‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 34 sur 53 · SOI \ ENIRS DE GUERRE · texte numérisé non relu

SOI \ ENIRS DE GUERRE

pour nie faire jour l'épée à la main, mais à l'instant même je me vis entouré par plus de trente dragons et je reçus un coup de sabre sur l'épaule gauche. Je voyais toutes les pointes dirigées sur moi ; un de ces hommes me prit le poignet de la main gauche, me renversa le bras avec une telle force qu'il le luxa à l'épaule; d'autres me tirèrent par le collet de mon manteau à manches et le déchirèrent. Toute cette troupe était exaspérée de la mort des deux dragons sur lesquels j'avais brûlé mes pistolets. Je voyais ma perte certaine et l'impuissance d'y échapper. C'est alors que je me fis connaître en ouvrant mou manteau et montrant mes galons. Je portais un bonnet garni de martre, un peu moins haut que ceux de nos officiers de chasseurs; je pouvais n'avoir été considéré par l'ennemi que comme un officier subalterne; la vue de mon uniforme leur imposa; je demandai en allemand à voir le commandant de la troupe, il n'y avait pas seulement un officier; il se présenta un maréchal des logis Livonien d'origine qui parlait allemand; il me prit sous sa sauvegarde. Le dragon qui m'avait luxé le bras m'arracha une étoile en or de la Légion du petit modèle; le maréchal des logis me fit lui donner ma bourse, deux montres à savonnettes en or et leur chaîne, mon mouchoir de poche et mon portefeuille, qu'il me rendit, parce qu'il n'y trouva rien qui lui convint; puis ils me dirigèrent sur Witepsk, après s'être emparés de la bride de mon cheval (1). A un quart de lieue environ

(i) Ce combat eut lieu le 7 novembre 1812, à vingt verstes, ou quatre lieues de Falkouitz.

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de cette ville je vis enfin un officier qui me <lii <'n français qu'il était le commandant de la troupe; je lui répondis que je réclamais les égards que lout ennemi généreux accorde au vaincu. Il me pria de me tranquilliser et me laissa sous la garde du dragon et d'un Cosaque, qui me conduisirent sans me maltraiter, nuis qui m'arrêtaient à chaque instant pour me demander mou argent et me tâter tout le corps. Ce Livonien voulut encore me prendre deux bagues en or : l'une était mon alliance, l'autre un don fait par une dame de Witepsk; j'avais sauvé du pillage son château et son village, dont les habitants s'étaient insurgés contre son intendant. Cette bague portait dans l'intérieur la date du jour où je lui rendis ce service. Je le priai instamment de me les laisser, que je lui en payerais la valeur à Witepsk ; il me les laissa dans cette espérance. Combien de fois, dans le trajet que je fis du lieu du combat à la ville, ma pensée ne se porla-t-elle pas vers ma femme et mes enfants, ignorant ce que j'allais devenir et si je devais jamais les revoir! Enfin nous arrivâmes. Lorsque nous eûmes passé les avant-postes de l'infanterie, le sergent me rendit les rênes de mon cheval et me conduisit chez le général Harpier, qui commandait la brigade et qui occupait le logement que j'avais quitté à sept heures du matin. Avant d'entrer le sergent me fit ôter ma capote, dont le collet était arraché, et la garda. En traversant la ville je fus salué par un grand nombre d'habitants; mon escorte poussait des hourras qui ne furent répétés que par quelques groupes de Juifs; les anciens Polonais, Russes depuis le pre-

mier partage, n'y répondirent pas. Je lus sensible à ce procédé, auquel je ne devais pas m'attend re, une fois la ville rentrée en possession des Russes. Il est vrai que je n'avais fait aucun mal aux habitants ni permis qu'on leur en fit; j'avais souvent menacé la race juive, parce qu'elle m'avait été signalée comme suspecte, ce que j'avais eu lieu de reconnaître.

Arrivé à la porte du général russe, après avoir mis pied à terre, le sergent s'empara de mon cheval, fort belle bête que j'aimais beaucoup et que j'avais nommée Atalante, à cause de la légèreté de sa course. On me conduisit dans la chambre que je devais occuper; j'y trouvai le général, entouré de beaucoup d'officiers et d'un grand nombre de Juifs. Il me dit quelques mots de consolation. Le général russe Tschorba, qui avait habité Witepsk pendant tout le séjour des Français, se trouvait là; je l'avais beaucoup vu et il m'avait souvent fait accueil; il vint m'embrasser et m'engager à me tranquilliser; il m'offrit de me conduire chez lui avec l'agrément du général commandant, qu'il obtint, en se cautionnant pour moi. Le général Tschorba s'aperçut que je n'avais ni croix ni montre : « Est-ce que vous avez été dépouillé? me dit-il. — C'est la première opération d'un soldat vainqueur, répondis-jc, on m'a tout pris. » Il sortit aussitôt, fit chercher le sergent de dragons qui m'avait amené et nie fit rendre mes deux montres, auxquelles il ne manquait rien. J'ignore si le général les lui avait achetées, mais je vis faire à mon sergent uue bien piteuse mine. Je priai M. de Tschorba de me permettre d'en donner une à ce

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sous-officier ri je gardai celle qui m'avait été donnée par ma femme avant d'aller faire la première campagne d'Autriche. M. de Tschorba voulut aussi me l'aire rendre ma décoration, mais on ne put retrouver le soldat qui nie l'avait arrachée.

Le général commandant, s'étani aperçu que j'étais blessé, dit au général Tschorba que j'avais besoin d'être pansé; celui-ci lui répondit qu'il se chargeait de moi, el il m'offrit son bras pour me conduire chez lui. J'aurais été très consolé d'y trouver madame sa femme, née princesse Loubomirska, dont j'avais l'honneur d'être connu. Quand nous fûmes descendus, le général me proposa de me déposer au plus prés; je lui dis que je n'avais aucune volonté h manifester, mais que je craignais d'être une charge pour la personne à laquelle il songeait. « N'ayez pas cette inquiétude, me dit-il, vous connaissez sa bonté. » Je le laissai faire, et il me conduisit chez Mme la comtesse de Séverin, dont le mari, lieutenant général au service de Russie, se trouvait à l'armée aiusi que M. son fils. Celte dame, fort amie de Mme de Tschorba, chez qui je la rencontrais souvent le soir au moment du thé, m'avait invité à aller la voir, ce que j'avais fait souvent; elle m'accueillit comme l'un des siens, remercia beaucoup mon conducteur et versa des larmes sur mon sort, me voyant blessé et fort chagrin. Elle ne put attendre l'arrivée du chirurgien, que le général avait fait chercher; elle fit venir le sien, fit raccommoder mon uniforme coupé et envoya chercher des pantoufles et des vêtements chez M. le colonel baron Nicolew, que j'avais vu sou-

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vent et auquel j'avais accordé (outes les sauvegardes dont il avait eu besoin; il accourut lui-même, m'embrassa et mêla ses larmes aux miennes. Deux beures après, le général Harpier me fit prévenir que j'eusse à me tenir prêt à partir pour être conduit au général en chef, comte de Wittgenstein, qui avait son quartier général à Tcharniski, à vingt-cinq lieues de Witepsk. J'étais hors d'état de supporter la voiture, et pourtant je me résignai à exécuter cet ordre. Mais le général Tschorba et Mme de Séverin, s'étant interposés, obtinrent un sursis à mon départ. Je restai donc jusqu'au 14 novembre chez Mme de Séverin, qui eut la bonté de me prodiguer et de me faire donner les soins les plus assidus et les plus délicats; sans mes inquiétudes d'esprit, j'y aurais oublié ma captivité; elle assistait tous les jours à mon pansement.

Pendant ces derniers temps que je passai encore à Witepsk, je reçus la visite des personnes les plus considérables de la ville qui m'apportaient des consolations et des offres de services; toutes m'assuraient de la sympathie des habitants en souvenir de la douceur avec laquelle je les avais traités pendant mon gouvernement. J'avais eu, en effet, la satisfaction de voir rentrer, dans Witepsk, plusieurs propriétaires qui s'étaient retirés dans l'intérieur à l'approche de l'armée française, persuadés de la protection que je leur accorderais.

Dans le temps que je gouvernais cette province, j'étais certes bien loin de prévoir que je dusse y être ramené comme prisonnier de guerre et à avoir jamais

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à rendre compte de ma conduite au souverain russe Mais un homme d'honneur n'a qu'une route à suivie. ,Ie ne levai point de contributions dans mon intérêt personne], je ne lis point de demandes aux magistrats de la ville, si ce n'est pourohtenir l'indispensable pour mon ameublement, devant occuper une maison où il n'y avait pas une chaise. Je i ivais à mes dépens, quoique le gouvernement dût me donner un supplément de traitement qui me permit de faire les choses honorablement. Je n'ai jamais reçu ce supplément, ayant fait partir le payeur et sa caisse au moment où je vis que l'ennemi allait attaquer toute la ligne de la Dwina, de Polock à Witepsk. Aucun gouvernement des Bourbons n'accueillit mes réclamations à ce sujet, non plus que celles de mes dépenses d'espionnage, s'élevant à la somme de 1,200 francs environ, qui restèrent aussi à ma charge. Un jour, le maire de Witepsk me fit demander de le recevoir, ainsi que les officiers municipaux, pour me remercier de mes bons procédés et me prier de leur continuer ma bienveillance; ils m'offrirent, au nom de la ville, un panier de vins de France contenant vingt-cinq bouteilles et dix de liqueurs, que je ne crus pas devoir refuser. Ce fut tout le profit que je tirai de ma position de gouverneur, qui fut le temps le plus critique et le plus pénible de toute me carrière militaire.

Deux jours après ma rentrée à Witepsk comme prisonnier, M. le baron de Pahlen, colonel des chevaliers-gardes, prit le commandement de la place; il me fit l'honneur de venir me voir, accompagnant le géué-

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rai commandant et plusieurs autres officiers; il m'offrit

ses services et prit la peine de venir tous les jours; il m'envoya aussi un chirurgien militaire pour visiter ma blessure; j'ai eu beaucoup à me louer de ce colonel; il s'informa près de Mme de Sèverin des choses dont je pouvais avoir besoin, et quand il sut mon dénuement, il fut piqué de ce que les Polonais, dont il était lui-même, m'eussent ainsi abandonné; il m'envoya du iinge de toute sorte : c'était un jeudi ]2 novembre; ce même jour, il vint me demander si je serais en état de partir en traîneau le 14; je lui répondis affirmativement, mais je le priai de faire en sorte que ce fût la nuit, pour m'éviter de me donner une seconde fois en spectacle à la populace de \l itepsk, qui est en Russie ce qu'elle est en lous pays.

Mme de Séverin m'avait souvent répété qu'elle était peinée de me voir sans décoration; elle fît faire des démarches à mon insu pour trouver le dragon qui m'avait pris la mienne. 11 se présenta chez elle, la veille de mon départ, avec un Juif; le domestique de confiance de Mme de Séverin entra dans sa chambre, où je me trouvais, et lui dit en russe que ma croix était retrouvée. Elle fit un cri de joie, s'élança dans la chambre voisine et demanda au dragon ce qu'il en voulait; il eu voulut 50 roubles; c'était plus qu'elle ne valait, car elle était de petite dimension, mais ma généreuse hôtesse ne songea pas à la marchander et arriva toute triomphante m'en faire présent. Cette croix me fit, je crois, autant de plaisir que le jour où elle me fut envoyée par le grand chancelier. Je baisai

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la main qui me la rendait, mais mon excellente hôtesse m'offrit sa joue, que je baisai aussi, mais comme une relique. Mme «le Séverin était encore loin d'avoir épuisé sa bienfaisance à mon égard, quoiqu'elle eût fait jusqu'alors pour moi beaucoup plus que je n'avais lieu d'attendre. Elle m'avail souvent vu monté sur ma belle Atalante, qui me portait lorsque je fus sabré; j'en parlais fréquemment et je la regrettais beaucoup. Si, pour échapper aux Russes, j'avais voulu faire usage de sa légèreté, j'aurais pu défier à la course (ou te leur cavalerie à une longueur de cheval d'avance. Mais je voulais sauver ma petite troupe ou partager son sort. Qu'aurais-je répondu à l'Empereur s'il m'en avait demandé compte? A Dieu ne plaise que je me sois tiré d'affaire sain et sauf en l'abandonnant! J'ai cependant su depuis par un de mes aides de camp, qui avait appris à l'Empereur ma captivité et combien j'avais été peu secondé par ces misérables soldats de Berg, que l'Empereur lui avait répondu : « Eh bien, il devait s'échapper et les planter là. » Peut-être qu'ayant fait humainement tout ce qu'il était possible pour exciter leur courage sans y réussir, j'eusse bien fait de les planter là, en effet.

Je reviens à ma généreuse hôtesse. Elle me dit : « Je vais faire chercher partout votre cheval, je l'achèterai atout prix; je vous donnerai un guide sûr qui vous mènera à Smolensk au-devant de l'armée française, par des détours. J'adoptai cette idée avec transport, mais on ne put découvrir ce qu'était devenue ma pauvre Atalaule. J'avais bien une sentinelle à ma porte,

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mais qui n'eut point été un obstacle à ma délivrance; je fus obligé d'abandonner ce rêve, avec plus d'un soupir de regret.

Avant de quitter Witepsk, il faut que je fasse connaître à mes enfants quelle fut la cause principale de ma captivité et que je reprenne les choses de plus haut. J'ai dit que l'ennemi s'était emparé de la partie de Witepsk qui se trouve sur la rive droite de la Duina pendant la nuit du 6 au 7 novembre, sans que j'en eusse été instruit, ni aucun des Polouais qui nous étaient dévoués, ni aucune des autorités civiles, toutes fort intéressées à connaître les mouvements des Russes. Cela paraîtrait extraordinaire si je n'en donnais l'explication. Cette portion de la ville n'est habitée, comme je l'ai déjà dit, que par des Juifs entièrement dévoués aux Russes, quoique Polonais; mais cette vile natiou n'est-elle pas toujours du côté du plus fort? Us n'avaient cessé, depuis le départ de la Grande Armée pour Moscou, de se mettre en intelligence avec le comte de Wittgenstein et d'instruire les chefs d'une manière si précise de ce qui se passait à Witepsk, qu'ils ne pouvaient rien ignorer. Cette canaille que j'avais protégée, ménagée, et qui n'a pu dire que du bien de moi, même après ma captivité, bordait la rive droite du fleuve pour empêcher qui que ce fût de le traverser et de nous instruire des mouvements de l'ennemi, ce qui fit que ni mes espions ni ceux des Polonais ne purent nous revenir.

On a pu remarquer, d'ailleurs, que mon attention s'était portée principalement sur Ostrowno, d'où le

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danger étail le plus immédiat, cl que pour ce motif j'avais persisté à y placer l'officier d'état-major Descharmes avec les seuls rin<| chasseurs que j avais près de moi. Ce capitaine connut 1res bien les mouvements di1 l'ennemi, mais au lieu de se retirer immédiatemenl sur Witepsk, il jugea à propos de s'arrêter dans une ferme, où il coucha en compagnie d'un marin hollandais, tous deux dans la plus grande sécurité el négligeant le plus simple devoir, qui étail de me prévenir de l'occupation (TOstrowno par les Russes, lie lendemain 7, ces officiers, après avoir bien dormi et pris leur calé, se disposaient à monter à cheval pour venir me rejoindre lorsqu'ils s'aperçurent que la ferme était cernée par des cavaliers russes auxquels ils n'échappèrent pas. Le capitaine Descharmes fut horriblement maltraité par des coups de sabre et de pique, tout à fait dépouillé de ses vêtements et ramené à Witepsk, où j'étais déjà moi-même. Tels furent les effets de son inqualifiable conduite, qui entraîna malheureusement la mort et la captivité d'uu grand nombre de soldats. Si j'avais connu l'occupation d'Ostrowno, j'aurais vu que je n'avais plus rien à attendre du général Castex et j'aurais cédé le terrain à l'instant même, toute résistance étant désormais inutile; mes instructions d'ailleurs m'en faisaient un devoir. Lorsque II. Descharmes fut revenu à Witepsk, où se trouvaient prisonniers comme moi MM. le colonel Chavardès, le chef de bataillon Boisdavid et cinquante autres, il s'écriait à chaque instant : « Ah! c'est bien de ma faute si vous êtes tous ici ainsi que moi! « J'ignorais toutes ces particu-

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