la main, m'embrassa en me disant : Tout sauvages que l'on dit que nous sommes, nous n'en savons pas moins honorer la bravoure et le mérite dans nos ennemis.)? Il me pria d'être bien persuadé de cette vérité. Je lui répondis par un compliment pour lui personnellement et pour l'armée russe.

Pour ne plus revenir sur ce combat de Iloff, je vais rapporter une anecdote relative au 2Ge léger, que le lecteur appréciera.

Après la paix de Tilsitt, l'Empereur se rendit à Paris, où il fut complimenté par tous les grands corps de l'Etat. La Cour de cassation se présenta, et après la harangue de son président et la réponse du prince, un des conseillers de cette cour, M. Brillât-Savarin, dit à l'Empereur : « J'ai un frère qui a été assez heureux pour prendre part à cette glorieuse campagne. — Dans quel régiment? — Sire, il est chef de bataillon au 26e d'infanterie légère. — Bien! répliqua l'Empereur; c'est un régiment qui a fait des merveilles sous mes yeux à Lubeck, près d'Eylau, et à Eylau. »

Je reviens à M. l'ambassadeur. Le dîner fini, nous raccompagnâmes jusqu'à sa voiture : j'ai beaucoup regretté de ne l'avoir pas vu à Saint-Pétersbourg lorsque j'y fus envoyé en 1812.

Pendant mon séjour à Braunsberg, mes occupations militaires n'étaient pas tellement multipliées que je ne pusse trouver quelques moments pour visiter les en-

virons. Le 17 septembre, je fus à Fraunberg (Vieille- Prusse), petite ville bâtie près de Frichshoff, où j'avais un demi-bataillon cantonné; cette ville est devenue d'une célébrité européenne par le résidence de l'astronome Copernic et où il mourut en 1543, à l'âge de soixante-treize ans. Il était chanoine de la cathédrale, et le chapitre dont il était membre lui éleva dans cette église un tombeau qui est entretenu avec soin. On montre encore une petite chambre dont il faisait son observatoire et que j'ai visitée avec le plus vif intérêt. Je fus rendre mes devoirs à M. de Hatteu, évêque suffragant de l'évêché de Diane, en Afrique, et à M. de Mathi, émigré français, fort aimables tous deux et très instruits ; j'avais plusieurs fois reçu leur visite à Braunsberg.

Avant de quitter ces parages, il faut que je rapporte un fait qui caractérise on ne peut mieux l'esprit des militaires prussiens. Un jour, mon général me proposa une promenade vers le village où étaient canionnés les hussards d'avant-garde de l'armée prussienne. Nous allâmes jusqu'à leur vedette, car ces messieurs se gardaient comme si nous étions encore en guerre. Nous fûmes aperçus par des officiers du régimeut qui était, autant que ma mémoire peut me le rappeler, les hussards de Zeckler. Ces officiers nous abordèrent très poliment et nous invitèrent à gagner leur cantonnement, qui était à trois cents toises environ, nous assurant que leur colonel serait très flatté de l'honneur que nous lui ferions. Nous acceptâmes et nous fûmes en effet très bien reçus. Le puuch fut à l'instant même commandé

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el bientôt servi. La conversation, qui s'animait à mesure de la disparition des verres de punch, tomba sur les actions de guerre; ces messieurs ne tarirent pas sur leurs glorieux faits d'armes et, s'échauffant de plus en plus, finirent par dire que l'armée prussienne n'avait jamais été battue. La position de ces messieurs, qui manœuvraient à notre commandement, aurait du leur faire comprendre que nous savions à quoi nous en tenir. Nous nous contentâmes, le général et moi, d'échanger un regard, *et nous laissâmes ces braves se pavaner tout à leur aise ; nous étions chez eux et nous n'avions pour escorte que deux domestiques. Cette fanfaronnade est parfaitement en harmonie avec ce que m'ont dit plusieurs fois les dames prussiennes ellesmêmes. Elles étaient généralement étonnées de la modestie des officiers français et disaient que, si les leurs en avaient fait autant que nous, ils seraient inabordables, puisque battus et vaincus comme ils étaient, leur vanité et leur orgueil ne se pouvaient supporter. Ceci et l'aiguisement des sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur français à Berlin n'a pas besoin de commentaire; le lecteur est suffisamment éclairé sur le caractère de nos belliqueux voisins.

Je mis à profit mes loisirs en allant faire une visite à Mme de Dhona, quoique je fusse à quinze lieues de chez elle; je fus reçu à bras ouverts et restai quarante-huit heures auprès de ces dames. J'avais parcouru les campagnes, où Ton était en pleine moisson; la comtesse me fit remarquer combien j'avais eu raison de lui permettre d'ensemencer ses terres, car, dit-elle,

celte récolte est encore pour vous; elle est déjà mise en réquisition. Cette nouvelle me contrista. Je fis mes adieux à mes anciennes hôtesses, bien persuadé que je ne devais plus les revoir.

Nous levâmes nos cantonnements sur la Passarge le 19 novembre pour nous retirer sur la Vistule. Notre première étape étant à Fraunsberg, M. de Hatten me demanda pour loger chez lui; nous nous quittâmes le lendemain matin fort satisfaits l'un de l'autre. Le 20, nous nous dirigeâmes sur Elbing, où nous arrivâmes qu'il faisait presque nuit. Je conduisis mon régiment sur la place, en face du logement de mon général de division. Je fis faire une fausse manœuvre parce que je rencontrai des obstacles que je n'avais pas aperçus d'abord et qui étaient des mares d'eau; puis je donnai l'ordre du départ pour le lendemain. En ce moment un aide de camp du général vint me donner Tordre de me rendre chez lui avec mes chefs de bataillon. Je crus d'abord que c'était pour me reprocher de n'avoir pas su tirer parti de mon terrain; mais cette idée s'évanouit bien vite, le général Legrand n'était pas si vétilleux. Nous trouvâmes dans son salon tous les généraux et officiers supérieurs de sa division, qui devaient dîner chez lui. C'étaient MM. les généraux Ledru et Lamartillière; l'adjudant-commandant Cosson, chef d'étatmajor; les colonels Ravier et Blamontet leurs chefs de bataillon. Aussitôt que le général de division me vit, il vint à moi et me dit : « Colonel, il y a bien longtemps que je ne vous ai vu; je suis bien aise que notre première entrevue ait lieu en présence de tous ces mes-

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sieurs. » Ce début, qui me semblait étudié, m'intrigua. "Je vous apprends que nous perdons notre général en chef le maréchal Soult. Il partira incessamment pour le Portugal; il m'a chargé de faire ses adieux aui chefs d'une année qu'il affectionnait. Vous, colonel Pouget, vous avez été particulièrement distingué par le maréchal; il m'a expressément chargé de vous témoigner son extrême salisfaction de votre manière de servir et de vous dire (|iril n'avait jamais eu que voire éloge à faire; que vous aviez totalement régénéré votre régiment; qu'il vous citait à son armée comme un modèle; <?]u'il regrettait de ne pouvoir vous le dire de vive voix, mais qu'il me chargeait d'être son interprète, ce que je fais avec grand plaisir en présence de tous les chefs de ma division, et comme une justice que je vous rends aussi personnellement. »

Je ne pus entendre des choses aussi flatteuses sans éprouver la plus vive émotion; il me fut impossible d'y répondre. Je cachai cette émotion dans mon mouchoir, et, au moment où je retrace cette entrevue (1838, vingtneuf ans après), j'en éprouve encore assez pour être obligé de poser la plume et de remettre ma narration au lendemain.

Le 21, nous nous arrêtâmes à Christbourg, où nous restâmes quelques jours pour donner le temps de nous préparer des cantonnements sur la rive gauche de la Vistule, cantonnements qui devaient avoir une certaine durée. Je logeai chez lemajordeZobser, où je ne trouvai d'abord que madame et mademoiselle sa sœur. M. de Zobser ne se présenta qu'au bout de quelques jours.

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