‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 24 sur 53 · SOUVENIRS DE GUE II RE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE GUE II RE

Madame m'offrit sa table moyennant une indemnité convenue, ce que j'acceptai ; la ville m'en donnait une en argent. Nous quittâmes, dix jours après, ce cantonnement pour passer la Yistule, dont nous n'étions qu'à six lieues. Après avoir passé par JUarienbourg, ancienne résidence des chevaliers teutons, et traversé la belle et fertile île de Nogat, formée par un embranchement de la Vistule, nous arrivâmes à Dirschau, petite ville où je fis provisoirement ma résidence. Comme je ne connaissais nullement le pays, je fus obligé d'envoyer un adjudant-major à la découverte avec mission de me dresser une carte, tant bien que mal, afin de pouvoir cantonner convenablement mon régiment. Je chargeai de ce travail M. Bourgnon, qui en quatre jours parcourut plus de vingt lieues et me fit une carte qui indiquait exactement la position des villes, villages, maisons isolées; le nombre de leurs habitants, leurs ressources; enfin je fus à même de faire un travail tellement sûr que je n'eus rien à y changer pendant l'espace de huit mois que durèrent nos cantonnements. Je quittai ensuite Dirschau, où mon général de brigade vint s'établir, et j'allai me caser de préférence au hameau de Dalwin, dans lequel il y avait une jolie propriété appartenant à un homme fort riche, qui faisait valoir ses terres à l'aide d'agents sur lesquels il exerçait une active surveillance. M. Plhenn jouissait d'une telle aisance qu'il tenait dans ses écuries quatre superbes chevaux de voiture qu'il faisait atteler tantôt à une berline, tantôt à une calèche ou à des traîneaux. Je fus bien reçu chez luietassez bieninstallé; j'auraispuchoi-

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sir mieux, mais j'avais huit chevaux qui étaient parfaitement bien soignés el que je ne voulus pas déranger. En me plaçante Dalwin, j'avais encore un autre motif

pour y rester que je De perdais pas de vue; c'était TaCtivilé de nia correspondance avec mon général de brigade et mes chefs de bataillon; j'évitais des contreinarches et des lenteurs dans le service. Ce mobile a toujours été assez puissant sur moi pour le préférer à mon bien-être.

Entre Dalwin el Dirschau, il y avait un petit hameau où lime la comtesse de Mloska faisait sa résidence; elle occupait un château couvert en chaume et n'ayant qu'un rez-de-chaussée, avec ses six filles,. une institutrice française et une demoiselle polonaise, noble mais pauvre, pour les servir. Dans ce pays, la noblesse pauvre ne déroge pas en servant d'autres nobles. Il y avait d'ailleurs de nombreux domestiques, tant hommes que femmes, pour les ouvrages plus pénibles. J'avais assigné ce cantonnement à un capitaine, très brave et digne homme, que j'avais fait le protecteur de ces dames, qui l'aimaient et l'estimaient beaucoup. Cette portion de pays que nous habitions et qui avoisinait Dantzig était autrefois Pologne et fut donnée à la Prusse, lors du partage de ce malheureux royaume; aussi l'amalgame des deux nations ne put-il jamais s'opérer : elles se détestaient cordialement. Dans le cours de mes visites de voisinage, je fus très froidement reçu chez les Prussiens et très chaudement chez les Polonais, qui me fêtèrent alternativement, entre autres Mme la comtesse de Mloska; M. le comte de Trem-

beski ; M. le comte de Piwniski, en son château de Spengawski ; M. de Pauvlanski, grand vicaire de Poméranie à Stenslauw.

Mon général de brigade (Ledru), avec qui j'étais en correspondance journalière, sachant que je ne mangeais que du mauvais pain de seigle et de la mauvaise viande, eut la bonté de m'envoyer tous les jours d'excellents vivres dont mes hôtes profitaient plus que moi, puisque nous mangions à la même table, qu'ils devaient entretenir à leurs dépens. J'avais des officiers logés à proximité de lacs, qui m'envoyaient très souvent de fort beaux poissons; d'autres, qui étaient chasseurs, m'envoyaient du gibier; j'avais une garde que je faisais chauffer, ainsi que mes domestiques et mes appartements, par le bois tiré des forêts qui m'avoisinaient. On voit combien j'allégeais la dépense que mes hôtes auraient été obligés de faire pendant mon séjour chez eux. En revanche, M. Plhenn me faisait boire d'excellents vins, de bon café et de fines liqueurs. Nous prenions aussi du porter, venu d'Angleterre par Dantzig; cette sorte de bière ne se buvait que dans des verres à pied, comme il est d'usage pour les vins étrangers. Mais ce qui charmait le plus mon hôte, c'est que lorsqu'il était frappé de réquisition pour la consommation de l'armée, je chargeais mon secrétaire, qui était fort intelligent, de veiller à ce que les employés n'eussent que le montant net de la réquisition, ce qui les déconcertait fort et satisfaisait beaucoup mon hôte. Avant mon arrivée, c'était un vrai brigandage; ils n'étaient contents que quand ils emportaient le double

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de ce qui était requis, dont ils faisaient leur profit, (les employés riaient furieui contre moi, mais ils m'ont

jamais osé se plaindre.

La famille de 51. Plhenn se composait de sa femme et de cinq enfants dont l'aînée, qui était une fille, avait seize ans; ils avaient une institutrice prussienne qui parlait fort bien le français et qui lavait enseigné aux enfants. La maison était assez jolie, recouverte en ardoise et isolée des écuries et des immenses engrangements renfermés dans la même cour. La vue principale donnait sur un assez vaste jardin dessiné à Tanglaise. Tous les officiers qui venaient me voir dînaient avec nous; l'heure était commode, nous nous mettions à table à midi et nous soupions à sept heures.

Ce fut dans ce cantonnement que je reçus du prince Berthier, major général de l'armée, l'avis que, par décret du 17 mars 1808, l'Empereur m'avait nommé baron de l'Empire, avec don d'une dotation en fonds de terre en Ueslphalie, d'un revenu de 4,000 francs net, toutes charges et frais d'exploitation déduits. Lorsque celte nouvelle fut connue de mes hôtes, ils s'en réjouirent comme si elle eût concerné le chef de la famille lui-même. Ils voulurent donner un grand dîner suivi d'un bal. En revanche, la fête du fils aîné étant arrivée peu de temps après, je lui fis présent d'une belle montre en or.

J'étais souvent appelé à Marienbourg pour y présider le conseil de guerre; quand le temps était mauvais, mon hôte m'y faisait conduire dans une voiture à quatre chevaux, ou dans un traîneau dans le temps des

neiges. Mais quand il faisait beau, je préférais faire la route à cheval. Je passai ainsi huit mois fort agréablement.

Ce fut dans l'hiver de .1807 à 1808 que j'éprouvai un accident qui eut pu avoir des suites très graves. J'étais venu de Dirschau à Marienbourg pour présider un conseil de guerre; j'avais dîné chez le général de division et passé le reste de la soirée chez mon ami l'adjudant-commandant Cosson. En rentrant chez moi par une uuit fort obscure et longeant les maisons de très près, je tombai d'une hauteur de neuf à dix pieds dans une descente de cave qui n'avait ni volets ni parapets. Je restai sur le coup un quart d'heure environ sans entendre passer quelqu'un que je pusse appeler pour me donner des secours. Je me remis assez pour remonter les escaliers de pierre sur lesquels je m'étais meurtri tout le corps, fracassé les deux bras et donné un coup horrible à la tête. J'arrivai chez mon hôte, où je reçus tous les soins possibles; le lendemain on me plaça dans une voiture pour me ramener à Dirschau, où j'achevai de me guérir.

Ce fut à cette époque que Mme Pouget vint me rejoindre; elle fit le voyage avec sa femme de chambre et accompagnée d'un capitaine du régiment qui était au dépôt à Strasbourg. Lorsqu'elle eut passé Dantzig et qu'elle fut arrivée au premier village occupé par le 26e, l'officier qui y commandait s'empressa de l'accueillir, de lui offrir des rafraîchissements et de lui procurer des chevaux de relais. Je fus au-devant d'elle et j'eus un plaisir inexprimable à la presser dans mes

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bras; il y avail trois ans que je ne l'avais vue! Mlle éprouva |mmi d'ennui dans mon cantonnement; nous

faisions souvent des promenades en voilure et recevions de nombreuses visites soil des officiers du régiment, soit des propriétaires voisins. Dans les premiers jours de juillet, je la conduisis à Dantzig, où elle fut accueillie par le comte Rapp, gouverneur, qui nous invita à dîner, et par le général baron McnarJ. commandant la place. Ce fut pendant cette courte absence (jue Tordre d'aller baraquer sur les hauteurs de Hewe arriva à mon cantonnement. Je m'étais mis en mesure pour ce changement prévu d'avance ; j'avais fait construire la carcasse de ma baraque et il n'y avait plus qu'à la monter.

Ce fut encore pendant mon séjour à Dirschau que je reçus Tordre de former cinq bataillons de trois dont le régiment était composé. Ce travail exigeait une grande attention pour faire les divisions prescrites par Tinstructiou. Peu de régiments obtinrent l'approbation du général en chef et de l'inspecteur aux revues du corps d'armée. Je fus assez heureux pour remplir leurs intentions, et il fut mis à Tordre de l'armée que le régiment qui remplissait le mieux les vœux du ministre de la guerre était le 26e d'infanterie légère; qu'il serait conséquemment pris pour modèle par tous les régiments d'infanterie de l'armée. Il est vrai de dire que je fus parfaitement secondé par le capitaine Gimont, chargé de la tenue des contrôles, officier aussi intelligent que brave, et qui eut une grande part dans cette minutieuse opération.

Immédiatement après notre retour de Dantzig, je

donnai des ordres pour la levée de mes cantonnements. Le lieu sur lequel le camp fut tracé dominait Mewe, qui se trouvait entre ce camp et la Vistule, qui baignait cette petite ville située sur la rive gauche du fleuve. Mes sapeurs furent chargés de dresser ma baraque; elle fut conduite sur les lieux par les chevaux de culture de mon hôte. Le jour de notre départ, M. et Mme Plhenn voulurent nous accompagner jusqu'à l'abbaye de Pelplin, où nous devions coucher. Mme de Mloska et trois de mesdemoiselles ses filles voulurent aussi nous couduire jusqu'à l'abbaye, où nous arrivâmes dix maîtres contenus dans deux berlines et la calèche de ma femme. M. et Mme Plhenn, quoique protestants, furent aussi bien reçus que Mme la comtesse de Mloska, ardente catholique romaine, très proche parente de M. l'archevêque de Gnesen. Nous dînâmes fort bien, et la musique du 26e se fît entendre pendant le repas. Toutes ces dames couchèrent à l'abbaye, et, s'il y eut infraction à la règle, elles en furent bien punies, car elles furent si mal couchées et tellement rongées de vermine qu'elles ne purent fermer l'œil de la nuit.

Le lendemain, après le déjeuner, nous primes congé de notre aimable escorte, avec projet de la part de tous de nous revoir au camp. M. le comte Legrand avait eu l'extrême bonté de faire marquer le logement de Mme Pouget dans Mewe, et il avait été parfaitement choisi. Il m'avait dit en riant que je pourrais tenir compagnie à ma femme, comptant assez sur mon zèle pour me trouver au camp et y rester autant que j'y jugerais ma présence nécessaire. Les habitants devaient

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nourrir leurs hôtes ou leur donner une rétribution 60 argent. Les magistrats de la ville en avaient li\é le montant, qui était relatif au rang du militaire logé. Mon propriétaire lut taxé à quatre thalefs par jour, ou treize francs, (l'était un vieux célibataire fort riche qui ne lit point de réclamation. Le chauffage et l'éclairage devaient aussi nous être fournis.

Malgré mon logement en ville, ou n'en travailla pas moins avec beaucoup d'activité à ma baraque ; elle était spacieuse et se composait d'une grande pièce d'entrée suffisante pour réunir au besoin tous les officiers du régiment; au fond de cette pièce, il y avait deux grands cabinets de travail, l'un pour moi, l'autre pour mon secrétaire; il y avait aussi une cave et un grand grenier. A vingt pas en arrière, j'avais une assez vaste remise pour ma voiture et mes chevaux quand il plaisait à ma femme de venir au camp. Devant, j'avais fait établir un banc et deux guérites pour mon factionnaire, de manière à l'abriter de quelque côté que vint la pluie. J'avais fait apporter quatre ou cinq cents sapins qui furent plantés en avenue et en diverses allées pour parvenir à ma baraque; elle était elle-même environnée d'arbres de moindre dimension qui formaient une sorte de jardin anglais. Cette espèce de bocage était peuplé d'oiseaux privés que les soldats y apportaient journellement. Il y avait entre autres une pie qui était tellement familière qu'elle nous suivait partout; elle volait tout ce qu'elle trouvait; un jour, ayant trouvé un canif, elle l'alla porter dans le grenier.

La toiture de ma baraque était de chaume et se ter-

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