‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 26 sur 53 · SOU VE XI IIS DE GL'ERHE · texte numérisé non relu

SOU VE XI IIS DE GL'ERHE

des troupes sur ce point qu'elle avait choisi exprès pour ne déranger personne. Je dis à l'Empereur que ma présence à Neuenbourg avec mon régiment était une prévision de mon général de division. Il passa devant la troupe et me dit qu'il verrait avec plaisir les officiers au cercle, que je fis aussitôt former. En le parcourant il dit à ces messieurs les choses les plus honorables sur la bravoure des troupes françaises, sur la gloire qu'elles ne pouvaient qu'acquérir sous l'illustre capitaine qui les commandait et qui ne faisait que se montrer pour vaincre. Il s'arrêta étonné devant un capitaine qu'il reconnut pour l'avoir vu après la bataille d'Austerlitz, puis devant un second, un troisième et un quatrième qui avaient effectivement été faits prisonniers de guerre à cette bataille. Xous admirâmes silencieusement la prodigieuse mémoire du prince, qui les avait entrevus un quart d'heure à peine à cette époque et qui les avait recommandés spécialement à un de ses aides de camp. Lorsqu'il eut pris la résolution d'abandonner l'Autriche à sa destinée, il renvoya ces officiers à leur corps, sans échange.

Après avoir parcouru le cercle et m'avoir fait compliment sur la tenue et l'air martial de mes soldats, Sa Majesté voulut bien accepter ce que les faibles ressources du pays me permettaient de lui offrir et me dit que ce qu'elle désirait le plus était une tasse de thé. Nous l'accompagnâmes à pied jusqu'à la ville; nous marchions à sa hauteur, comme elle nous l'avait ordonné. J'étais à sa droite, mes chefs de bataillon à sa gauche et tous trois le chapeau à la main. Le prince

nous dit de nous couvrir, ce que nous refusâmes en nous inclinant. « Eh bien! messieurs, puisque vous ne voulez pas vous couvrir, je vais aussi tenir mon chapeau

à la main. » Il fallut bien obéir a lois.

L'Empereur trouva à sa porte une garde d'honneur

qui nous avait devancés, et clans la salle à manger une collation qui lui était préparée; le thé ne se lit pas attendre; il y mêla nu peu de lait et y mouilla un ou deux échaudés. Le grand maréchal et nous primes debout du vin et quelques bagatelles d'après Tordre de l'Empereur. Pendant sa collation, il nous dit qu'il se trouvait heureux de la bonne harmonie qui régnait entre notre Empereur et lui; que les deux grandes nations française et russe élaient faites pour s'estimer et veiller à la tranquillité de l'Europe ; qu'il mettait au nombre de ses plus beaux jours celui où il avait vu pour la première fois l'empereur Napoléon sur le Xiémen, et qu'il espérait un maintien de cette bonne intelligence qu'ils allaient sceller à Erfurlh. Le prince nous quitta en continuant à me dire les choses les plus flatteuses et nous laissa charmés de son amabilité. Lorsqu'on lui dit que je montais à cheval, il m'ordonna positivement de rester; mais il céda lorsque je lui fis observer que c'était pour rejoindre mon régiment, qu'il fut très agréablement surpris de voir border la haie. Il ordonna à son cocher d'aller au pas et salua la troupe, qui répondit par des cris de : ce Vive l'empereur Alexandre! » La revue passée, nous nous mîmes en devoir d'escorter pendant quelque temps Sa Majesté, qui fit arrêter tout court, nous remercia en ajoutant qu'il

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ne ferait pas un pas de plus si nous ne rétrogradions.

Ainsi se passa la réception que nous fîmes à l'empereurde Russie etàson frère, le grand-duc Constantin, au premier poste de l'armée française. Xous restâmes enchantés de l'affabilité, de la bonté etde la simplicité de ce souverain; son frère ne lui ressemblait ni de manières ni de figure ; il avait quelque chose de franc, de militaire et d'encourageant même qui plaisait beaucoup, mais qui eût eu son danger, si Ton eût oublié un seul instant les égards et le respect dus à sa haute position.

Je retournai au camp immédiatement après le passage de l'Empereur et rendis compte au général de division. Le camp et la ville n'offrirent rien de remarquable jusqu'à la fin des conférences entre les souverains. Dans cet intervalle, je fus atteint d'une fièvre violente avec transport au cerveau. Dans mes accès, je me mettais sur mon séant et je commandais mon régiment, que je croyais tenir à la manœuvre; je gesticulais et y mettais une telle action que j'en étais couvert de sueur. Mon chirurgien-major, qui était fort habile et avait particulièrement étudié ces sortes de fièvres, rassura ma femme, qui était fort alarmée, et me guérit en peu de temps à l'aide de quinquina. J'étais tout à fait rétabli pour la fin des conférences.

Le retour de l'empereur Alexandre fut annoncé au géuéral de division; il devait suivre la même route qu'à son premier passage, mais les troupes ne furent plus déplacées. Il y avait entre Neuenbourg et le pont volant sur la Vistule une auberge d'une assez belle

apparence où le général Legrand avail envoyé des provisions pour y faire préparer par son cuisinier le meilleur repas possible pour les princes russes. Le général s'était fait accompagner par les généraux el chefs de

corps de sa division pour les recevoir. Ils passèrent tous deu\ le même jour, le grand-duc précédant l'Empereur de quelques heures. Il reçut dans sa voiture les compliments du général, s'excusant de ne pouvoir arrêter, el annonça le passage immédiat de son frère. L'Empereur arriva en effet entre huit et neuf heures du soir; nous étions tous devant la porte de l'auberge. Le grand maréchal Tolstoy fit arrêter la voiture, qui roulait sans bruit sur le sable d'une fort belle route, et dit au général que l'Empereur dormait profondément et qu'il n'osait l'éveiller. Le général dit qu'il avait fait préparer un dîner pour Sa Majesté et qu'il regrettait beaucoup de ne pouvoir le lui offrir. M. de Tolstoy parut aussi contrarié que nous du sommeil de son maître, mais n'en pria pas moins le général de les laisser passer, craignant que l'Empereur, qui avait l'intention de se rendre le plus tôt possible dans ses Etats, ne trouvât mauvais ce temps d'arrêt. Nous montâmes à cheval pour escorter la voiture jusqu'au pont, où nous savions qu'il faudrait que Sa Majesté descendît pour traverser la Vistule; ce qui arriva en effet. L'Empereur fut fort étonné lorsque son grand maréchal lui présenta. l'étatmajor de la division française; il accueillit le général Legrand avec distinction (1), salua tout le monde et

(1) Le général Legrand était très bel homme de taille et de figure.

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