‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 31 sur 53 · S OU VE MRS DE GUE II RE · texte numérisé non relu

S OU VE MRS DE GUE II RE

volés; sur son refus, je fis une plainte au comte d'Hardenberg, qui me fit aussitôt parvenir une somme de J ,035 francs, estimation des effets perdus, et GOO francs en napoléons tels qu'ils se trouvaient dans ma malle. Par son message, le ministre me donnait avis que le voleur, qui était un garde-chasse de la couronne et qui s'était décelé en montrant plusieurs napoléons, sachant qu'il était sur le point d'être arrêté, s'était brûlé la cervelle avec un petit fusil qui m'appartenait.

Ma brigade continua sa route sur Stettin en passant par Oranienbourg et Prenzlow. Je vis à Stettin le jeune Burnot, officier de santé; j'y rencontrai aussi quelques officiers des grenadiers de la garde impériale, entre autres le capitaine l'Eglise, que j'y avais fait entrer pendant mon cautonnement au château royal de Turnau, en Bavière; il me fit le meilleur accueil, ainsi que ses camarades. Ces messieurs me furent très utiles pour m'aider à me procurer tout ce dont j'avais besoin après le vol que j'avais subi. J'allai cantonner à Basentin, petit village près de l'ile de Vollin ; mon quartier fut établi chez M. le baron de Flemming, grand maréchal de Poméranie, le parfait modèle de l'exactitude. Ce seigneur n'avait pas moins de douze pendules et une liorlogc dans sa salle à manger. Je restai huit jours chez lui, fort bien traité, ainsi que mes gens et mes chevaux. Mme de Flemming était d'origine française, fille d'un protestant exilé après la révocation de l'édit de Nantes; elle était née en Prusse, mais elle parlait le français dans toute sa pureté et sans aucun accent. Nous dînions régulièrement à midi sonnant; notre

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maniaque, qui se levait très malin, sejetail sur son lit à onze heures, mais ètail toujours en marche pour la table aussitôt qu'il entendait sonner midi. Un jour qu'il s'était laissé aller trop facilement aux douceurs

du sommeil, il un parut point à midi dans la salle où tout le monde était réuni; il était en retard de dix minutes : personne n'avait osé aller l'éveiller. Lorsqu'il parut, ses yeux se jetèrent sur toutes les pendules avec une anxiété dont on devina la cause, puis, ne pouvant se contenir, il laissa éclater son humeur contre son valet de chambre et courut à une canne dont il voulut le frapper; mais on lui barra le passage; nous intervînmes, la baronne et moi; cependant il ne voulut pas se laisser servir par son vieux domestique qu'il voulait chasser; on eut toutes les peines du monde à le calmer. Pour faire diversion à cet orage, Mme de Flemming me proposa une promenade en voiture. Nous montâmes dans un antique carrosse découvert, attelé de quatre superbes chevaux café au lait parfaitement semblables. Une parente de la baronne raccompagnait et mes aides de camp suivaient à cheval, Xous étions alors sur la fin d'avril et jouissions d'un très beau temps. Quand nous rentrâmes pour prendre le café, notre homme à manies s'était calmé et il parut même plus aimable que de coutume, chose fort rare chez lui. En poursuivant mon itinéraire, j'allai loger dans un château près de Xorenberg; je n'y pus rien obtenir pour vivre; je menaçai les agents du propriétaire d'une exécution militaire s'ils ne pourvoyaient à me donner au moins l'indispensable; je

devais môme coucher sur la paille, le tout, en haine des Français. (J'étais en Prusse.) Voyant qu'on ne tenait compte de ma réclamation, j'allai chez un fermier voisin et je me fis remplacer au château par deux cent quatre-vingts hommes et douze officiers. Ce moyen réussit : on fit tuer un bœuf, et le pain et la bière ne manquèrent pas.

A mon passage à Drambourg, je vis avec beaucoup de surprise et de plaisir M. Albert Plehn, de Mœvc, que j'avais vu très souvent non seulement chez monsieur son père, mais aussi chez son oncle à Dalwin, pendant l'hiver que j'y passai del807 à 1808. Il se trouvait alors chez le baron Darnim, à Richsdorff, village désigné pour recevoir des troupes de ma brigade, et venait me prier de la part du baron d'aller déjeuner le lendemain chez lui. J'y trouvai une table splendide et le meilleur accueil du baron et de sa famille. C'était le premier jour de mai ; le 9, j'étais à Ostrawitz, logé chez le bailli Kriez, ami et parent de M. Plehn de Dalwin, auquel j'achetai quatre chevaux pour mon fourgon; ce fut avec les harnais une dépense totale de 2,000 francs. Cette acquisition porta à dix le nombre de mes chevaux. Mon séjour se prolongeant, je résolus d'aller à Mœve rendre mes devoirs à M. le maréchal Oudinot et visiter la famille d'Albert Plehn. Je vis là le général Belliard, qui était nommé chef d'état-major du corps de cavalerie qui devait être commandé par le roi de Naples. Il m'offrit de m'acheter pour ce dernier tous mes chevaux à 2,000 francs chacun, payables en or. Cette offre séduisante ne me tenta pas. En retour-

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nanl à mon cantonnement, mon cocher hanovrieo,

moule sur un des limoniers, conduisait ses quatre chevaux en grandes guides avec beaucoup d'adresse.

J'avais avec moi Mme kriez, mon hôtesse, qui avait été charmée de l'occasion d'aller voir Mme Plehn qu'elle connaissait. Nous levâmes nos cantonnements

le 3 juin, et, ce même jour, nous traversâmes la Vistule à Marienwerder. Le 5, je fus lo;jé à Prens-Marck

chez le bailli; clans ces parages, que j'avais parcourus en tous sens en 1808, je respirais un air qui me convenait; je n'étais qu'à trois lieues de Sasscn, résidence de Mme la comtesse de Dhona, à laquelle j'envoyai un courrier pour lui dire combien je serais heureux de la revoir ainsi que sa famille. Elle me fit prier instamment d'aller dîner chez elle le dimanche suivant. Je montai à cheval et, suivi d'un aide de camp et d'un domestique, je me rendis à l'invitation de la comtesse. Le chemin que nous suivions longeait le fond du jardin du château, sur lequel il y avait une issue, où nous trouvâmes celte respectable dame accompagnée de sa famille, de ses domestiques et d'une partie des habitants de Sassen. Nous mimes pied à terre quelques instants avant d'arriver près de ces dames, qui me reçurent comme si j'avais été leur parent le plus affectionné. Je ne pouvais passer la nuit au château ; nous le quittâmes, comblés de la plus aimable politesse et des vœux de cette intéressante famille, qui espérait encore me revoir au retour d'un voyage dont j'ignorais le but. Le 9 juin, je reçus l'ordre de lever mes cantonnements et de faire mener à la suite de ma brigade au

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moins deux cents pièces de gros bétail. Un Ici ordre ne devait sans doule pas être ébruité; mais je n'avais pas fait faire le recensement de ces animaux; je ne savais donc où les prendre, surtout pour faire un enlèvement proportionné à l'aisance de chaque habitant. Je résolus de m'adresser au bailli, qui fut très affecté d'une semblable mesure; je lui dis que j'en étais moimême très peiné, mais qu'il fallait que Tordre s'exécutât. Pendant qu'il s'occupait de répartir le contingent de chacun, je fis partir des ordonnances dans toutes les directions pour faire recommander à chaque chef de cantonnement qu'il ne laissât sortir des habitations aucun bœuf ni vache jusqu'au nouvel ordre, qu'il recevrait dans les vingt-quatre heures; j'avais pris cette précaution pour la plus sûre exécution de celui que j'avais reçu. Le bailli me baisa les mains, en me remerciant de la confiance que j'avais eue en lui; il me désigna les maisous où la réquisition pourrait se faire, laissant au malheureux la bête qui faisait tout son avoir. Je l'avais prévenu que, si ses renseignements n'étaient pas exacts, je ferais prendre partout où je le trouverais de quoi compléter le contingent qu'il me fallait. Le bailli fit les choses comme je le désirais, il ne manqua pas une pièce de bétail; puis il me combla, lui et toute sa famille, de bénédictions.

Je fus étrangement surpris de cette exécution en pays ami; il est bien entendu que pareil ordre avait été donné à toutes les troupes qui couvraient la Prusse et que nous traînions à la remorque. Elles étaient aussi nombreuses que les armées de Darius! Un ordre du

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jour nous appril que c'était à la Russie *j n <* nous allions nous adresser. II élail temps enfin, disait une proclacc mat ion de l'Empereur, de faire cesser l'influence u qu'exerçait le cabinet russe sur tous les gouverne* u ments d'Eorope. »

Nous savons maintenant où nous allons. Nous nous mimes en route le 10 juin. Qu'on juge de l'encombrement de l'armée, menant à la suite de chaque régiment deux c(Mils bœufs ou vaches.

Le 18, la division Verdier fut passée en revue par l'Empereur à Gumbinnen, petite ville sur la Prégel, rivière qui traverse Kœnigsberg pour se jeter dans le Friche-Haff, qui a sou débouché à Pillau, petit port sur la Baltique. Je désirais faire donner le grade de capitaine à mon aide de camp Gérard; je le demandai une première fois à l'Empereur, qui ne me répondit pas. Je le lui demandai une seconde fois quelques moments après; il n'eut pas encore l'air de m'entendre; enfin je le demandai une troisième ; l'Empereur me regarda d'un air étonné, puis il dit : « Oui, accordé. » J'étais près du ducdcFrioul, à qui je remis le nom du nouveau promu, avec prière de ne pas l'oublier. La nomination me parvint quelques jours après; elle fit bien des jaloux parmi les aides de camp présents à ma demande et qui se trouvaient servis bien moins chaudement par leurs chefs.

L'armée passa le Niémen le 24 et les jours suivants, près Kowno; elle marcha alors avec beaucoup de mesure. Nous fûmes dirigés sur Vilkomir, d'où j'écrivis à ma femme que nous avions enfin franchi le Rubicon.

Nous fûmes arrêtés un instant devant cette petite ville, où nous trouvâmes l'ennemi, qui nous envoya quelques volées de canon auxquelles le notre répondit; c'était le salut fait à notre audace qui précédait des pertes immenses de part et d'autre. L'ennemi se retira sur Diïnabourg, petite ville baignée par la Dwina, sur la rive droite de laquelle il avait élevé des retranchements d'une très grande étendue, que l'armée française esquiva en remontant le fleuve jusqu'à Polock. Il ne se passait plus de jours sans combat; la première division donna devant Diïnabourg le 14 juillet, puis elle se sépara le 16 de notre corps d'armée pour poursuivre un corps d'armée russe qui cherchait à se joindre au prince Bagration dont il était coupé. Le 30 juillet, la division Legrand atteignit l'armée russe, commandée par le prince de Wittgenstein, qui attaqua son arrièregarde et fut repoussé. Le 31, le général français prit l'offensive devant Polock et chassa les Russes, battant jusqu'au delà de la Drissa en conservant Polock, puis il se replia jusqu'en deçà de !a Drissa. Dans cette retraite la division Legrand perdit ses bagages. Le lendemain 1er août, la même division fut attaquée dès le matin par les Russes; le terrain ne permettant pas le déploiement de deux divisions, le général Verdier détacha de la sienne le 11e d'infanterie légère et le 2e de ligne pour renforcer la division Legrand, avec lesquels cette dernière fît promptement repasser la Drissa aux Russes, les mena battant l'espace de trois lieues, leur prit douze pièces d'artillerie et leur fit deux mille prisonniers. Le surplus de la division Verdier la

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seconda pendant sa marche; mais nous fûmes ions arrêtés par uni1 force d'artillerie russe bien plus nombreuse et d'un plus fort calibre que la noire; alors toute l'armée française se replia sur Polock.

Les Russes recevant journellement <le nombreux

renforts, les 2" el 3€ divisions passèrent la Duina; la première resta sur la rive droite pour ('ouvrir la ville. Ce fut dans celle circonstance que le Ge corps, composé de Bavarois (I) sous les ordres du capitaine général Gouvion-Saint-Cyr, rejoignit notre corps d'armée pour se porter ensemble en avaut. Dans la matinée du premier jour de marche, un soldat bavarois me donna par inadvertance un coup de baïonnette dans . la jambe gauche, qui s'enfla en me causant de vives douleurs. Je fus obligé de me retirer à l'instant sur Polock, où je restai jusqu'au 17. Ce jour-là les deux armées restèrent en présence ; j'avais repris mon commandement, ne pouvant me résoudre à rester simple spectateur; il y eut pendant toute la journée un combat de tirailleurs appuyés de part et d'autre par les deux armées respectives restées en bataille; les deux artilleries lancèrent une grêle d'obus, et, comme la perte des Français fut assez considérable, on peut conclure que celle des Russes fut double, les artilleurs français étant de toutes les armées européennes les plus renommés pour leur adresse. Le 37e perdit trois cents hommes. Le maréchal Oudinot passa tout ce temps en reconnaissances de l'ennemi et s'en approcha d'assez

(i) L'armée bavaroise était commandée par les généraux Deroy et de Wrède.

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près; il en revint blessé et fut obligé de quitter son commandement. Le lendemain 18, les Russes demandèrent une trêve pour enterrer leurs morts et enlever les blessés; elle fut accordée, l'armée française ayant les mêmes devoirs à remplir. Daus cette occasion les officiers russes firent des avances de politesse aux officiers français qui y répondirent; on s'offrit de Teau-devie et on se serra la main en se quittant.

M. le capitaine général Gouvion-Saint-Cyr prit le commandement des deux corps d'armée. J'ai omis de dire que, dans les marches que nous fîmes de Vilkomir à Polock, nous avions éprouvé des chaleurs excessives de vingt-neuf à trente degrés Uéaumur ; privé de fortifiant pour les hommes et les chevaux, je perdis un monde infini dans ma brigade, composée, comme j'ai déjà pu le dire, du 37e et du 124e de ligne, ce dernier composé exclusivement de Hollandais. J'ai eu bien des occasions de remarquer que les soldats de cette nation étaient de mauvais piétons. Lorsque je rejoiguis ce régiment près de Magdebourg, j'en avais passé la revue et son état de situation portait qu'il avait réellement deux mille quatre cents hommes présents, tous très beaux hommes. Les grenadiers et voltigeurs surtout étaient superbes; les marches et la grande chaleur tuèrent et firent laisser en arrière presque tout ce régiment, au point qu'en arrivant à Polock on ne put composer qu'une seule compagnie, grenadiers et voltigeurs, au centre de laquelle était le drapeau; les trois quarts des officiers manquaient aussi; ceux quî avaient pu suivre se mirent à la droite et à la gauche de cette com-

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pagnie, qui n'étail plus que de cent quarante h cenl cinquante hommes. Voilà donc ma brigade réduite à un seul régiment, le 37*, qui avait bien aussi laissé quelques hommes en arrière, mais il en étail de même dé tous les autres régiments dé la division.

Revenons à la journée du 18 août. Le corps d'armée av ai l conservé sa position, sur laquelle il bivouaqua; le général Gouvion-Saint-Cyr prit aussitôt l'offensive; son artillerie, restée en bataille de la veille, canonna vigoureusement et spontanément le quartier général russe qui se trouvait à portée des pièces de douze; c'était, comme je l'ai dit, le 18, vers quatre heures du soir. Les généraux ennemis, nous l'avons appris depuis, étaient à dîner; leur artillerie larda quelque temps à nous répondre, ^otre général en chef avait fait passer le régiment que je commandais dans la division Legrand, en tète de laquelle il marchait ; nous étions en colonne au pas accéléré, sous un feu roulant d'artillerie; nous longions un petit lac qui se trouvait à notre droite et dans lequel nous voyions les effets de la mitraille que vomissait sur nous l'artillerie russe, laquelle, tirant de haut en bas, ne pouvait nous atteindre, favorisés que nous étions par un pli de terrain. Mais il fallut nous montrer des pieds à la tète et marcher sur les pièces; ce fut alors que mon aide de camp Gérard, pensant qu'aucun de nous ne pourrait échapper sous un tel feu, saisit un fanion du 37e et, précédant la division, s'écria : « En avant! En avant! » Il allait et venait au galop, mais toujours en avant de la colonne, se dirigeant sur les batteries, où il arriva le premier, sabrant les artilleurs

à leurs pièces. Il déploya une extrême bravoure dans cette circonstance; c'est un fait qui mérite les plus grands éloges. Nous arrivâmes à temps pour nous emparer de neuf pièces de position avec leurs chevaux, Les Russes s'étaient retirés derrière la ferme où était leur quartier général. Le général Legrand, avec qui j'avais si souvent combattu pendant les campagnes d'Allemagne, s'approcha de moi et me dit : « Ça va bien, Pouget; tournez la ferme par la droite pour vous reporter à gauche, nous les tenons. » Comme je marchais en avant de la colonue tout absorbé par la présence de l'ennemi que je suivais de très près, je ne m'aperçus pas qu'elle s'éfait arrêtée. Je fus donc fort surpris, en tournant la tête pour donner un ordre, de me voir seul et en même temps chargé de front par plusieurs cuirassiers russes; mais je montais un cheval excellent, et, tournant bride, je regagnai la cour de la ferme, où étaient nos troupes; je fus néanmoins poursuivi de près par un officier russe qui me menaçait de son sabre et me criait en très bon français : « Rendez-vous, général, ou vous êtes mort! » Je ne lui répondis qu'en espadonnant de mon épée et en gardant ma distance. Au moment même il partit un feu de bataillon sur la cavalerie qui me poursuivait et la fit rétrograder. En entrant dans la cour de la ferme je trouvai MM. les généraux Legrand, Valentin, Moreau, Raymond Viviez et Maison ; ce dernier, que je connaissais de longue date, me dit : « Vous venez de l'échapper belle! » Au même moment mon pauvre Zéphir, qui venait de me tirer d'affaire, tomba mort; il avait reçu

un COUD de fusil (Lins le flanc gauche dool la balle

m'avait louché les tendons fléchisseurs <ln genou. Cette pauvre bête, frappée d'un coup mortel, put encore, avant d'expirer, me mettre en lieu de sûreté. J'ai souvent réfléchi à cette aventure. Le généra] Legrand me dit, en me montrant le sang qui coulait de ma blessure : « Vous ne pouvez rester, vous êtes blessé et demonté : « Quand on me releva de dessous mon cheval, je me sentis tellement froissé que je ne pus me tenir ni sur Tune ni sur l'autre jambe; la gauche n'avait pu encore supporter de boite. Je priai Gérard de m'acheter un des chevaux pris à l'artillerie russe; un soldat, qui en avait deux absolument pareils, ne les voulut vendre qu'ensemble, marché auquel je consentis, à condition qu'il m'aiderait à les conduire à Polock, qui n'était qu'à trois quarts de lieue. Je fis donc déseller et débrider mon pauvre Zéphir et je fus conduit à la ville, où l'on me pansa et où je restai sur la paille plus de dix jours. Comme ma guérisou pouvait être fort longue, je priai M. le commandant en chef de m'autoriser à aller me faire soigner à Wilna, où M. le maréchal Oudinot s'était déjà rendu pour le même motif. Cette nouvelle blessure et le coup de baïonnette que j'avais reçu quelques jours auparavant me retinrent six semaines, au bout desquelles je pus seulement remonter à cheval.

Je m'étais éloigné bien à regret de la bataille avant d'eu connaître le résultat. En me retirant sur Polock je faillis être pris une seconde fois par une charge de cavalerie russe qui avait repoussé notre cavalerie légère

commandée par le général Corhineau; par je ne sais quel malentendu, ce dernier se replia sur notre artillerie de position, qu'il neutralisa, ce qui fit sabrer plusieurs de nos canonniers à leurs pièces. L'ennemi en emmena deux de 12, et, s'il avait eu le temps, il pouvait les prendre toutes. Cette charge, sur les derrières de l'armée française, fut aussi hardie que la retraite de notre cavalerie légère fut mal entendue.

Huit pièces de 12 furent les seuls trophées de cette bataille de Polock, dont les résultats eussent dû être beaucoup plus importants. Nous en sûmes les motifs; le général Legrand les fit connaître au maréchal Oudinot, qui élait à Wilna. Il y eut un bulletin de cette affaire qui valut au général Gouvion le bâton de maréchal. Ce bulletin fit mention de ma blessure sans parler de la bravoure de M. Gérard. Le nombre des morts et des blessés fut énorme; parmi les premiers se trouvèrent le général bavarois Deroy ; le colonel Casabianca, commandant le 11e de ligne; le colonel Aubry, du 23e (il était de Mirecourt) ; le colonel ?Jayot, du 37e; le colonel Wimpfen, du 2e de ligne; le colonel Hardiau, du ]2e. Les Bavarois eurent six colonels blessés, au nombre desquels était M. Comeau, né Français. Après cette bataille, les deux armées restèrent au repos pendant six semaines environ.

Je quittai Polock le 24 août; je voyageais dans ma voiture à petites journées; j'avais pris la route la plus directe pour gagner Wilna. Je m'arrêtai au château de M. Sielicki, maréchal polonais, qui me fit grand accueil ; il me parut qu'une des brides de mes chevaux lui ferait

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plaisir : je la lui donnai. On compte soixante lieues de

Polock à Uilna sans rencontrer une ville qui puisse

offrir quelque ressource aux malades ou aux Messes; c'est nn désert lani par l'absence d'habitants que par le défaut de subsistances. .Pavais bivouaqué et vécu de

mes provisions pendant une grande partie de la route; nous étions cependant dans la Lithuanie ancienne, province du royaume de Pologne avant son premier partage.

Nous arrivâmes à Uilna le 29; je fus logé chez M. Reilzer, négociant, où j'étais assez bien. Je me hâtai d'informer le prince sérénissime major général de la Grande Armée de ma position et du lieu où j'étais; je le suppliai de m'obtenir de l'Empereur l'autorisation de rentrer en France pour y faire usage des eaux thermales qui m'étaient ordonnées pour le genre de blessures que je venais de recevoir, sous peine de rester pour toujours la jambe repliée en arrière sans pouvoir L'étendre. En attendant la réponse, je preuais des bains et je me faisais conduire en voiturechez M. le maréchal duc de Reggio, à qui je me plaignais de ma triste situation. Je savais qu'un officier, de quelque grade qu'il fut, qui sortait des cadres de l'armée, môme par le fait de graves blessures, était tout à fait oublié soit pour l'avancement, soit pour quelque autre récompense mérités par ses services. Le maréchal voulut bien me tranquilliser, d'abord en se donnant pour exemple, puisqu'il était dans le même cas que moi, et en me disant que j'étais déjà porté sur le tableau pour obtenir une dotation de 20,000 francs. Je dis au maréchal

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