‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 32 sur 53 · S 0 LIE XI US DE GUE HUE · texte numérisé non relu

S 0 LIE XI US DE GUE HUE

qu'il me donnait une fiche de consolation, u Non, me répondit-il, je suis sûr de ce que je vous dis. » Nous aurions pu ajouter, lui et moi : ce Oui, en cas d'un succès complet « ; mais qui en aurait douté? L'armée française n'avait encore éprouvé aucun revers; c'est par des succès continuels que le quartier impérial fut installé le 14 septembre à Moscou; mais à quel prix, grand Dieu! La route de Smolensk à cette capitale était jonchée de cadavres sur un espace de plus de deux cents lieues. N'anticipons pas sur les malheurs; je n'écris pas d'ailleurs l'histoire de cette campagne.

Pendant mon séjour à Wilua, j'allai rendre mes devoirs à M. le général de division comte d'Hoguendorp, gouverneur de la Lithuanie, qui me reçut fort bien, m'offrit ses services et m'invita à dîner pour le lendemain. Je me fis inscrire chez le général Jomini, qui commandait la place, et chez le général Chamberlin, commandant le génie militaire. Les deux généraux vinrent me voir. Le général Jomini me parut fort préoccupé; c'était la première fois que je le voyais; mais j'appris qu'il était mécontent d'être placé sur les derrières, lui jeune, plein de talents et d'ardeur. Deux ou trois jours après, il me dit qu'il partait pour l'armée et qu'il était assez embarrassé du transport de ses effets et de ceux de ses aides de camp. Je lui offris de lui céder mon fourgon tout attelé ; il me dit que cela ferait bien son affaire, mais qu'il n'était pus assez en fonds pour me payer. Je lui répondis qu'à cela ne tenait, qu'il pouvait faire enlever le tout et qu'il me payerait quand il pourrait. Il ne m'en donna pas même un reçu ;

telle était la conGunce que nous a\ ions les mis pour les autres; j'avais déjà prêté trente louis au général Levasseurà la première campagne d'Autriche sans reçu, et

le colonel llayol, du 37*, m'avait vendu un superbe cheval de monture à Ions crins cinquante napoléons que je ne lui payai qu'un mois après. Je vendis mon fourgon dans l'hypothèse de ma rentrée en France, pour me débarrasser d'un trop nombreux équipage : j'avais quatre chevaux de monture, quatre pour ma calèche et autant pour mon fourgon.

En réponse à ma demande de rentrer en France, je reçus Tordre d'aller prendre le gouvernement de la ville et province de Witepsk, en remplacement de M. le général comte Charpentier, appelé à celui de la ville et province deSmolensk; cet ordre était impératif et très pressant; c'est ainsi que Ton procédait, sans s'inquiéter de l'impossibilité. J'ai bieu balancé si j'accepterais ou refuserais ce commandement, parce que je savais que Witepsk était baignée par la Dwina, comme Polock, et que je serais à un avant-poste sans pouvoir encore monter à cheval, quoique l'usage des bains eût fort avancé la guérison de ma blessure. Enfin je pris la résolution d'obéir; je pensais que huit jours de marche que j'avais à faire amélioreraient ma santé. Je quittai donc Wilnale21 septembre; il fallut me soutenir pour gagner ma voiture et pour y monter. Je pris pour me rendre à Witepsk une autre voie que celle que j'avais suivie pour revenir de Polock; la carte sous les yeux, je prenais des renseignements d'un gîte à l'autre. J'aurais bieu pu suivre la grande route jusqu'à Orcha, mais

je n'y aurais trouvé de vivres ni pour nous ni pour les chevaux; je pris donc le parti de louvoyer; un jour je me jetais à droite, une autre fois à gauche jusqu'à Malodetchno, où j'arrivai le 24. A Ulia, j'allai prendre gîte chez Mme la comtesse Uotodkowicz, épouse du préfet de Minsk, car la Lithuanie avait déjà des préfectures, où je fus à merveille. La comtesse était malade; je lui fis présenter mes respectueux hommages et mes regrets de l'embarras que je lui donnais; elle me fit dire que si je ne partais pas trop matin le lendemain elle me recevrait, quoique alitée. Je ne manquai pas de m'y présenter. La femme de chambre qui m'introduisit resta tout le temps que j'entretins la comtesse, qui était jeune et jolie et patriote exaltée, comme la généralité des Polonaises; elle s'impatientait de ce que l'Empereur ne donnait pas un roi à la Pologne; il m'était difficile de lui répondre sur ce sujet. Le 25 nous allâmes coucher à Plesczeuice, chez M. de Tyszkiewiez, dont la femme était très jolie; j'y fus très bien. Le 26, je gagnai Sloboda, chez Mme Jundswicka, où je fus passablement. Le 27, dîner et coucher à Bogdanow, chez Mme veuve Omoliska, qui avait deux grandes belles filles; je crois que c'était la famille la plus exaltée de toute la Pologne; je vois encore la mère se levant à table pour boire à la santé de l'Empereur et au rétablissement du royaume de Pologne, ajoutant qu'elle était prête à donner son sang pour son pays. Une de ses filles me dit : k Oui, monsieur le général, si nous avions la guerre, pour arriver à ce but, ma sœur et moi, nous prendrions les armes sous

des vêtements d'homme. Le feu qui Bortail < I * * ses yeux annonçait sa résolution; elle aurait électrisé les plus indifférents. Je ne doute pas aujourd'hui que ces (Limes n'aient jour un rôle dans l'insurrection de la

Pologne. Le 28, je couchai au château de Smolauce, qui n'était habité que par une vieille gouvernante qui

put à peine nous donner du pain; heureusement que ce jour nous avions dîné à Huzzu,chez \I.Schlisanauski, qui nous lit grande chère, café, vin et punch. Je n'eus pour m'indemniser à mon coucher que la chambre de la châtelaine absente, où était un bon lit. Le 29, je fus à Ostrovvuo, un des plus mauvais gîtes que j'aie trouvés, dans un château inhabité où nous couchâmes sur la paille, n'ayant pour couvertures que nos manteaux. Le 30, nous arrivâmes à Witepsk, où M. le général Charpentier m'attendait avec une extrême impatience; aussi m'iustalla-t-il à l'instant même dans mes fonctions, voulant partir dès le lendemain pour Smolensk. Sur mes observations, il sentit pourtant qu'il était impossible que dans une heure ou deux il pût me mettre au courant d'un commandement de cette importance; je n'hésitai pas à lui demander instamment de m'accorder la journée du lendemaiu, aiïu de recevoir ses instructions pour des fonctions que je n'avais jamais remplies. Le 2 octobre, il me fallut déjà monter à cheval pour aller reconnaître les environs; j'éprouvai des douleurs telles que je faillis m'évanouir plusieurs fois; il fallut les supporter, puisqu'il était indispensable de connaître les moyens de défense que je prévoyais avoir à mettre en usage.

Witepsk est la plus grande ville de ce qu'on appelle aujourd'hui la Russie blanche. Partagée par la Duina en parties inégales, la moins considérable, située sur la rive droite, n'est habitée, presque sans exception, que par des Juifs. Ouverte de toutes parts comme un village, cetle ville n'a pas même la ressource de quelques jardins entourés de murs ou de haies qui, au besoin, pourraient en favoriser la défense. Il y eût fallu six à sept mille hommes, de la cavalerie et de l'artillerie, pour la garder; c'était un point stratégique infiniment important sur la route de Wilna à Saint- Pétersbourg; comme chef-lieu de gouvernement, toutes les grandes administrations y étaient réunies. Située aux avant-postes de l'armée et à une distance de vingtquatre lieues de Polock sur la gauche et à trente de Smolensk, c'était de ces deux points éloignés qu'elle pouvait seulement être secourue. Or nous étions à cinq lieues des avant-postes russes, qui occupaient la petite ville de Gorodok, chef-lieu de district, et qui poussaient souvent des partis jusqu'en vue de Witepsk, où nous étions jour et nuit sur le qui-vive.

J'avais trouvé pour toute garnison environ 900 soldats isolés, 300 hommes de différents détachements composés de Hessois et d'hommes de la jeune garde; les 900 isolés se composaient de tous les maraudeurs, traînards et d'hommes sortis des hôpitaux; 16 gendarmes, commandés par un officier, 2 pièces de 4, une section de canonniers et une de pontonniers. Le major Preissac avait été donné pour chef à ces isolés; il était aidé par un officier du 18e de ligne. Les soldats

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de la garde avaienl un de leurs officiers, el les Hessois étaient commandés par un de* leurs. Le commandant

de place était l'adjudant-commandant Chavardès, qui

avait deux officiers adjoints, <|ne j'utilisai au besoin.

On ne vil jamais rien de pire pour le service que ces

isoles; c'était le rebut de toutes les années, les plus dlétifs, les plus sales et les plus mauvais soldats du monde. Velus de guenilles et de lambeaux, ils n'avaient pour la plupart jamais vu l'ennemi, parce que depuis le passage du Niémen ils étaient restés en traînards. Il était impossible, sans officiers et sous-officiers, d'obtenir d'eux un service passable. Chaque fois qu'ils montaient la garde, il fallait créer un commandant de poste, un sergent, un caporal, et les prendre sur la mine. Qu'on juge de ce que Ton pouvait attendre de ces chefs de circonstance qui n'auraient, de toute leur vie, obtenu cet honneur dans leurs régiments! Aussi le service allait-il à faire pitié. Point de consignes rendues, de reconnaissances faites, de rondes arrêtées. Les sentinelles s'asseyaient autour du feu avec le chef de poste. Leurs armes étaient en mauvais état, et ils ne prenaient nul souci de ce qui pouvait arriver autour d'eux. Telles étaient les troupes chargées de la défense d'un des points les plus importants de la ligne et qui avait été souvent recommandé au maréchal Oudinot, qui était à Polock, et au maréchal Victor, qui était à Smoleusk.

De ces douze cents soldats, trois cents montaient la garde tous les jours, le même nombre était en courses, ou en escortes, ou en exécutions militaires pour faire

rentrer les contributions. Il faut bien dire ici que ces isolés étaient extrêmement malheureux; absents de leurs corps, ils ne touchaient aucune solde, n'avaient part à aucune distribution de vêtements. Us n'avaient pas un copeck (1 sol) pour se faire raser, blanchir et raccommoder, ni pour boire un verre d'eau-de-vie; on les nourrissait et blanchissait chez leurs hôtes. Il n'était pas au pouvoir du gouverneur de remédier à cette situation; aussi profitai -je d'un ordre laissé à mon prédécesseur pour faire évacuer quatre cents hommes sur Moscou, aussitôt que j'eus appris l'arrivée d'une division du corps d'armée du duc de Bellune, et ne gardai que l'élite de ces soldats; quelle élite, grand Dieu! Enfin, il me fallait quelqu'un.

A peine y avait-il dix jours que j'étais à Witepsk, que déjà l'ennemi faisait des mouvements sur ce point. J'étais assez bien informé de ce qui se passait par des espions donnés par le curé, que je voyais souvent. C'était un Polonais qui priait plus pour les succès de Napoléon que pour ceux des Russes. Je communiquais tous mes renseignements à M. Amédée de Pastoret, intendant de la province, qui était aussi inquiet que moi, d'autant plus que la plus grande partie des membres qui composaient l'administration dont il était le chef avaient abandonné leur poste, connaissant mieux que personne, comme étant du pays, les mouvements de l'ennemi et nos ressources. Parmi ces déserteurs se trouvaient les princes Radzivill et Sapieha. J'ai omis de dire que, de douze districts dont se composait le gouvernement de Uitepsk, huit et demi étaient encore

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entre les mains de rempereur de Russie, ce qui démontrera combien il m'eut été difficile d'alimenter les magasins dans le cas où l'armée aurail eu à rétrograder sur la Pologne, comme Tordre en fui donné sur la lin d'octobre.

Notre position devenait plus critique de jour eu jour. Vers ce temps, le prince major général me donna avis que, l'Empereur ayant décidé de reporter son année sur le terrain de l'ancienne Pologne pour occuper toute» la ligne de la Dwina, j'eusse à Taire confectionner trente-six fours dans Wilcpsk et approvisionner cette ville en blé, orge, avoine, foin et paille. J'en fis part à l'intendant et au commissaire ordonnateur des guerres Panichot, qui était de Neufchàteau. Nous mimes, l'ordonnateur et moi, la plus grande célérité dans l'exécution de ces ordres; les réquisitions, appuyées de troupes, remplirent bientôt les magasins et les fours furent construits. Sur ces entrefaites, j'appris que des paysans s'étaient insurgés contre leur propriétaire, qui vint solliciter des secours pour les faire rentrer dans le devoir, parce que, disait-il, si cet exemple se propageait, la famine serait bientôt dans le pays. L'officier qui commandait le détachement que j'envoyai fît bonne contenance, se conduisit sagement et tout rentra dans l'ordre. Je crus bien faire en étouffant un feu qui aurait pu s'étendre, premièrement parce que je n'avais pas mission d'insurger le pays, secondement parce que les insurrections devaient nous nuire. Cet acte me valut une haute considération.

Au milieu de toutes mes occupations, je n'oubliais

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