‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 28 sur 53 · SOUVENIRS DE C L E 11 II E · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE C L E 11 II E

l'objet cl sur le régiment tout entier, depuis le colonel jusqu'au simple soldat. Ces deux heureux ont probablement dû leur titre plus à la surprise qu'à leur bravoure comparée à celle d'autres officiers et soldats. Les autres régiments ne furent pas pris au dépourvu comme nous, car les colonels avaient soin d'envoyer un émissaire pour savoir d'avance comment les choses se passaient pour le premier régiment passé en revue par l'Empereur, et s'arranger eu conséquence. Je vis non loin de moi, à cette occasion, un adjudant-major du J8e de ligne avec lequel j'étais de brigade, qui était tout yeux et tout oreilles pendant qu'on faisait des barons et des chevaliers dans mon régiment; et son colonel sut bientôt à quoi s'en tenir.

Quel était le but de l'Empereur? JVe devait-il pas penser qu'en faisant des questions de cette nature aussi inopinément et sans permettre une seconde de réflexion, il s'exposait à voir fausser ses intentions? Certes, il est heureux pour moi que je n'aie rien à me reprocher pour le titre que j'ai fait avoir à M. Guyot, qui était sans contredit un brave. Mais si j'avais eu le temps de réfléchir et de me concerter avec mes chefs de bataillon, il eût été possible que je présentasse un autre officier ayant encore des droits mieux acquis. Il en eût été de même pour le carabinier Dayonnette, dont je n'avais jamais entendu parler. Depuis son élévation, ce soldat ne se trouva plus à aucune action avec sa compagnie, disant qu'il n'était pas si bete que d'aller se faire tuer, puisqu'il avait son pain cuit. Ceci me fut assuré par plusieurs officiers et soldats du régiment

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après les batailles d'Essling et de IVagram. Je fais ces observations s;ms avoir l'intention de critiquer un aussi grand bomme que Napoléon, qui n'a jamais eu de plus grand admirateur que moi, qui suis resté toute ma vie fidèle à sa mémoire. Mais, je le répète, son but a pu être manqué, el je laisse subsister ma remarque.

Après la revue de l'Empereur, nous continuâmes notre roule sur Vienne. La division Legrand (it une liai te à deux lieues plus loin, dans la plaine de Saint- Ravina, voisine de l'abbaye de ce nom, que j'avais plusieurs fois visitée pendant mon séjour à Ens après la bataille d'Austcrlitz. Cette halte était pour laisser le pas aux chasseurs infanterie de la garde impériale, dans laquelle j'avais plusieurs camarades. Il me prit fantaisie d'aller voir défiler ces beaux régiments. Lorsque la tète de colonne arriva à ma hauteur, je vis venir à moi le général de division comte Curial qui me dit, en me tendant la main et faisant allusion à l'affaire d'Ebersberg : * Eh bien ! vous ne voulez donc nous rien laisser faire? n Je lui répondis qu'il n'avait rien à nous envier, qu'il était réservé à de plus glorieux et périlleux travaux qui, quels qu'ils fussent, n'étaient pour ses braves que des jeux d'enfant.

Le lendemain, la division continua sa marche; nous traversâmes Eus, où j'aurais bien voulu pouvoir aller visiter le brave curé qui m'avait régalé d'un diuer si bien faisandé; mais je n'en eus pas le temps. Nous. dûmes nous porter sur Amsteten, où un combat très meurtrier venait d'avoir lieu. Après avoir posé mon régiment où il devait bivouaquer, je me réfugiai dans

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uqc des maisons de ce village, que je trouvai si remplie de cadavres autrichiens que mes sapeurs eurent fort à faire pour les transporter au dehors; il en était ainsi de toutes les autres maisons. Il n'y eut pas une amorce brûlée par la division Legrand jusqu'au Danube. Nous arrivâmes devant Vienne le 15 mai et bivouaquâmes à deux portées de fusil de celte ville qui, disait-on, voulait opposer une vive résistance. Mais il n'en fut rien. Le 19, j'eus Tordre de me porter en face File Lobau, rive droite du Danube, près d'une ferme que Ton appelait, je crois, la ferme d'Albern. Je m'y établis de ma personne et fus bien reçu des habitants. Le lendemain matin, j'entendis des pleurs dans la maison ; la maitresse du logis vint précipitamment implorer ma protection contre un de mes palefreniers qui exigeait ce qu'on ne devait ni ne pouvait lui donner et qui avait déjà frappé cette femme et ses enfants. N'ayant près de moi ni épée ni canne, je courus preudre à la cheminée un tison enflammé dont j'aurais infailliblement frappé le drôle s'il ne s'était esquivé. Je donnai l'ordre de l'arrêter et de le conduire à la garde du camp. Il eût été chassé immédiatement de mon service s'il n'était venu implorer son pardon et faire des excuses à mes hôtes.

Je fis mettre des sentinelles à toutes les avenues de la ferme, et au moment même un adjudant de mon régiment vint me prévenir de l'arrivée de l'Empereur. Il était en effet près du fleuve, non loin de ma ferme, avec le général Bertrand et quelques officiers du génie. Il donnait des ordres pour la construction d'un pont de

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radeaux sur le bras du Danube touchaol la rive droite. Les pontonniers y travaillèrent avec une grande activité; déjà deux autres ponts étaient construits pour atteindre le corps de l'île; je ne parlerai pas des obstacles (pie l'on éprouva pour la construction de ces ponts et qui turent infinis, je sortirais de mon sujet. Mais, pendant l'établissement du pont de radeaux, l'Empereur et le prince de Xcueliàtel vinrent s'asseoir sur un gros tronc d'arbre que l'Empereur s'amusait à taillader avec une petite hachette tout en causant avec le prince. Je me promenais non loin d'eux quand je lus rejoint par l'adj udant-major du :2e bataillon nommé Roussi] Ion, vieille moustache blanche et brave soldat, qui vint me demander l'autorisation Je solliciter de l'Empereur la croix d'officier de la Légion d'honneur. Cette proposition m'étonna, tant je trouvais le coup hardi. Je lui dis que je le voulais bien, mais je lui défendis de dire à l'Empereur que je savais pour quel sujet il m'avait demandé l'autorisation de l'approcher, cette manière de solliciter une faveur étant tout à fait inusitée. Cet officier, tout bon et brave qu'il était, n'avait rien fait d'assez saillant pour mériter la croix d'officier; il était du 2e bataillon, qui avait seulement entendu les coups de fusil de la prise du château d'Ebersberg, et qui ne s'était pas battu depuis le 14 juin 1807, lors de l'attaque de la redoute à l'entrée du faubourg de Kœnigsberg. Je m'attendais à ce que l'Empereur lui demanderait sur quoi il appuyait ses prétentions, et le renverrait à attendre que la demande vint de moi, ou enfin qu'il me ferait appeler, puisqu'il me

voyait assez près de lui; mais il n'en fut rien. La demande fut accordée sans plus ample information, ce que j'attribuai aux préoccupations de l'Empereur, à la veille de la grande scène qui se préparait; peutêtre aussi Sa Majesté pensa-t-ellc que si le demandeur n'avait pas de titres suffisants au moment même, il en aurait infailliblement vingt-quatre heures plus tard. Les ponts, après avoir été rompus et rétablis successivement, furent passés le 21 mai entre huit et neuf heures du matin par la division Legrand; le 26e léger ouvrait la marche et fut dirigé vers Ëssling; on nous fît faire halte dans une prairie à un quart de lieue du Danube, en attendant que le corps d'armée du duc de Rivoli fût passé. Pour mettre ce temps à profit, je fis faire la soupe à mon régiment, et le soldat, qui avait l'habitude de la guerre, jugea bien qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour la manger. Je reçus en effet presque immédiatement l'ordre de me porter vers le village d'Aspern, extrême gauche du corps d'armée, assez près du Danube et conséquemment en face de la droite de l'armée ennemie. Je devais m'opposer à ce que l'armée française fût tournée, m'emparer du village et le garder. J'avais eu le temps de mettre mon régiment en bataille en dehors et à l'extrémité de ce village, quand je vis une colonne ennemie qui s'acheminait sur moi et qui passa à portée de fusil devant le front du régiment. Je lui envoyai des feux de deux bataillons qui lui abattirent beaucoup de monde, ce qui ne l'empêcha pas de continuer sa marche sans répondre à l'attaque. Ce fut dans ce moment que je fus atteint par un boulet qui

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coupa la cuisse du mon toi r à mon cheval cl à moi la moi lié du pied gauche. Je tombai sur place el fus bientôt recueilli par les sapeurs, qui me transportèrent sur leurs mousquetons, suivis par II. Amat, le chirurgienmajor, el par \I. Prince, chef (h1 musique, qui m'était fort a t lâché. J'avais remarqué que la colonne autrichienne avaii continué sa marche au pas accéléré sans prendre le temps de ramasser ses morts el ses blessés. Je dis à nies porteurs que nous allions infailliblement être faits prisonniers, persuadé qu'une seconde colonne, qui marchait plus directement sur Aspern, allait nous, tourner, liais mes intrépides sapeurs ne voulurent pas m'écouter; ils se jetèrent avec leur fardeau dans de jeunes taillis sur le bord du Danube, me faisant souffrir le martyre, parce que mon pied blessé heurtait sans cesse contre de jeunes arbrisseaux et des rameaux épineux qui me causaient plus de douleur que la blessure même. Ils me consolaient en me disant : «Ce n'est rien, mon colonel; cela vaut encore mieux que d'être prisonnier. Que deviendriez-vous! n Ils avaient raison, mes braves; ils me sauvèrent. Heureusement pour l'armée française, la colonne que nous avions vue proche du pont uc le détruisit pas, ce qu'elle aurait pu faire en un instant eu coupant les amarres. Il n'y avait alors que le corps d'armée de Masséna de ce coté du Danube, et un pont qui venait encore d'être rompu arrêtait le passage des autres troupes; c'était donc trente mille hommes seulement en regard de soixantedix mille Autrichiens soutenus par une artillerie, formidable. Si l'empereur Napoléon s'était trouvé dans

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une situation semblable, quel beau coup de filet il aurait fait! Pas un Autrichien ne se serait échappé; tout aurait été pris ou jeté dans le Danube. Si l'archiduc Charles s'était douté de la position critique de sou adversaire, il en eût profité probablement eu lançant toute son armée surMasséna, qui n'aurait pu résister; l'Empereur lui-même eut couru les plus grands risques. Le général autrichien aurait du, cependant, s'apercevoir qu'il y avait du ralentissement dans notre attaque et de l'hésitation ; il savait que Xapoléon n'était pas un tàtonneur, et que ce redoutable antagoniste poussait les choses plus vivement en pareille occurrence; ce n'était pas la première fois qu'il se mesurait avec lui — Mais j'oublie que je n'écris pas l'histoire de l'armée et que je suis porté sur deux fusils.

Mes sapeurs et mes guides sortirent enfin du I ail lis pour gagner le pont par la ligue la plus courte. Avant d'y arriver ils aperçurent sur notre droite un bataillon de grenadiers et voltigeurs réunis, commandés par le duc de Reggio (Oudinot); c'était précisément le bataillon de mon régiment qui avait été détaché à ce corps d'armée, et dans lequel mon frère servait comme capitaine de voltigeurs. On nous reconnut pour être du 26e et on jugea à l'escorte du blessé que ce ue pouvait être que le colonel; mon frère accourut, vit ma blessure, m'embrassa les larmes aux yeux, puis s'éloigna pour aller à son tour payer de sa personne. Arrivés au pont, nous trouvâmes d'un côté le duc de Rovigo (Savary) et de l'autre le chirurgien en chef de l'armée, M. Larrey, placés là tous deux pour empêcher de passer

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toul blessé qui n'était pas hors de combat. M. Larrey vil ma blessure el me dit : " Eh bien ! mon cher colonel, c'est une jambe de moins! On ne peut la perdre |>l us honorablement. » Le général Savarj me lit son compliment de condoléance et entra (Lins l'île de Lobau. L'opinion d'un homme comme II. Larrey devait être reconnue pour infaillible en matière chirurgicale; cependant, lorsque nous fûmes hors de la portée de la voix, IL Aniat, qui n'avait pas voulu contredire son chef en sa présence, me dit : « Ac vous effrayez pas de ce que \ ient de dire M. Larrey, je vous réponds de vous guérir sans qu'il soit besoin de vous amputer, m J'étais résigné d'avance au sacrifice de ma jambe, mais je fus fort réjoui néanmoins d'entendre mon chirurgien-major, en qui j'avais grande confiance, m'assurer que je pourrais la conserver. ATous fîmes notre entrée dans l'ile de Lobau vers six heures du soir. Je fus forcé d'y passer la nuit étendu sur le dos près d'un bon feu parce que, comme je l'ai dit plus haut, un des ponts avait été rompu et était alors en réparation, interceptant le passage de l'armée sans que l'on cessât de se battre. Ce fut le même jour que le duc de Montebello, plus malheureux que moi, eut les deux cuisses coupés par un boulet et ne survécut que peu de temps à ses affreuses blessures. Perte irréparable pour la France et pour l'Empereur, qui reçut le dernier soupir de cet ami si dévoué !

Ce fut sur la paille de mon bivouac que AI. Amat procéda à mon premier pansement. Il fut obligé de couper ma botte dans toute sa longueur pour pouvoir m'en débarrasser. Quelle que fût la gravité de niables-

sure et les souffrances qu'elle me fit endurer, je n'eus jamais l'idée que je pouvais en mourir; j'attribue surtout à cette tranquillité d'esprit le succès de ma guérison.

Le pont fut rétabli le 22 vers cinq heures du matin; je fus aussitôt porté dans la même ferme d'Albern où j'étais logé avant de passer le Danube. Mes hôtes me reçurent avec des témoignages du plus vif intérêt, et toutes les ressources de la maison furent mises à ma disposition. La maîtresse de la ferme pleurait à côté de mon lit, et ses enfants s'empressaient pour m offrir tout ce qui m'était nécessaire. On fit préparer un chariot avec de la paille étendue sur laquelle on posa un matelas pour me conduire à Vienne, où il était urgent que j'arrivasse pour y trouver le repos et les ressources dont j'avais besoin. Lorsque mon équipage fut prêt, je partis comblé des vœux et des bénédictions des habitants de la ferme, qui m'avaient vu prendre vivement leurs intérêts deux jours auparavant et qui en avaient gardé beaucoup de reconnaissance. Je voulus renvoyer les sapeurs qui m'avaient porté depuis le champ de bataille, mais ils me prièrent avec lant d'iustauce de leur laisser le privilège de m'accompaguer jusqu'au but, que je cédai; mon escorte se composait de mon chirurgien-major, qui était à cheval à côté de moi; de M. Prince, chef de musique de mon régiment, de mes quatre sapeurs marchant à la hauteur de ma voiture et de quatre domestiques conduisant mes chevaux. Du point de départ jusqu'à Vienne, il y avait deux lieues, et la route était sillonnée de colonnes

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des différents corps d'armée qui allaient contibucr la bataille commencée la vcm Ile. Je lus conséquemment le sujet de bien des conversations où le soldat était bon à entendre, car il avait des quolibets pour tous les genres de blessures, mémo pour la mort reçue sur le champ de bataille. En entrant a Vienne, dans le faubourg, j'eus à passer devant le logement du duc de Rivoli, notre commandant en chef; des carabiniers de mou régiment Taisaient la garde de son quartier général; du plus loin que les sentinelles aperçurent ma voiture et mon escorte, elles furent très intriguées. Eu passant devant elles, elles me présentèrent les armes et se reposèrent dessus en portant la main sur les yeux. Je lus très touché de ce témoignage d'affection (|ue je n'avais pu voir, mais qui me fut rapporté par mon chirurgien-major et mes sapeurs.

Je fus logé chez M. Arnslcin, banquier, sur une petite place connue sous le nom de Stock im Essen^ n° 11 48, au premier étage, où mes pauvres sapeurs me portèrent et où ils vinrent souvent me visiter. Ma chambre donnait sur la cour, afin que je ne tusse pas dérangé par le bruit et le mouvement de la rue. M. Amat fut logé au-dessus de moi. Chacun prit de moi le plus grand soin; on entrait dans ma chambre par une porte vitrée dont on avait fait mettre le rideau en dehors afin de me voir sur mon lit sans m'importuner. J'avais un excellent valet de chambre, Joseph, qui était le plus affectionné, le plus attentif et le plus intelligent des hommes de service. Que de peines a eues ce brave garçon pendant mes campagnes! Il était mon

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cuisinier, mon pourvoyeur, raccommodant mes habits, mon linge, mes bottes; arrivions-nous à onze heures ou minuit après une longue et pénible journée de marche, son premier soin était de me préparer à manger sans qu'il songeât à se reposer ou à dormir, lors même que nous devions repartir à trois ou quatre heures du matin. Il était de la Savoie, et la personnification de la fidélité et de la probité; jamais homme ne fut plus prévenaut et moins occupé de ses propres besoins. Je l'aimais beaucoup; on me pardonnera de lui avoir consacré ce peu de mots.

Trois ou quatre jours après ma blessure, j'eus la fièvredesuppuration, qui fut extrêmement forte, et pour combler mes maux, j'eus en même temps une douleur de dents inouïe. Ma fièvre devait avoir son cours, mais, avec du courage, je pouvais me débarrasser de l'autre douleur. Après une nuit passée dans une transpiration abondante occasionnée par des maux de différente nature, je fis prier lime Leidesdorsfer, Tune des filles de mon banquier, de passer chez moi pour m' indiquer un dentiste en réputation; elle me dit que le meilleur était sans contredit celui de la cour impériale. Je le fis chercher, mais il ne vint que quatre heures après l'envoi de l'émissaire. Ce dentiste était Français. Il se mit en devoir d'arracher la dent malade et prit la voisine, et comme il fallut recommencer, il m'enleva avec la dent gâtée une partie de la gencive inférieure, ce qui m'occasionna une douleur qui surpassait de beaucoup celle de mon pied. Il me dit pour consolation : « Bravo! mon colonel, il n'y a qu'un Français qui puisse subir

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une pareille opération sans se plaindre. Je fus peu sensible à son compliment. Je lui lis donner un billet de

vingt-cinq florins et je m4 le revis plus.

Ce lut pendant une de ees cruelles nuits que je reçus un messager du cabine! de l'Empereur qui m'apportai I une dépêche du prince de Moucha tel nf apprenant ma nomination au grade de général de brigade pour êlre employé en France. .Pétais dans le paroxysme (Tune lièvre ardente, et il fallait que je donnasse un reçu. Je serais curieux de le voir aujourd'hui. A notre première entrée à Vienne, en 1805, j'avais fait la connaissance d'un noble négociant en gros qui, à mon grand étounement, me fit l'accueil le plus gracieux et m'offrit un logement chez lui, où je fus on ne peut mieux. Depuis, je ne manquais jamais d'aller le voir quand j'allais à Vienne, ce qui m'arrïvait souvent après la bataille d'Austerlitz (1). Je ne voulus pas lui donner mon embarras étant blessé, tant à cause de mon état que par le nombre de personnes que j'entraînais à ma suile; je préférai me confier au hasard, et le sort me servit à souhait. Je fis prévenir ce négociant, qui s'appelait M. JcanLechleitner, au Tuchlauben, n°47l, de mon arrivée à Vienne et de ma blessure; il vint bien vite me voir. Je lui racontai l'adresse du dentiste de la cour; il me demanda à quelle heure il était venu. Lorsque je lui appris qu'il était à l'œuvre à quatre heures du soir, il me dit qu'il n'était plus étonné du mauvais succès de l'opération, et que si j'avais été instruit de son régime

(1) J'étais ù cinq lieues de la capitale, à Loibersdorf, sur la route de la Carinthic.

je me serais bien gardé de rappeler le soir. L'avis m'arrivait trop tard.

Je fus parfaitement soigné par le docteur Amat, qui ne me perdait pour ainsi dire pas de vue et ordonnait ce qui convenait pour ma nourriture. J'éprouvai deux accidents graves pendant le temps critique de mes premiers pansements. Un jour, celte opération finie, il me dit qu'il me trouvait bien et qu'il allait porter de mes nouvelles au régiment, qui était campé dans l'île de Lohau. Deux heures après son départ, mon valet de chambre s'aperçut, en entrant chez moi, que j'avais répandu beaucoup de sang; il en fut fort inquiet et sortit pour en informer 81. Leidcsdorsfer et aviser aux moyens de me porter secours. Ils rentrèrent tranquillement dans ma chambre et me demandèrent si j'avais remué au point de déranger mes compresses, que mon pied répandait quelques gouttes de sang. Je répondis que non : je n'avais rien senti et ne pouvais rien voir. Mon valet de chambre courut aux hôpitaux pour chercher un chirurgien français; il alla même chez il. Larrey, qui était bien celui que j'aurais préféré; il n'en trouva aucun; le pauvre garçon était au désespoir et Mme Leidesdorsfer fort inquiète. Enfin cette dame s'aperçut que le sang coulait moins fort, puisqu'il s'arrêtait; cela la tranquillisa. C'était une hémorragie qui aurait pu ne pas m'en laisser une goutte dans les veines et me faire mourir dans le jour. Amat arriva enfin, qui rassura tout le monde; je n'en avais nul besoin, ne connaissant pas ma situation. Il resta quelques jours sans lever l'appareil, opération qu'il redou-

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lait beaucoup et qui se lil depuis sans accident. A douze ou quinze jours de là, j'occasionnai de nouvelles inquiétudes : j'entendis qu'on se plaignait dans la maison de la disparition d'un couteau à manche d'argent; mon valet de chambre en était vivement affecté; je soupçonnai aussitôt mon petit jockey, d'après ce qui lui était déjà arrivé à Metz, delà me donna beaucoup d'humeur ; M. Gérard, sous-lieutenant dans mon régiment, se trouvait dans la chambre avec Mme Leidesdorsfer, qui venait me tranquilliser, lorsqu'ils s'aperçurent de nia difficulté de parler. On appela au plus vite le docteur, qui, heureusement, se trouvait chez lui ; il vit le danger, (il sortir tout le monde et ordonna qu'on vînt me dire que le couteau était retrouvé. Il défendit l'entrée de ma chambre et me fit administrer des calmants; c'était le tétanos qui se manifestait à mon insu, bien entendu, ce qui fit que je ne m'en affectai point, et qui, pris sur l'heure, laissait encore quelque ressource. Si Amat ne s'était pas trouvé là, je serais mort en douze heures en pleine connaissance. Ma blessure me faisait cruellement souffrir, et, pour le comprendre, il faut que je rapporte dans quelle attitude je me trouvais lorsque je la reçus; je tournais le dos à une pièce de canon autrichienne pour faire face au mouvement d'une colonne ennemie; comme par la position du cavalier j'avais la pointe de pied plus élevée que le talon, le boulet qui m'atteignit coupa la partie gauche de mon étrier du monloir, laboura mon cou-de-pied et m'emporta, avec une partie du métatarse, les trois orteils du milieu en m'enlevant une portion du pouce et du petit doigt,

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de sorte qu'il y avait un vide à l'extrémité du pied qui présentait deux cornes, Tune formée par le reste du pouce et l'autre par le reste du petit doigt. Aussi ne saurait-on se faire une idée de la quantité de petits os qui sortirent du métatarse; il en sortit encore un an après que j'eus été frappé, et, trente ans après, la blessure sélant rouverte donna passage à de nouvelles esquilles. Mes douleurs provenaient surtout d'un os qui dépassait les chairs d'une demi-ligue seulement; M. Amat, sans m'en rien dire, projetait une opération et n'avait mis dans le secret que Mme Leidesdorsfer, qui ne manqua pas de se trouver le lendemain au pansement, où était aussi mon frère et M. Gérard. C'était toujours Joseph qui soutenait ma jambe : il me tournait le dos et me cachait la blessure, ce qui fît que je n'ai jamais vu l'état du mal ni les progrès du bien. Le jour, je m'aperçus au prolongement du pansement, au silence absolu de tous les spectateurs et à l'attention qu'ils accordaient au chirurgien, qu'il se passait quelque chose dont ou n'avait pas voulu me parler. M. Amat, sachant que les grandes douleurs que j'éprouvais provenaient de l'os qui dépassait les chairs, avait résolu de l'extraire; la première phalange, dont l'ongle faisait partie, avait été emportée par le boulet; l'os à extraire tenait toute la profondeur de la seconde; voici donc ce qu'il fit : il élargit la plaie, il insinua un bistouri jusqu'au bout de la phalange, tourna son instrument autour de l'os pour détacher les filaments qui le retenaient aux chairs, puis, avec une pince, il tira cet os comme on tire une épée du fourreau et, me le présen-

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tant, il me dii : Voilà la cause de vos douleurs extirpée. Vivat!

Chacun pul alors respirer à son aise et apprécier le talent du praticien. Les spectateurs s'attendaient a ce que la douleur de l'opération me ferai I retirer ma jambe, ce qui aurait pu aggraver la blessure, ou que je jetterais un cri, n'ayant pas été prévenu que l'on dût m'enfoncer un bistouri à la profondeur de quinze ligues au moins; mais je ne sourcillai pas; il n'y eut pas grand mérite a cela, je n'avais rien senti, mon pied élaui encore stupéfié et dans l'engourdissement. Al. A mat lavait bien prévu, il avait enlevé la cause de mes souffrances. Je dormis assez bien la nuit suivante, et ma blessure, de blafarde et livide qu'elle était, prit une couleur plus rassurante. Mais je n'étais pas plus tôt échappé à un danger qu'un autre se signalait. Après avoir bien fait voyager la pierre infernale sur le métatarse pour en faire disparaître les chairs mortes, de nouvelles chairs se reformaient; à mesure qu'elles croissaient elles arrondissaient mou pied à la manière d'un poing fermé, de telle sorte que si l'on n'y eut remédié à temps j'aurais eu un pied bot qui m'eut été plus incommode et plus désagréable qu'une jambe de bois. Mon habile chirurgien trouva bientôt le remède, qui fut à la vérité bien nuisible à mon repos, mais fut aussi bien efficace. Il m'appliqua une planchette qu'il maintint avec des bandes qui furent serrées progressivement. Les premiers jours j'en éprouvai des tourments incessants, parce qu'il fallait redresser la courbure et tenir constamment la même position nuit et

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