S0UVEX1KS DE GUERRE
nous dit qu'il quittait notre Empereur, et qu'il l'avait laissé en bonne santé. Il regretta qu'on ne Tait pas éveillé plus tôt, ajoutant qu'avec l'appétit qu'il ressentait il aurait fait honneur au dîner qu'on lui avait préparé. Le général lui ayant fait observer qu'il n'était qu'à un quart de lieue de la maison où on l'avait attendu, il hésita un instant, puis il dit qu'il craindrait de s'oublier au milieu de cet entourage de braves et remercia définitivement. Ce fut en jetant au coup d'œil sur le cortège du général de division que l'Empereur me vit et qu'il eut la bonté de me faire un salut de la main. Pendant qu'on faisait monter sa voiture sur le pont, il nous parla des plaisirs dont notre Empereur l'avait fait jouir à Erfurt, mais pas un mot sur le résultat des conférences, ce que nous regardâmes comme d'un mauvais augure. Il n'eût sans doute pas manqué de nous dire que tout s'était bien passé et que la paix était pour longtemps assurée à l'Europe. Nous en conclûmes tous, avant d'avoir quitté le prince, que nous nous reverrions encore sur le terrain. En traversant la Vistule, l'Empereur pria le général de division de lui donner par écrit les noms de tous les généraux et colonels qui étaient autour de lui, et se dirigeant vers moi il me mit la main sur l'épaule en recommandant que mon nom soit écrit d'une manière différente, afin qu'il puisse le distinguer des autres. L'adjudant-commaudant Gosson, qui avait exécuté les ordres de l'Empereur, me dit après le départ de Sa Majesté qu'il m'avait signalé d'une façon toute particulière, qu'il avait écrit mon nom en lettres majuscules, et qu'il
m'en faisait son compliment. Comme la plus grande
union régnait entre nous Ions, nous rimes fort de la plaisanterie de Cosson, tout en devisant sur le motif qui avait fait demander nos noms par l'Empereur. Le général Legrand, qui s'amusail de nos conjectures, nous dit qu'il ne pouvait être question (|uc de quelques décorations russes <|ue l'autocrate était sans doute dans l'intention de nous donner. Mais nous ne vîmes rien venir; comme il n'était pas content des conférences, il fit ses réflexions. Nous retournâmes à notre poste après avoir bien gaiement mangé le dîner préparé pour Alexandre. La belle saison se passait et, en attendant la levée du camp, nous faisions de belles promenades en voiture ou à pied aux environs de Mewe. Un soir nous nous aventurâmes sur le bord de la Vistule; nous étions à pied; le terrain devenait difficile et la rive escarpée. La Vistule coulait profonde au pied de cet escarpement. Je voulais rétrograder, ainsi que le commandant Brillât, qui nous accompagnait; mais ma femme, qui marchait la première, ne le voulut pas, espérant que ce mauvais pas ne se prolongerait pas. La nuit approchait, la terre roulait sous nos pieds, pas la moindre végétation à laquelle nous pussions nous accrocher; le péril était bien plus grand que celui que nous avions couru aux Apennins en allant au Monte fuoeo, car si le pied nous eût manqué nous roulions dans le fleuve sans espoir de secours; il n'y avait personne dans la campagne, ni habitations, et la nuit était presque close. Enfin la Providence nous tira de ce danger et nous nous promîmes bien de n'y plus revenir.
Nous reçûmes bientôt Tordre de lever le camp et de nous porter sur la rive gauche du Rliiu, ce dont nous fûmes fort satisfaits. J'écrivis aussitôt à mes anciens hôtes de Daluin pour qu'ils envoyassent prendre non seulement le mobilier qu'ils m'avaient prêté, mais aussi celui que j'avais acheté. Je fis don en outre à M. Plhenn de ma baraque, de ma remise et de différents accessoires. Je fus bien agréablement surpris de le voir arriver lui-même et j'eus le plaisir de l'embrasser et de le remercier avant de partir. Xous nous mîmes en route par un fort beau temps; j'étaît suivi par un cheval de bat chargé de deux énormes paniers, recouverts en cuir et fermant à cadenas, qui étaient remplis de comestibles et de bons vins. A moitié chemin de l'espace que nous avions à parcourir, je faisais serrer en masse par divisions puis mettre les armes en faisceaux, et nous restions une heure pour reposer la troupe, qui déployait alors le papier renfermant ses provisions pour se restaurer, ce qu'elle faisait avec cette gaieté habituelle au soldat français, pleine de saillies souvent très fines et très spirituelles. Ce moment de repos était aussi fort agréable pour ma femme, qui faisait ouvrir les paniers par sa femme de chambre et en extraire les provisions, dont elle faisait les honneurs à quelques officiers qu'elle me faisait inviter. Le tableau de cette halte aurait été digne du pinceau de quelque artiste de talent; c'était la scène la plus pittoresque que Ton pût voir. Elle avait presque toujours lieu dans une prairie ou près d'un bois.
Nous fûmes trente-cinq jours pour nous rendre à
Ochsenfurt, sur la rive gauche du Ifein, grand-duché de IVurtzbourg, après avoir éprouvé toutes sortes de variétés dans nos logements, étant tantôt bien ef tantôt mal, mais généralement mieux que mal. Le 13 novembre nous logeâmes chez M. le baron de Waldeau, propriétaire (rime verrerie, isolée dans les bois, qui dut à sa position de ne pas voir un soldat français ou allemand depuis les premières hostilités. Nous y fûmes parfaitement bien reçus et y trouvâmes bonne et nombreuse compagnie. Nos hôtes étaient fort aimables, et nous nous quittâmes le lendemain les meilleurs amis du monde. En revanche, nous fûmes logés chez M. le général prussien de Steinkeller, près de Friedeberg, qui nous fit assez froide mine, au point que je regrettai de ne pas m'être fait servir dans ma chambre. Il n'y avait sur sa table aucun liquide ni verres, comme c'est l'usage dans une partie de la nouvelle Marche. J'en fis demander, ainsi que du vin, dont il ne devait pas manquer dans le château d'un général. Notre hôte fit la grimace et trouva sans doute fort mauvais que je prisse une telle liberté; je ne m'en inquiétai guère. Le lendemain nous quittâmes ce triste castel sans le revoir, ce qui nous satisfit sans doute autant l'un que l'autre.
Nous passâmes à Custrin, où nous fûmes fort mal, puis à Lôbus, logés chez un bailli qui nous dédommagea amplement. En quittant Lôbus pour nous rendre à Mùlrose, nous passâmes si près de Francfort-surl'Oder que je ne pus refuser d'y conduire ma femme, qui désirait voir cette ville, célèbre par ses foires. Nous la trouvâmes si triste et si laide que nous n'y restâmes
qu'une heure. Le 22, nous allâmes à Luckau (Saxe), chez M. Beckk, négociant, qui nous reçut fort bien, en reconnaissance sans doute de ce que nous avions remplacé la couronne électorale de son souverain par une couronne royale. Dans toute la Saxe, on nous vit de très bon œil. Le 25, nous traversâmes l'Elbe pour nous rendre à Torgau, et de Torgau à Eulenberg, dans un château où nous fûmes servis par le maître de la maison, ancien valet probablemeut, car il en avait la tournure et les manières. Nous passâmes à Leipzig et visitâmes Weimar, d'où nous nous rendîmes àErfurth, célèbre par les conférences qui eurent lieu entre les plus grands potentats de l'Europe. Le 3 décembre, nous fumes à Arnstadt; ce fut dans ce bourg que, sur la recommandation de mes hôtes, j'attachai à mon service un jeune orphelin de quatorze à quinze ans dont je promis de prendre soin si sa conduite répondait au bien qu'on m'en disait. C'était uniquement une bonne œuvre que je comptais faire, n'ayant aucunement besoin des services de ce jeune garçon. Le 8, nous logeâmes à Schweinfurth, chez un riche négociant qui nous fit servir avec un luxe princier. Le 9, nous étions à Kiesiegen, à l'auberge de l'Ancre, aux frais de la ville, et où notre dîner fut détestable. Le bourgmestre, qui connaissait l'aubergiste, étant venu s'informer de la manière dont nous étions traités, s'indigna de la lésinerie de notre hôte et lui ordonna, pour notre déjeuner du lendemain, un repas splendide auquel il me pria de faire trouver une vingtaine d'officiers pour punir ce fripon, qui était fort largement indemnisé par la ville. Je me donnai ce
Dl G É v É il \ L n.\ RON POl G ET 130
plaisir; le déjeuner fui très beau el très gai; il n'y eu! que l'aubergiste qui (il grise mine. Vous arrivâmes le 10 à Ochsenfurst, où nous restâmes quinze jours aui
frais de la ville; nous étions logés dans une bonne maison bourgeoise. Ce fut dans celle petite ville du duché de Wurtzbourg, baignée par le Mein, que nous ressentîmes les premières rigueurs du froid. \ous la quillàmes le :2(> décembre pour nous rendre à Oppenbeim, sur la rive gauche du Rhin, en passant par Alayence. Nous allâmes visiter la résidence du prince-primat à Achaffenburg; on nous fit voir en détail son palais qui est fort beau. Nous passâmes aussi par Francfort. Il était curieux de voir, avant le passage du Rhin, les officiers et les soldats faire leur provision de sucre et de tabac; ou ne leur fit pas ouvrir leurs sacs, quoique sur ce point les douaniers fussent fort sévères. Je n'osai pas faire mettre du sucre dans ma voiture, qui ne fut pas plus visitée que le sac du soldat (I). Je reçus à Francfort la répartition des cantonnements pour mon régiment, et j'étais casé depuis douze jours à Oppenheim lorsque Tordre m'arriva de conduire mon régiment à Metz. A un quart de lieue de cette ville, nous trouvâmes le préfet et le maire qui vinrent complimenter le régiment de la part de l'Empereur et nous remettre des couronnes de laurier. Cet ordre devait être exécuté pour tous les régiments qui n'étaient pas rentrés en France depuis la levée du camp de Boulogne. Quelque temps après, la ville de Metz donna un grand dîner aux
(1) On payait alors le sucre G francs la livre en France.
généraux et au régiment; le lendemain, je fus instruit qu'un couvert d'argent avait disparu de la place que j'occupais. J'avais été servi par le jeune Allemand que j'avais pris à mon service à Arnstadt; il fut soupçonné d'être l'auteur de cette soustraction, et on découvrit qu'il avait trouvé un receleur dans un des juifs dont la ville abonde. Je fis administrer uue correction paternelle à ce petit drôle, qui passa en outre quinze jours en prison.
Rien d'étranger au service d'une garnison ne se passa à Metz pendant le séjour que nous y finies. Je fis venir mes deux fils et je présentai l'aîné à mes généraux, qui lui firent le plus gracieux accueil et lui parlèrent de son père dans les termes les plus aimables et les plus flatteurs; j'avais eu le bonheur d'acquérir l'estime de ces deux honorables chefs, qui saisissaient toutes les occasions de m'en donner des preuves. Je dois dire en retour que j'ai trouvé un grand agrément à servir sous leurs ordres.
On avait fait courir le bruit, à Metz, que notre division était désignée pour aller en Espagne; que ce n'était qu'une halte de repos que nous faisions. J'aurais été bien désolé que ces bruits se changeassent en certitude, car c'était une horrible chose que cette guerre d'Espagne où l'Empereur ne suivait pas son armée. On s'y battait à la manière des sauvages et souvent moins humainement. Tout le pays était hostile et chaque habitant, quel que fût son âge ou son sexe, un ennemi. On disait, d'un autre côté, que ces rumeurs n'avaient qu'un but politique et n'étaient répandues que pour
DU GÉNÉRAL BARON POUGÉTf 14!
donner le change au cabinet autrichien qui menaçai! déjà la Bavière el la France. Ceci était plus fondé. Mous ne lardâmes guère à recevoir l'ordre de franchir de nouveau le Rhin pour aller nous mesurer encore avec les Autrichiens. Nous quittâmes Metz fin de mars IXOî). J'obtins du général de division l'autorisation d'aller déposer ma femme à Nancy et mettre ordre à quelques allai res. Je rejoignis ensuite mon régiment à Savcrne pour entrer avec lui à Strasbourg.
Avant de continuer la relation de mes souvenirs, je dois faire remarquer à mes enfants pour lesquels j'ai pris la plume, que j'ai omis et du omettre une grande quantité de combats que je ne crains pas d'évaluer à deux cents au moins, dans lesquels on peut être atteint par un projectile quelconque comme dans une grande bataille et mourir sans gloire, comme si l'on avait été tué par accident. Combien de fois n'ai-je pas entendu siffler les balles et les boulets à mes oreilles quand j'étais àcbeval à la tête du régiment! J'y étais sans cesse le point de mire, car le soldat ennemi attache toujours une grande importance à atteindre un chef. Si j'avais pris note de ces combats, il aurait fallu que j'augmentasse de beaucoup mes écritures pour rapporter des choses n'ayant que peu d'intérêt. Une fois que l'on a atteint l'ennemi qui veut défendre le terrain pied à pied, l'on est tous les jours aux prises; c'est ce qui nous est particulièrement arrivé dans les campagnes de 1807 contre les Prussiens, de 1808 contre la coalition, de 1809 contre l'Autriche et de 1812 contre les Russes. La première, celle de 1 806, a été bien moins meurtrière ;
nous avons poussé devant nous les Autrichiens comme des troupeaux de moutons, que nous avons pris ensuite par milliers presque sans coup férir. Mais les grandes batailles qui étaient suivies de grands résultats, comme celles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, d'Eylau, d'Essling, de Wagram, de Smolensk, de Mojaisck, du passage de la Bérésina, de Lutzen, de Bautzen, de Dresde, de Leipzig, Hanau, Montereau, du Mont-Saint- Jean, de Toulouse et de Waterloo, étaient, elles, de vrais combats de géants. Je n'écris ni l'histoire de la Grande Armée, ni ce que chaque corps d'armée a fait particulièrement; mon intention est de donner simplement à mes enfants une idée de ma vie militaire et des travaux du 26e régiment d'infanterie légère, que je n'ai pas quitté un seul instant devant l'ennemi, pendant les quatre ans que je l'ai commandé en temps de guerre. Je n'ai pas besoin d'insister sur la véracité de mon récit; mes états de service pourraient d'ailleurs confirmer ce que j'avance; je ne crains point qu'on y ait recours. Je reprends ma narration.
Je rejoignis mon régiment à Saverne, et nous entrâmes à Strasbourg, où nous ne séjournâmes que quarantehuit heures, et nous continuâmes notre route sur Rastadt et Magstad, qui est proche de Stuttgard, capitale du royaume de Wurtemberg. Je proposai à un chef de bataillon d'aller nous promener jusqu'à cette résidence royale ; nous la parcourûmes, et le soir nous allâmes au spectacle où nous vîmes le roi qui nous regarda beaucoup. Il y était sans faste, sans entourage et dans une loge qui ne nous parut pas plus ornée que les autres;
DU GKN É Il A L il \ HO M POl GET, l 18
si je n'avais connu sa Majesté, je n'aurais pu la distinguer des autres spectateurs. On attendait à Stuttgard le maréchal Masséna qui était noirci généra] en chef;
il avait remplacé M. le maréchal Sonll. Le lendemain, en effet, comme le régiment Faisait route, il fut rejoint par le maréchal, qui lit arrêter sa voiture pour me prévenir (j u'il avait demandé au ministre que son neveu, qui était lieutenant, passât dans mon régiment; qu'il ne me demandait rien pour lui et qu'il l'abandonnait entièrement à ma justice. J'assurai le maréchal que son neveu serait le bienvenu, et que j'aurais l'œil ouvert sur lui. Cette manière d'agir était bien différente de celle de II. le maréchal Soult au camp devant Kœnigsberg.
Nous ne rencontrâmes l'ennemi qu'à la hauteur de Passau (Bavière). Nous remontions l'Inn, petite rivière qui se jette dans le Danube, et tandis que nous étions sur sa rive gauche, nous vîmes des Autrichiens sur le coté opposé dans la petite ville de Scharding. Le général de division me fit mettre en bataille vis-à-vis, pendant que notre artillerie lui envoyait quelques obus pour la faire évacuer. Il avait eu la précaution de faire suivre sa division par une grande barque qu'il avait envoyé prendre à Passau; il m'ordonna d'y placer vingt-cinq voltigeurs et un officier pour aller fouiller Scharding et chasser les troupes qui s'y trouveraient. Cette mission n'était pas sans danger, à cause des embuscades; l'ennemi nous avait montré de l'artillerie et nous avait envoyé des obus et des boulets qui ne nous firent aucun mal. Je m'étais porté de ma personne à
une cinquantaine de pas en avant de la ligne pour observer l'effet de nos projectiles sur la ville ; ils mirent le feu au clocher, que je vis s'écrouler, et j'entendis distinctement le bruit des cloches dans leur chute. J'étais dans cette contemplation quand un obus autrichien vint tombera trois pas de moi; je me jetai ventre à terre pour attendre dans une certaine anxiété son explosion, quand un chasseur de mon régiment, s'élançant sur la mèche qui devait mettre le feu à la poudre, l'arracha en se brûlant la main et me dit : ce Relevez-vous, mon colonel, il n'y a plus de danger. » Je ne pouvais rien y voir, parce qu'en ni3 jetant à terre le collet de ma capote m'avait entièrement recouvert la tête. Je laissai mes lunettes sur la place, où je ne songeai guère à aller les chercher. Ce petit événement avait attiré l'attention de tout le régiment qui, une fois le danger passé, s'en égaya et moi de même. J'eus occasion de récompenser plus tard celui qui s'était dévoué pour me sauver; c'était un vieux soldat qui n'en était pas à son premier acte de bravoure. Notre artillerie et la reconnaissance que j'avais envoyée à Scharding déterminèrent la retraite des Autrichiens, que nous ne rencontrâmes plus qu'à vingt lieues plus loin. Mes voltigeurs rejoignirent le régiment sans obstacle et nous continuâmes notre route sur Lintz, grande et belle ville que j'avais déjà vue plusieurs fois. Je m'acheminais surEbersberg en bon ordre et d'un bon pas, quand je vis arriver un cavalier de toute la vitesse de son cheval. C'était un aide de camp du maréchal Masséna qui venait m'apporter l'ordre d'accélérer la marche du régiment sur
Dl G i:\ KRAL \\.\ IW)\ POUCET. 14 >
Ebersbcrg, où l'ennemi était en force et dont nous
('lions encore à une demi-lieue. Je lui dis : Monsieur, je ne puis mener mon infanterie au trot, je marche d'un bon pas et je serai bien aise d'arriver dvec tout mon monde, n L'aide de camp repartit. .le m'arrêtai pour voir défiler le régiment; ce temps d'arrêt que je faisais assez souvent était compris de ma troupe; j'étais sur que chacun était à sou poste et à sa dislance, officiers et chasseurs. Au bout de dix minutes, arriva un second aide de camp avec pareille mission que le premier : u Vous voyez, lui dis-je, que nous ne pouvons aller plus vite; je ne forcerai pas cette marche, quels que soient vos ordres; veuillez dire à M. le maréchal que je veux arriver avec tout mon régiment. » En effet, l'ennemi voulait ou résister ou céder; dans le premier cas, il était urgent de ne pas laisser de lacunes dans l'ensemble; dans le second cas, je ne doutais pas que l'Empereur ne voulut le suivre partout où il se retirerait. Il était donc important de toute manière d'éviter une débandade.
Nous arrivâmes enfin. Notre premier obstacle fut le passage d'un pont sur la Traun qui avait au moins deux cents toises de longueur. Il avait été construit pour couvrir et passer ce torrent quand il débordait; ce pont aboutissait à Ebersberg, petite ville qui avait déjà été occupée par la division Claparède, du corps d'armée du maréchal Bcssières, laquelle l'avait abandonnée sans avoir fait aucune tentative sur le château, qui renfermait ciuq cents grenadiers hongrois. Lorsque le 2Ge arriva au pont, il fut canonné par une batterie de
146 SOUYEXIRS DE CUE1UIE
douze pièces placée sur une élévation en arrière et à gauche du château, pouvant battre le pont en le prenant en êcharpe. Je le fis passer au pas de course par le flanc et les hommes à distance, précaution qui ne m'empêcha pas d'en perdre sept ou huit; une l'ois à couvert, nous marchâmes à rangs serrés et toujours sur le flanc sans rencontrer ni amis ni ennemis. J'avais Tordre de me rendre promptemcnt au château et de m'en emparer; je n'en connaissais point les avenues, je n'étais guidé par personne, et je ne pouvais l'apercevoir parce qu'il était caché par des murs fort élevés et des maisons. IVous y aboutîmes par une rue étroite et formant des sinuosités telles que nous n'en étions plus qu'à vingt-cinq pas quand nous le vîmes. Nous fûmes accueillis par une décharge de mousqueterie partie de dessous la voûte d'entrée; mais ici il faut que j'essaye de décrire les lieux où nous nous trouvions. La porte principale de ce château était dans l'enfoncement d'une voûte haute de dix-huit à vingt pieds, large de quatorze à quinze sur autant de profondeur. Dans le fond se trouvait une forte porte en bois, à deux battants, au-dessus de laquelle il y avait une petite fenêtre garnie d'une grille formant de petits carrés de trois à quatre pouces, et de chaque côté de cette fenêtre étaient des meurtrières d'où l'on tirait sur nous à bout portant, ainsi que des carrés de la fenêtre. La marche de flanc droit que j'avais été obligé de conserver fît qu'il n'y eut que les trois premières compagnies du 1er bataillon qui souffrirent beaucoup. J'ordonnai aux sapeurs d'enfoncer la porte malgré le feu de l'ennemi, tirant sans
DU CE N ER IL \\ \ \\o\ POl G ET. I 11
cesse. Ce ne fui pas une chose aussi prompte ;i faire
qu'on pourrail le croire, cl pendant ce temps les morts s'amoncelaient. Ce fui monté sur des tas de cadavres que je donnai nies ordres. Je lis appeler un officier de voltigeurs que je connaissais comme tireur adroit, je le lis placer près de moi et lui lis passer des fusils tout chargés et armés qu'il rendait à mesure qu'il les déchargeait, et ne faisait autre chose que de tirer dans les meurtrières. Celte manœuvre, à laquelle avaient pris part plusieurs autres officiers et quelques bons tireurs, fut si prompte que le feu du château se ralentit bientôt; pendant ce temps les sapeurs faisaient des brèches à la porte; et d'un autre coté, plusieurs militaires de tous grades, entre autres le chef de bataillon Baudinol et le sous-lieutenant Gérard, s'étaient introduits dans le château par des soupiraux de cave. Ils se répandirent dans l'intérieur; le sous-lieutenant Gérard, en entrant dans une chambre par une porte, vit un grenadier hongrois d'une très grande taille qui entrait dans la même chambre par la porte opposée. Au même moment, les murs furent traversés par un boulet qui étonna les ennemis respectifs, et il y eut un temps d'arrêt; puis le grenadier se rendit. En cet instant, les portes du chàteau furent brisées et donnèrent entrée au régiment, qui fit prisonniers cinq cents Autrichiens. L'officier de voltigeurs que j'avais exposé à une mort presque certaine était le lieutenant Guyot, le même qui avait été commandé pour aller explorer Scharding quelques jours auparavant.
Le château pris et l'ennemi en retraite, je réunis
mon régiment en avant du château sur la route d'Ens. Le général de division, qui me trouva à cheval, me dit que beaucoup de militaires s'étaient portés en avant, ce que le maréchal ne voulait pas; qu'il fallait Icsarrêter et faire occuper le premier village sans qu'il soit permis de le dépasser. Je me portai vivement sur ce point, qui était à une lieue d'Ebcrsberg, et je vis des soldats qui n'étaient pas de la division Legrand, ni même de notre corps d'armée. Un officier vint à moi : « Ah! mon colonel, que je suis heureux de vous voir! Ditesmoi ce que je dois faire ; vous voyez en avant des soldats de ma compagnie qui poursuivent les Autrichieusâ coups de fusil, mais je n'ai pas vu un officier d'élal-major ni un officier supérieur pour me donner des instructions. — De quel régiment êtes-vous? A quel corps appartenez-vous? — Du corps d'armée du duc d'Istrie et de la division Claparède; c'est nous qui avons pris la ville d'Ehersberg. — C'est fort bien; mais vous aviez oublié le château. — Mon colonel, j'ai fait ce qui m'a été ordonné. — Le maréchal Masséna ne veut pas qu'aucune troupe dépasse ce village, et quoique vous ne soyez pas sous ses ordres, je vous engage à vous conformer à ses intentions jusqu'à ce que vous receviez d'autres ordres de vos supérieurs. Faites battre un rappel pour ramener vos tirailleurs dans ce village et gardez-vous militairement. » Cet officier suivit mon conseil, et je retournai avec célérité vers mon régiment; je trouvai encore mon général de division à la place où je l'avais quitté, et je lui rendis compte de la course que je venais de faire. Il me dit qu'il fallait que
DU G i: X i: h A L n\ h on POUCET, I »'>
je lisse a ussi («>i el >;ms désemparer un rapporl sur la prise (lu château; et sur ce que je lui objectai que je
n'avais ni eucre ni papier, il me Bt donner par 8011 chef délai-major ce (iui m'était nécessaire; unn caisse de tambour me servit de table. Le rapporl fait, je l<* remis an général Legrand. (le, lait d'armes, qui eut lien le l\ mai ISO!), fut mentionné comme 1res beau dans le bulletin de la Grande Armée et, par erreur sans doute, fort injustement attribué à la division Claparèdc, du corps d'armée du duc d'Islric, quoiqu'il appartienne bien réellement à la division Legrand et au 20e régiment d'infanterie légère, qui seul se trouvait à celte action. J'en donnerai au besoin des preuves irrécusables. J'ai lu depuis, dans les Victoires et conquîtes, la relation tout à fait mensongère de cette belle affaire ; je réclamai par la voie des journaux, dans le Courrier français et le Constitutionnel, pour faire rendre au 26e léger une gloire assez chèrement acquise. Ce régiment y perdit en effet cent vingt-neuf hommes et un officier, perte considérable, puisqu'elle ne pesait que sur les trois premières compagnies du Ier bataillon. La compagnie de carabiniers eut à elle seule cinquantetrois hommes lues eu moins de dix minutes. Je vis dans ce combat un coup de fen d'un effet effrayant. M. Barrit, capitaine de voltigeurs, reçut une balle dans la poitrine qui lui traversa le corps et qui lui fit une blessure de plus de trois pouces de diamètre présentant cinq pointes, comme la fleur du grenadier lorsqu'elle est épanouie; il n'était pas à quinze pas du château lorsqu'il la reçut. J'ai appris depuis qu'il y avait
survécu. Celait un très hou et très brave officier à qui j'ai fait donner le grade de chef de bataillon et la croix d'officier de la Légion d'honneur. Il m'écrivit de Lintz où il était, trente jours après cet événement, pour me féliciter d'être encore au nombre des vivants; sa lettre me trouva à Vienne sur un lit de douleur (1).
Le 4 mai, toute la division Legrand était réunie au village où j'avais parlé à l'officier de la division Claparède. Xous fûmes prévenus qu'avant de quitter ce bivouac l'Empereur nous passerait en revue sans que nous en connussions le motif. \Tous étions en bataille, mon régiment occupant la droite, quand nous le vîmes venir vers dix heures du matin. Lorsque Sa Majesté eut mis pied à terre, elle me demanda quel était le sapeur qui avait donné le premier coup dans la porte du château; je le nommai. « Faites-le venir. * C'était Hattin, leur caporal. « C'est toi qui as donné le premier coup dans la porte du château? — Oui, Sire. — Tues un brave, je te donne la croix. — Faites venir vos chefs de bataillon)) , me dit l'Empereur. Lorsqu'ils furent là, Sa Majesté me demanda quel était l'officier le plus brave du régiment. Cette question, à laquelle je n'étais pas
(1) La prise du château d'Ebersberg et plusieurs autres faits d'armes relatifs au 26e léger, tels que le combat de Hoff, etc., ont été rapportés d'une manière complètement erronée dans Y Histoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers, et dans divers autres ouvrages relatifs aux guerres de l'Empire. Je cite particulièrement celui de M. Thiers à cause de son importance. Mou père eut à ce sujet une correspondance avec AI. Thiers, qui lui promit rectification à une seconde édition, promesse qui n'a pas été tenue. (C. deB...)
ni GENERAL DAROM POUCET. i:»i
préparé, m'interdit un peu. « Eh bien! m'avcz-vous
entendu? — Oui, Sire; mais j'en connais plusieurs
< | ni — Pas do phrases, répondez. « Je lui nommai
le lieutenant de voltigeurs Guyot, celui que j'avais placé comme tireur habile à l'entrée de la voûte du château d'Ebersberg et qui y était resté sans trembler, quoiqu'il fût exposé au plus grand péril. L'Empereur regarda les chefs de bataillon et leur dit : « Est-ce votre avis, messieurs? — Oui, Sire. - Faites venir cet officier, n Il arriva fort ému, ne sachant pour quel motif on le faisait appeler. « Vous êtes désigné par vos chefs comme l'officier le plus brave du régiment; je vous nomme baron et vous donne quatre mille livres de rente en dotation. » On eût lu à cet officier son arrêt de mort qu'il eût été moins paie et moins ému. L'Empereur reprit : « Quel est le soldat le plus brave du régiment? « Cette question m'embarrassa encore plus que celle qui m'avait été faite pour l'officier. Un des chefs de bataillon vint à mon secours en médisant : « Colonel, ne pensez-vous pas au carabinier Ba\jonnctteZ}. » Je répondis oui, car il ne fallait pas faire attendre la réponse, «lîayonnclte ! répéta l'Empereur ; c'est votre avis, messieurs? — Oui, Sire. — Faites-le venir. » Ce surnom lui plut beaucoup, car il le répéta plusieurs fois avant que ce soldat arrivât. « Tu es le plus brave soldat du régiment, lui dit-il. Je te nomme chevalier de la Légion d'honneur, et je joins à ce titre une dotation de quinze cents francs que tu transmettras à tes enfants. » Il est impossible de décrire l'effet que produisirent ces deux dernières nominations sur ceux qui en furent