‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 36 sur 53 · ÎÎ2 SOUVENIRS DE GUERRE · texte numérisé non relu

ÎÎ2 SOUVENIRS DE GUERRE

votre débiteur. — C'est impossible, me répondit-il, cet argent ne vient pas de moi; vous laissez des amis à Witespk qui se sont cotisés : ce sont de bons et vrais Polonais; acceptez, acceptez comme de vos frères, n Ce papier-monnaie formait une somme de 450 roubles ; j'ai su depuis que M. de Pahlen y avait contribué pour 150 roubles. De tels procédés ne s'oublient jamais, et j'en garderai toute ma vie le souvenir le plus reconnaissant. De son côté II. le général de Tscborba m'avait envoyé du linge neuf, chemises, bas, caleçons, cravates et mouchoirs de poche ; il s'était coucerté avec Mme de Séverin, qui fit faire à mon insu un pantalon de drap bleu, une redingote ouatée, me lit présent d'une pelisse et d'un grand portemanteau en cuir de Russie. Combien je fus attendri de tels soins! Chaque jour était marqué par de nouvelles preuves de leur bonté; Mme de Tschorba rivalisait avec mon hôtesse d'attentions et de prévenances; elle venait tous les jours me consoler et me répétait souvent que j'avais bien fait d'avoir eu recours à l'Empereur, et de lui eu faire connaître le résultat. Il m'arrivait des provisions de toutes sortes : vins de France, liqueurs, remèdes, parce que je m'étais plaint de douleurs d'estomac; Mme de Séverin m'avait fait faire une petite caisse qui renfermait un pcàté, du sucre, du café, du thé, une tablette de bouillon, une cafetière, une tasse, un verre, un couvert en argent, un bol en vermeil, etc. ; je fus comblé. En repassant dans ma mémoire tous ces actes de générosité, je n'en suis pas moins ému au moment où j'écris que lorsqu'on me forçait de les recevoir. Quand

je pense qu'à sept cents lieues de chez moi, dans un pays où je n'avais d'autre recommandation que ma conduite d'honnête homme, j'ai clé l'objet <le tant d'attentions louchantes, j'ai tout lieu d'espérer que mou exemple sera suivi par mes lils, et que dans l'occasion ils se souviendront de l'adage : « Fais ce (|iie dois, advienne que pourra. «

Muni de toutes mes provisions, bien garanti du froid, je moulai en traîneau avec mon domestique, dans la nuit du 13 au 11; il gelait très Tort. L'officier qui me gardait prit place à mes cotés, et nous allâmes coucher le I 4 dans un misérable château, sur la rive droite de la Dwina, entre Witepsk et Polock. Les maîtres y habitaient, mais comme ils avaient supporté pendant trois mois la visite des deux armées, ils étaient fort épuisés. Nous fîmes honneur à mes provisions, puis je me couchai sur uu matelas et un oreiller que Ton avait mis pour mon usage dans le traîneau. Lu bon manchon me couvrait les pieds, et ma pelisse rne servait de couverture. Nous repartîmes le 15 à sept heures du matin et nous arrivâmes à Polock à deux heures après midi. Je fus conduit chez le comte de Sievers, colonel du génie qui commandait la place; l'officier qui m'avait accompagné et dont je n'ai eu .qu'à me louer lui remit une lettre de M. de Pahlen; après l'avoir lue il me dit : « Le commandant de Witepsk me fait connaître, général, la manière dont vous avez gouverné une de nos malheureuses provinces; je suis heureux d'être un des premiers à vous instruire que l'Empereur n'a pas été insensible à vos bons procédés. » Il me fit ses offres

234 S 0 L \ i: \ I II S DE GLIiUHK

de service avec beaucoup d'obligeance; je le remerciai et restai dans son cabinet jusqu'à l'heure du dîner. Sur ces entrefaites, vinrent successivement M. le général Marduinow, qui me remercia d'avoir fait protéger ses propriétés dans le gouvernement de Uilepsk, et le prince Repnin, qui arrivait du grand quartier général ; M. de Marduinow me présenta au prince, qui me dit : « Général, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre; le comte de Wittgenstein a reçu votre placet à l'Empereur, et il Ta envoyé à la comtesse sa femme, avec recommandation de le remettre elle-même à Sa Majesté. : Je remerciai le prince et, comme il me disait ces choses en présence du comte Sievers, ce dernier m'engagea à attendre à Polock la décision de l'Empereur, parce que si ma demande était agréée, je serais plus à portée de retourner en France. Je répondis que je n'étais pas en position d'avoir une volonté et que je n'avais rien de mieux à faire qu'à me soumettre. Le colonel me lit donner une chambre à l'abbaye des Jésuites, où il était logé, et me conduisit dîner chez le colonel Xicolew, conseiller d'Etat, son prédécesseur au commandement de la place, qui m'accueillit de la manière la plus aimable et m'offrit sa table tout le temps que lui ou moi resterions à Polock. Ce même jour on m'introduisit dans la chambre qui m'était destinée et qui était fort triste. Le lendemaiu, j'allai visiter M. le colonel Comeau, chambellan du roi de Bavière, qui, ayant eu la jambe cassée le 18 août, avait été transporté à l'abbaye, y était resté lors de la retraite de l'armée française et s'y trouvait prisonnier de guerre.

Dl C É \ i: H \ L B \ ROM roi G ET\

C'était un ancien émigré français qui me paru! fort aise de mon arrivée comme compagnon d'infortune ; je partageai sa satisfaction, car il me parut spirituel et d'une conversation fort agréable.

J'avais une sentinelle à ma porte, mais je n'avais pas moins, ainsi <|iie mon domestique, la liberté daller et de venir sans qu'on s'en inquiétât ; j'avais simplement répondu de ce dernier, dont je n'ai pas encore parlé; c'était un palefrenier du Mv ; à la retraite de IVitepsk, il m'accompagnait tenant deux chevaux de main; lorsqu'il nous vit chargés par l'ennemi, il voulut prendre les (huants pour rejoindre mes équipages, mais il fut croisé par des dragons qui le frappèrent, le firent tomber, de cheval et remmenèrent prisonnier. Les chevaux étant libres prirent le galop pour rejoindre ceux que montaient mes aides de camp, qui étaient en avant; les dragons, au lieu de poursuivre les chevaux, s'arrêtèrent pour dépouiller l'homme. A Polock on m'offrit un domestique piémontais dont le service m'aurait été plus utile, mais je préférai garder Brûlé, qui m'avait donné des preuves de probité et d'honnêteté.

La chambre que j'occupais à l'abbaye ajoutant encore à la mélancolie à laquelle j'étais en proie, je priai le colonel Sievers de m'en faire donner une autre dans laquelle il y aurait une cheminée où je pourrais faire chauffer de l'eau et faire moi-même mon café pour me distraire. Il me promit l'appartement du lieutenantcolonel Kotzebue qui venait de mourir; les fenêtres decet appartement avaient vue sur laDwina ; j'en pris possession le lendemain et je m'y trouvai bien. J'y passai

Page 1