‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 39 sur 53 · S0UVKX1RS DE GUERRE · texte numérisé non relu

S0UVKX1RS DE GUERRE

obtenu que AJ\I. C bavardes et de Rely partiraient avec moi ; je priai M. de Sievers de me faire donner un traîneau couvert appelé kibi etde me choisir pour gardien un officier parlant français; mes compagnons d'infortune eurent aussi un traîneau dans lequel mon domestique Brûlé trouva place. Le 30 novembre au soir il. le major Talischew, qui était désigné pour m'accompagner, vint me prévenir que nous partirions le lendemain pour Plescovv, chef-lieu d'un gouvernement situé sur le lac de Picpus, sur la route de Saint-Pétersbourg. Il me remit cent roubles, que je ne lui avais pas demandés, contre un reçu. Xous montâmes en traîneau à six heures du matin ; nous voyagions très rapidement, ayant trois chevaux de poste à chaque traîneau, ce qui me plaisait beaucoup. Il était curieux de voir et d'entendre notre postillon parlant sans cesse à ses chevaux, chantant et s'étendant dessus les bras allougés; ainsi stimulés, ils faisaient quatre lieues à l'heure. Xous couchâmes à moitié chemin de Plescow, après avoir fort bien soupe de provisions composées de pâtés et de viandes froides. C'était il. Tatischew qui faisait commander les chevaux et qui payait partout. Xous arrivâmes le 2 à Plescovv , à onze heures du matin; on nous conduisit directement chez le prince Chikawskoï, gouverneur de la province, qui était à la messe; ou nous servit, en l'attendant, des rafraîchissements composés de beurre, saucissons, vins et liqueurs. Quand on annonça le prince, il parut suivi de sept ou huit officiers; il était vêtu d'une redingote, par-dessus laquelle il portait le grand cordon de l'ordre de Saint-Anne. Il nous

di G i: \ i: il IL BA ROM PO I G BT, 9 »i

accueilli) assez bien et, après une courte conversation, il nous lil conduire dans le logement qu'il avail désigné d'avance. C'était chez un restaurateur dont le bouge ne valait pas une mauvaise auberge de village. On nous donna une chambre commune où \I\I. Chavardès et de Rely durent coucher sur un canapé de paille, pieds contre pieds. Deux heures après notre installation, le prince vint nous visiter, suivi d'un grand nombre d'officiers et de gardes à cheval; il me fit des offres de services, ordonna qif il y eût toujours un officier disponible pour pourvoir à mes besoins, et commanda qu'il y eût un planton clans mon antichambre pour recevoir mes ordres et m' accompagner si je sortais. L'officier cessa son service au bout de deux jours; comme il ne parlait pas français, nous ne pouvions nous entendre. Le lendemain je rendis visite au gouverneur, qui me demanda comment je me trouvais dans mon logement; je lui dis qu'il était fort incommode, n'ayant qu'une chambre pour trois et pas même de paille pour coucher nos domestiques. Il nous proposa d'en changer, mais nous trouvâmes qu'ailleurs c'eût encore été pis.

Le froid avait beaucoup augmenté et s'élevait de quatorze à quinze degrés Réaumur. En nous promenant un jour dans l'intérieur de la ville, un Russe, qui passait près de nous, fit signe à M. de Rely, dont le nez se gelait, qu'il fallait le frotter avec de la neige. Ce jeune homme fut fort effrayé, devint extrêmement pâle et se frotta d'importance ; il n'avait pas senti l'effet de la gelée, et nous-mêmes ne nous étions pas aperçus de sa

mésaventure, dont nous ignorions d'ailleurs le remède. Il en fut quitte pour la peur.

M. Chavardès découvrit dans Plcscovv un marchand italien venu de Cliivasca, pelite ville du Piémont où ce colonel s'était marié. Ce fut cet Italien qui nous apprit les désastres de l'armée française, dont nous ne savions rien encore, et qui nous affectèrent douloureusement. Il nous dit avec quelle adresse Kutusow s'était joué de Xapoléon, en lui laissant croire qu'Alexandre traiterait de la paix; il voulait simplement gagner du temps et attendre les ligueurs de l'hiver, qui, en 1812, furent très retardées, comparativement aux autres années. Enfin cet Italien nous raconta des choses épouvantables et nous sortîmes de chez lui le cœur navré. Nous y retournions tous les jours pour avoir des nouvelles; les désastres allaient crescendo, c'était à croire qu'un seul Français ne sortirait pas vivant de cet affreux pays!

Le prince gouverneur m'apprit que je recevrais du gouvernement russe une gratification de trois roubles par jour, le colonel Chavardès deux roubles et demi, et les officiers subalternes deux roubles. Si le papiermonnaie en usage dans les Etats russes avait eu la valeur qu'il représentait, cette somme eût suffi pour parer aux plus pressants besoins; mais le rouble-papier ne valait que 1 fr. 25, tandis que le rouble d'argent valait 4 francs. Je représentai au gouverneur combien cette paye était insuffisante, surtout pour les officiers subalternes ; je donnais soixante centimes pour un seul repas de mon domestique; mais le prince répondit qu'

h l C K \ I. R \ L D I ftO v P01 C ET

nîe dépcndail pas de lui d'augmenter la solde accordée par l'Empereur.

Le gouverneur recul Tordre de me diriger sur Saint- Pétersbourg, que l'Empereur, par une Faveur loule particulière, me donnait pour prison, en ajoutant à ce bienfail l'offre de deux mille* roubles donl je n'acceptai que la moitié. Le prince eut grand soin de me recommander, en cas que je visse l'Empereur, de lui dire qu'il avait exécuté ponctuellement tons les ordres qu'il avait reçus par rapport à moi. Il m'annonça que je serais à Saint-Pétersbourg en moins de vingt-quatre heures, quoiqu'il y eût trois cent trente-cinq verste parcourir, parce qu'il me ferait donner des chevaux de courrier. Aies compagnons d'infortune éprouvèrent un vif chagrin lorsqu'ils surent que Tordre ne regardait que moi seul ; je regrettai particulièrement de me séparer de AI. de Rely, qui joignait aux agréments du caractère, de l'éducation et de l'esprit, une rare bonté qui lui inspira de me donner les soins d'un fils : il pansait ma blessure, me frottait le bras luxé avec de Teaude-vie camphrée et me frictionnait Tautre, dans lequel j'éprouvais des douleurs de rhumatisme. Il était luimême désolé de ne pas me suivre à Saint-Pétersbourg, qu'il désirait vivement connaître; mais je ne le quittai pas sans avoir pris la résolution de solliciter la même gi\àce pour lui et AI. Chavardès, grâce que j'obtins plus tard de la bonté de l'Empereur.

Je comptais partir le 19 décembre, et j'avais pris toutes mes mesures; mais j'attendis en vain l'officier qui devait m'accompagner et qui me ballotta jusqu'au 21.

244 SOI VK.\ IKS DE (il K II K E

Avant de qui lier Plescow, je veux dire un mot de celte ville, située, comme je l'ai mentionné plus haut, sur le grand lacPicpus; elle est d'une grande étendue, peu peuplée, avec de grands vides dans certaines rues. Les trois quarts et demi des maisons sont en bois, celle du gouverneur comprise. Il y a beaucoup d'églises et un grand nombre de petits marchands qui ne fournissent que des objets de première nécessité; les gens riches, allant passer l'hiver à Saint-Pétersbourg, en rapportent les choses de luxe et d'agrément. La ville est ouverte de toutes parts comme Wilna, Polock et Witepsk. Je n'y ai jamais entendu d'horloges et n'en ai vu daus aucune ville russe; il y fait trop froid, elles n'y pourraient marcher une grande partie de l'année. J'ai vu y suppléer à Saint-Pétersbourg par un grand volet en planches sur lequel un esclave frappe l'heure avec un gros bâton. Pendant mon séjour à Plescow, je ne vis que le gouverneur, et encore n'ai lai s-je chez lui que pour affaires; il était tout naturel que les Russes évitassent d'avoir des rapports avec ceux qui étaient entrés chez eux en ennemis. D'ailleurs, par un calcul de politique, le gouvernement russe avait répandu le bruit que c'étaient les Français qui avaient incendié Moscou, afin de les rendre plus odieux. Quoi qu'il en soit, je dois aux Russes la justice de dire qu'ils sont hospitaliers.

Page 1