‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 40 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arrivée à Saint-Pétersbourg. — M a i ;i[>iiiit<;. — Ennuis avec la police Incidents divers. — Iles nombreuses relations. —

Mlle Georges. — Le violoniste Lafont.

\1. Kaminski, l'officier qui devait m'accompagner dans mon voyage, arriva une heure avant celle (juc j'avais fixée; nous entrâmes dans notre kibi à quatre heures da matin; une fois lancés, nous marchâmes avec nue rapidité admirable, faisant quatre lienes ou vingt verstes à l'heure. Xous arrivâmes à la petite ville de Gatschiua le 23 à quatre heures du matin; nous nous y reposâmes jusqu'à huit; Gatschina n'étant qu'à quarante verstes de Saint-Pétersbourg-, deux heures devaient nous suffire pour y arriver. Il existe à Gatschina un château impérial que je ne vis qu'au clair de lune; l'impératrice Marie, veuve de Paul Ier et mère de l'empereur Alexandre, allait passer tous les étés dans cetle résidence, bâtie par le comte Orlow, sous le règne de Catherine H. A la mort de cette dernière, Paul Ier s'en empara, ce qui fit que ce palais fut toujours bien entretenu. Gatschina n'était alors qu'un village que Paul fit rebâtir en pierre; cette ville récente a dû devenir fort belle, si l'on en juge par le plan qui en était

tracé. La roule qui la sépare de Saint-Pétersbourg est très belle et pavée comme dans les enviions de Paris; les verstes sont indiquées par de petites colonnes en marbre. En arrivant à un relais, je remarquai un arc de triomphe érigé par Catherine II au comte Orlow, qui avait détruit la flotte turque à Tscbesmé; on voit aussi sur la gauche un palais bâti, dit-on, dans le genre de celui de Versailles. Nous passâmes aussi devant quelques jolies maisons de campagne dont une fut bâtie dans le style turc par la même impératrice Catherine pour son favori Alexis Orlow, toujours en mémoire de la victoire navale qu'il a remportée. Toute la route, jusqu'à Saint-Pétersbourg, est ornée de belles campagnes qui doivent être délicieuses en été : les bois et les eaux n'y manquent pas. Enfin nous arrivâmes aux portes de Saint-Pétersbourg à dix heures du matin, sans avoir éprouvé aucun accident; on nous arrêta à la barrière; l'officier qui m'accompagnait se rendit au corps de garde, où il resta au moins une heure et demie pour y faire rédiger quatre rapports qui furent immédiatement envoyés à quatre autorités qu'il fallait avertir de mon arrivée. Je dus rester pendant ce temps au fond de ma kibi, autant pour m'abriter des tourbillons de neige que pour me soustraire à la curiosité des officiers et. des soldats du poste, qui ne cessaient d'aller et de venir pour tenter de la satisfaire. De ce poste nous fûmes escortés par un Cosaque jusque chez M. le lieutenant général Wesmitinhow, gouverneur de la ville, où je fis antichambre avant d'être admis à son audience; dans cette antichambre se tenaient ses secré-

n u c É v i: h il i. \ ROM POl G kt

tairès particuliers ; !<>us ces messieurs parlaient français, mais aucun ïïv m'adressa la parole. Quand je fus en présence «lu gouverneur, je lus frappé de son air noble et digne, qui, ainsi que son âge, commandai! le respect; il étail minisire par intérim de la police générale de l'empire. Il m'accueillit de la manière la plus gracieuse; il me dit : « Général, vous ries connu de l'Empereur. Sa Majesté vous a recommandé, el autant pour lui obéir que pour \ons témoigner mon estime pour la manière dont vous vous êtes conduit à Witepsk, je serai bien aise de coopérer à votre bien-être dans cette ville. »I1 ordonna ensuite à un officier de me conduire chez le général grand maître de la police. Je rentrai dans mon traîneau, près duquel j'avais laissé Brûlé, qui était devenu l'objet de la curiosité publique ; il était entouré par deux ou trois cents personnes avides sans doute de voir la figure d'un général français. Cette curiosité était assez surprenante, puisqu'il y a toujours beaucoup de Français à Saint-Pétersbourg; il est vrai que j'étais le premier prisonnier de guerre qu'on y voyait, car, avant celte fatale campagne, aucun officier général français n'avait paru dans aucune ville de l'Europe comme prisonnier, et moius encore dans cette partie du Nord. Il fallut donc cheminer vers le logement du grand maître de la police, qui se nommait M. Gorgoîy. J'y fis antichambre en moins bonne compagnie que chez le gouverneur. Il se présenta en personne ; un Français qui se trouvait là, voulant me céder son tour d'audience, reçut pour toute réponse un : tout à l'heure prononcé fort sèchement. Quand il vint à moi,

248 SOUVEXIRS DE GUERRE

il me (lit du même Ion : ce Voire logement est prêt » ; puis il donna Tordre au major du quartier de m'y conduire. A Lacédémone, où Ton se piquait de laconisme, Ton n'aurait pu mieux dire. Je n'augurai rien de bon d'une telle réception, et j'eus de ce moment l'occasion de remarquer qu'en Russie la politesse décroît avec l'importance des personnages; le major du quartier avait, s'il était possible, le ton plus sec que son maître quand il m'enjoignit de le suivre. Cet homme n'était rien moins qu'un Français du nom de Benaut. Il me conduisit dans une immense maison située sur une grande place, en face du palais impérial connu sous le nom de palais d'Hiver. Il fallut monter cent trente-neuf marches pour arriver à la chambre que l'on me destinait ; je fus presque aussi effrayé de cette ascension que s'il m'eût fallu descendre d'autant; on me campa dans cette chambre où il n'y avait que les quatre murs, sans un seul siège; elle me parut aussi froide que la place, où 18 degrés Réaumur se faisaient sentir. M. le major voulut bien me dire qu'elle serait meublée daus la journée, puis il se retira pour ne plus revenir.

On se figurera difficilement ma surprise et mon désappointement, en me voyant traité de cette façon, dans une ville où j'arrivais sous les auspices de l'Empereur lui-même. Quand je me vis seul avec un second officier de police qui m'avait accompagné, je lui demandai où coucherait mon domestique, car je ne voyais ni chambre ni cabinet pour le loger; il parut fort embarrassé, puis il m'indiqua l'antichambre, qui était un •passage commun. J'ignorais encore que chez les plus

DU C É \ i. RAL BAKON POUCET

grands seigneurs lusses il n'y a pas de IMs pour les domestiques, qui couchent dans les antichambres suides bancs en forme de coffres dans lesquels ils renferment les peaui qui leur servent de couvertures. Enfin, pour échapper à mes demandes autant qu'à mes questions, l'officier de police disparut; la place ne lui paraissait probablement pas plus teuaMe pour lui qu'elle ne Pétait pour moi. Le hasard, le même qui m'a sans doute toujours été favorable, voulut que deux jeunes étrangers qui faisaient leurs cours dans la capitale logeassent aussi rapprochés des étoiles que je Fêtais moi-même ; ils étaient mes voisins et vinrent me voir. Ils étaient frères : la curiosité mêlée, autant que j'en pus juger, à la bienveillance, les détermina à cette démarche. Ils m'offrirent de me donner tous les renseignements dont je pourrais avoir besoin; cette offre était précieuse dans un pays dont la langue et rcs usages m'étaient inconnus. Ma première question fut de leur demander où je pourrais me procurer ma nourriture; ils m'indiquèrent l'hôtel même où nous logions, où se trouvait un restaurateur français. Cette découverte fit diversion aux tristes pensées qui m'obsédaient. Cet homme et sa femme, apprenant que j'étais un compatriote malheureux, me comblèrent de prévenances et de soins. Je me trouvais, en effet, à l'hôtel de l'Europe, faisant angle à la place du palais impérial et à la rue de la perspective de Xewski, la plus longue, la plus plus large et la plus belle de Saint-Pétersbourg, très près de l'Amirauté, du palais d'Hiver et du quai de la Newa, dont je n'étais séparé que par le vide de la place.

Je dînai de bon appétit, n'ayant rien pris depuis Galschine, et je fis appeler Brûlé pour qu'il en fit autant, le pauvre garçon ayant aussi grand besoin de se restaurer; puis je lui donnai Tordre de transporter mes effets chez mes nouveaux hôtes, où je fus obligé de coucher, ma chambre étant restée dans toute sa nudité, malgré les promesses que m'avait faites l'officier de police d'y faire mettre des meubles.

Dans la même journée je fus accosté par un individu que je crus Français, tant il parlait bien notre laugue; c'était le colonel Bournachew qui, sachant que je venais de \\ itepsk, me demanda si j'y avais connu le général Tschorba, dont il était le neveu. Je me trouvai bien heureux de pouvoir dire au colonel combien j'étais redevable à son oncle pour tout ce qu'il avait fait pour moi non seulement avaut, mais encore après ma captivité. La rencontre de M. Bournachew ne pouvait manquer de m'ètre d'un grand secours; il m'engagea beaucoup à aller le voir, ce que je lui promis de grand cœur, si l'on n'y mettait point d'obstacles. Mon hôte, M. Tardif, me fit faire un lit à la française, et Brûlé coucha auprès de moi sur un matelas.

La police, qui a l'œil ouvert à Saint-Pétersbourg plus qu'ailleurs, fut bientôt instruite que j'avais changé de logement. Dès avant le soir, le grand maître vint luimême me questionner à ce sujet; mais la cause en était si naturelle qu'il ne trouva rien à redire. Le lendemain 24, à huit heures du matin, le grand maître était déjà chez moi; il était accompagné d'un Anglais, AI. Beverley, chirurgien de S. M. l'impératrice Elisabeth,

nu <; i; \ i; it \ i. n \ uo \ P01 G ET. ! . i

qui lui avait * > i • 1 1 <> ? 1 1 1 <'' de visiter ma blessure, de nie

(loin icr ses soins et de se rendre Ions les jours chez elle,

après mon pansement, pour lui on rendre compte. Je fus extrêmement louché et étonné de me trouver l'objet de l'attention de cette auguste princesse ; je priai instamment le grand maître <"l M. Beverlej démettre l'hommage de mon respect cl de ma reconnaissance aux pieds de l'Impératrice. Ma blessure n'était pins rien, (M je priai le chirurgien de reporter ses soins sur mon pauvre Brûlé, dont l'état de malaise m'inquiétai! d'autant plus qu'il n'étail rien moins que délicat; c'était un homme vigoureux et très dur à lui-même. Le médecin constata qu'il avait le mésentère fort engorgé par l'effet de la mauvaise nourriture pendant la campagne, et il pensa qu'il était très urgent d'y remédier. Ceci se passant devant le grand maître, il donna Tordre de faire transporter le malade à l'hôpital. Je me séparai avec peine de ce brave garçon, que je craignais bien de ne plus revoir. Le chirurgien me recommanda de veiller sur mon régime, parce que, passant d'une vie active à l'inoccupation, et de mauvais aliments à de bons, il pourrait en résulter des effets fâcheux pour ma santé. Pour obéir à l'Impératrice, il vint me voir plusieurs jours de suite, mais je le priai de ne plus prendre celle peine. Avant de me quitter le général Gorgoly me dit d'être tranquille sur les soins qu'on donnerait à Brûlé, qu'il irait le voir et le recommander; il me tint parole. Il s'occupa également de me procurer un valet de chambre parlant russe et français et qui me serait, me dit-il, plus utile que celui que j'avais. Il se présenta

dès le même jour. Il était bien vêtu et me dit être envoyé par M. le grand maître pour me servir. C'était un Livonien qui avait beaucoup voyagé avec des seigneurs russes en France, en Allemagne et en Italie, et qui parlait les langues de ces divers pays. M. Gorgoly me dit que, lorsque je sortirais, il me conseillait de le prendre avec moi, qu'il marcherait à quelques pas derrière moi, ainsi que c'était l'usage à Saint-Pétersbourg, afin d'être à portée de recevoir mes ordres et de répondre à mes questions. Je trouvai cette attention admirable; j'en usai ainsi que j'en avais reçu le conseil, je ne sortais pas sans lui. M. le grand maitre ne jugea pas que j'étais bien à l'hôtel de l'Europe, chez mon compatriote M. Tardif; il avait, me dit-il, fait préparer une chambre en ville où je serais beaucoup mieux. Il m'invita à m'y transporter le soir même et m'envoya pour inij aider un officier de police qui arriva au moment où j'allais dîner. Il me permit de prendre mon repas, mais je ne le fis pas attendre longtemps; sa présence m'avait oté entièrement l'appétit, et les plus tristes appréhensions s'élevèrent dans mon àme. Il faisait presque nuit quand je pris place dans un traîneau ; je me demandais, encore une fois, ce que j'allais devenir; il me semblait que mon déménagement à cette heure ressemblait à un voyage dans une forteresse. Je me méfiais de toutes ces allées et venues, car on m'avait prévenu que la police était en tous temps fort ombrageuse, et particulièrement pour les Français dans le moment présent. Mais nous arrivâmes bientôt à notre destination ; je fus introduit dans une petite chambre de rez-de-chaussée dont les croisées

ni G H \ !•: Ri) i- D \iki\ POl G Bt.

donnaient sur une rue cl un canal que j'appris depuis

rire le canal de la \Ioika. \ celle chambre elail joint

un cabinet avec une grande fenêtre; mon mobilier consistai! en une table et une chaise. Lolïicier qui m avait accompagné sortit pour vaquer, me dit-il, au soin de mon ameublement, ce qui ne fut pas raflai re d'un

instant, .le restai seul en proie aux plus sombres réflexions; ce fut encore .11. le grand maître qui vint m'arracher à moi-même. Je lui offris avec une certaine

affectation la seule chaise que je possédais; il me comprit et me dit : « Patience, ou va vous apporter des meubles. — Que voulez-vous doue faire de moi? lui dis-je : vous me séquestrez, vous m'environnez de gardes. Estce donc pour aboutir à un pareil résultat que l'Empereur me fait venir dans sa capitale? Voici la deuxième fois que je me trouve dans une chambre sans lit. Faitesmoi donner de la paille, je la payerai ! » J'avais le cœur plein d'amertume et je me soulageais à tous risques; je parlais avec une telle volubilité que je ne donnais pas le temps au grand maître de placer un seul mot. Enfin il me dit : « Calmez-vous, général, vous êtes dans une maison habitée, et les soldats que vous avez vus ne sont point des gardes; vous êtes ici dans la chancellerie de l'empire; il est vrai que ce logement n'est pas plus habitable que celui où vous avez été conduit d'abord, malgré les ordres que j'avais donnés; mon intention est que vous soyez bien, j'y pourvoirai moi-même, n En effet, il ne quitta pas l'hôtel avant que ma chambre fût pourvue des objets nécessaires, tels qu'un lit, plusieurs tables, un canapé, six chaises, une glace et une

Page 1