G S OUI EMUS DE GUERRE
mon temps <ï prendre des notes sur la campagne de 1812, qui me sont fort utiles aujourd'hui, en me rappelant des particularités que j'aurais sans doute oubliées et sur lesquelles je m'étends avec une certaine salisfaction.
Combien de fois dans ces tristes moments ne me sentais-je pas abattu! J'avais bien des motifs pour l'être : je me demandais ce que j'allais devenir; je n'avais plus de correspondance avec ma famille; ma carrière était interrompue, je me voyais en Sibérie. Les peines physiques étaient oubliées devant les peines morales; un rien me plongeait dans le plus cruel chagrin. Le jour où l'on me donna mes nouvelles chambres, on ne se contenta pas de ma sentinelle : je vis entrer chez moi un caporal et un soldat; celui-ci fut installé dans ma première chambre comme planton. J'en fus étonné et inquiet, et quand je voulus sortir comme j'en avais la liberté, il s'y opposa. En ce moment je reçus la visite du général Mardwinow, qui me trouva fort agité; je lui en dis la cause. « Il y a du malentendu, me dit-il; je vais en parler au comte Sievers. » Immédiatement après le planton et la sentinelle furent retirés. M. le général de Mardwinow m'a toujours témoigné beaucoup d'intérêt, je n'oserais pas ajouter d'amitié, notre connaissance étant de trop fraîche date; mais l'amitié n'eût rien fait de mieux ni de meilleure grâce. Je lui rendais de tout mon cœur ces bons sentiments; il était vraiment aussi aimable et bon que beau cavalier; il était jeune encore, d'une physionomie ouverte et d'une conversation spirituelle. Il me pria
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instamment d'aller voir son frère qui venait d'être amputé et qu'il quittait à peine; il logeait (Lins le même corridor que moi. Nous fumes bientôt dans les meilleurs termes. Ce frère était général-chambellan (I), brun, d'une belle figure et d'un esprit aimable; quand il ne souffrait pas il oubliait sa situation, chantait, riait, faisait des contes qu'il débitait avec finesse. Nous avions le même chirurgien, (]ni me dit qu'il avait été mal opéré; sa plaie avait en effet un aspect 1res fâcheux. J'allais chez lui Ions les soirs avec son frère; nous y prenions le thé, tout en fumant notre pipe; nous ne négligions rien pour égayer le malade, qui s'y prêtait le mieux du monde, quand la douleur lui laissait quelque répit.
Pendant mon séjour à Polock, qui fut de quinze jours, j'écrivis à M. le maréchal Saint-Cyr pour lui demander de l'argent et à M. Gérard pour lui faire connaître ma position et le prier de m'envoyer des effets. Ces deux lettres restèrent sans réponse. En attendant la décision de l'empereur Alexandre, je faisais table commune avec MU. de Comeau, Chavardès et le jeune de Rely, ami de iU. de Pastoret, qui avait accompagné ce dernier eu Russie comme amateur et qui fut fait prisonnier. Nous vivions chétivemeut, tout juste pour ne pas nous laisser mourir de faim. Je n'avais pas voulu abuser de l'hospitalité de M. le conseiller d'État Xicolew, qui m'avait offert sa table; il avait d'ailleurs quitté l'abbaye pour se loger en ville, d'où il m'envoya plusieurs fois sa
(1) En Russie, toutes les fonctions civiles sont assimilées aux grades militaires.