‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 43 sur 53 · SOU VE XI US DE GUERRE · texte numérisé non relu

SOU VE XI US DE GUERRE

il prouver nu vieux parti russe sa confiance, en m'adressant à l'un de ses membres les plus marquants

On pratiquait chez le général Papou tous les usages nationaux; avant le dîner, les convives passèrent dans un petit salon où Ton prit la schale, collation qui se composait de hors-d'œuvre tels que : caviar, tranches de jambon, beurre frais, radis, rouelles de saucisson, accompagnés de verres d'absinthe, d'eau-de-vie ou de liqueurs. On passait de là dans la salle à manger. Nous prîmes le café debout; ce fut dans ce moment que le ministre de la guerre m'aborda et me tint ce discours : c. J'ai reçu, général, votre réclamation relative aux prisonniers français; j'ai apprécié les sentiments qui Tout dictée, et j'ai fait écrire aux généraux en chef des différents corps d'armée afin qu'ils donnent des ordres pour faire cesser toute espèce d'inhumanité. Je vous remercie de m'avoir fait connaître ces actes de barbarie qui n'eussent pas été tolérés, s'iis avaient été connus des chefs. «

Le ministre eut la bonté de m'iuviter à aller le voir. Avant de se mettre au jeu, le général Papou me réitéra l'invitation de fréquenter sa maison aussi souvent que cela pourrait m'être agréable, m'offrit sa table et sa bibliothèque. « Je vous ferai lire, me dit-il, toutes sortes de brochures et de journaux étrangers de toutes les opinions, en faveur des Français et contre eux; car j'ai pour principe qu'un homme de sens doit lire les ouvrages et journaux en opposition les uns aux autres. » Lorsque je rejoignis mon introducteur, je le trouvai debout jouant au creps avec quelques amateurs à qui il

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avait gagné 10,000 roubles dans l'espace d'une demilieure. Il me reconduisit comme il m'avait amené. Il m'oflïil de nie présenter chez sa mère, qui n'était que

sa belle-mère : « Vous verrez les restes (rime assez jolie

femme; elle teint ses cheveux en noir, n'allez pas vous y tromper. Je suis certain qu'elle aura du plaisir à vous voir, parce qu'elle est bonne Polonaise et aime beaucoup les Français. Je la préviendrai demain matin et j'irai vous prendre à sept heures du soir. » Le colonel me tint parole et je fus présenté à la comtesse Potocka, qui avait acquis une certaine célébrité par ses aventures de jeuucssc. Elle avait épousé en premières noces le général de Witt. Elle me reçut fort bien; je trouvai chez elle M. le comte de Maistrc, ambassadeur du roi tic Sardaigne; Mme la comtesse dcChoiseul, née du premier mariage du comte Potocki, et d'autres personnages dont je ne puis me rappeler les noms. Cette maison me demeura ouverte comme celle du général Papow. Mme la comtesse Potocka était la plus riche et la plus puissante dame de la Podolie, province voisine de la Crimée; elle était propriétaire de quatre villes et de plus de cinq cents villages; elle faisait sa résidence à Tullchin, où elle avait un château digne d'un souverain. L'hôtel de la comtesse devint pour moi une maison hospitalière où je fus constamment bien accueilli jusqu'à mon départ. J'y trouvai comme dame de confiance de la comtesse une Française, épouse de M. Pichon, qui était lui-même son principal agent. J'y connus aussi M. l'abbé de Chalantou, précepteur des enfants et aumônier de la comtesse.

Ce fut chez le docteur Sauccrotte que je fis la connaissance du chevalier de Laniotte, émigré, ancien gentilhomme ordinaire du roi Louis XVI. Je commençai là une liaison qui dura jusqu'à la mort de ce brave et excellent homme, qui rentra en France à la Restauration. Je ne pouvais négliger ce bon priuce Boris Kourakin; ce fut un de ceux qui me traitèrent le plus splendidement. Il me donna un dîner magnifique où il convia plusieurs jeunes seigneurs russes et Facteur français Frogère, garçon d'esprit qui jouait les grandes livrées. Quand j'entrai chez le prince, il me reçut au haut de son escalier, où il me présenta son cuisinier qui était Français et qui avait un extrême désir de me voir. J'eus l'honneur d'être présenté à Mme la princesse Kourakin, mère du jeune prince, et à Mme la princesse Boris, sa femme, née Galitzin, jeune et jolie personne. La gouvernante amena deux jolis enfants, le frère et la sœur, que la princesse fit conduire devant moi; je les embrassai avec transport, les larmes aux yeux, ce Vous êtes marié, dit la jeune princesse; ces enfants vous rappellent les vôtres, on s'en aperçoit, m Quand le dîner fut servi, Mme la princesse mère, passant la première, me fit l'honneur de me donner la main pour la conduire à table, où je fus placé à sa gauche et à la droite de sa bru. La princesse mère avait beaucoup plus de gaieté et d'enjouement que sa belle-fille, à qui j'ai toujours vu un air de mélancolie et de tristesse que l'on attribuait aux raisons suivantes : elle avait été élevée dans la religion grecque, qui était celle de sa famille; les Jésuites, qu'elle avait eu occa-

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sion de voir, Pavaient convertie à la religion < ; » 1 1 1 <> lique, quelle n'avait pas encore professée ouvertement, riant retenue par les remontrances de son mari et celles de sa famille. Ses convictions l'emportèrent sur toutes les considérations, et j'ai su, depuis mon retour en France, qu'elle avait quitté mari et enfants pour se livrer entièrement à l'influence des Jésuites, qui, pour ce fait, encoururent la disgrâce de l'Empereur et lurent expulsés de Russie. Je ne tardai guère a être reçu dans l'intimité du prince Horis, et je dînais souvent avec lui en petit comité; l'acteur Frogère y était toujours admis malgré la présence de la princesse. On servait plat à plat, mais le prince faisait mettre près de moi une carte du menu du diuer sur laquelle étaient aussi indiqués les vins qui seraient servis.

Le dîner, auquel je *fus prié chez Al. Demidoff, fut servi avec le même cérémonial que chez le prince Boris; ma position de prisonnier de guerre et le malheur qui y était attaché me valaient partout, surtout de la part des femmes, les attentions les plus délicates; elles tenaient à honneur de me donner chez elles la première place; Mme Demidoff ne resta pas en arrière de cette gracieuse hospitalité; elle me fit promettre d'aller dîner chez elle toutes les fois que je me trouverais libre, et me dit que mou couvert y serait toujours mis. Cette dame avait été fille d'honneur de Catherine II et restait fidèle à sa mémoire, qu'il fallait se garder d'attaquer en sa présence. Elle passait la plus grande partie de sa vie à Paris et aimait beaucoup les Français : >< Je les aime un peu moins, me dit-elle

avec une noble franchise, depuis leur injuste agression , mais vous ne vous en apercevrez pas. n M. DemidofT était un des plus riches propriétaires russes. Sa fortune s'élevait à 800,000 roubles argent de revenu (] ). Il était propriétaire d'une mine de fer en Sibérie et d'une mine de malachite dont le produit était immense. M. et Mme Demidoff avaient chacun leurs gens, leurs écuries et leurs équipages. Ils occupaient l'un des plus beaux hôtels de la ville; ainsi que chez les plus riches seigneurs, tout y était chauffé, depuis le vestibule d'entrée jusqu'aux combles. L'appartement de madame était tenu à la française; il y avait dans sa chambre une magnifique cheminée en marbre blanc d'un très riche travail, surmontée d'une superbe glace et de beaux candélabres. On y entretenait toujours du feu, quoique l'appartement fût chauffé par des bouches de chaleur imperceptibles; aussi n'était-ce qu'un feu de luxe, qui s'éteignait souvent sans qu'on s'en aperçut. Sur une table qui se trouvait près du siège de Mme Demidoff, on remarquait une verrière, ainsi qu'on en voit chez les marchands, qui renfermait de petits bonshommes et de petites femmes dont les diverses parties du corps étaient faites de pierres précieuses, telles que perles fines, topazes, émeraudes, rubis, diamants; rien n'était mieux l'ait et plus curieux. On voyait aussi dans cet appartement un magnifique paravent en bois de sandal, d'ébène et d'acajou, avec des glaces non étamées. Dans le bord supérieur, on avait incrusté des minia-

(1) Le rouble argent valait 4 francs.

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turcs faites par les premiers ;irlisles de Paris el qui

représentaient les parents, amis ou connaissances «le

la famille (I).

Les artistes français alors à Saint-Pétersbourg s'empressèrent de [n'accueillir et de me fêter. .Je dois mentionner particulièrement AI. Lafont, premier violon de la chapelle impériale, et sa femme ; AI. Andrieux, artiste du Théâtre fiançais, et sa femme. Ils se réunirent pour donner une fête magnifique aux généraux français; tous les grands de la cour y furent invités. Je vis là, pour la première fois, le prince Ivourakin, qui avait été longtemps ambassadeur à Paris. On y joua quelques scènes de comédie et d'opéra,. on y servit un magnifique souper où Ton voyait des poires et des ananas du prix de 30 roubles chacun. AI. et AJme Lafont donnaient souvent de très beaux dîners et surtout des soirées de musique auxquels la plus grande noblesse russe assistait, limes Dumouchel, Gondrai et Gabriel, qui étaient trois sœurs, et le fils de la première, tous harpistes très distingués, nous donnèrent aussi une fête. Le célèbre pianiste anglais Field et sa femme, qui était Française, m'invitèrent souvent à des punchs ; les acteurs Dégliguy, Mézières, Bertin, Frogère, nous faisaient très belle réception. Us avaient tous leur campagne dans les environs de Saint-Pétersbourg, où ils nous invitaient pendant l'été (2).

(1) II. et Mme Demidoff axaient un fils unique, alors enfant, qui fut connu depuis sous le nom de comte Anatole Demidoff, quoique son père n'eut aucun titre.

(2) Gomment ai-je pu oublier, parmi les étrangers qui m'ont si

Je fis aussi la connaissance de beaucoup de Français et de Françaises qui faisaient des éducations en Russie; plusieurs étaient de Lorraine. Je vis quelques commerçants également Français, entre autres M. Bretcuil, joaillier de la couronne, et Mme Raulin, qui tenait un superbe magasin de porcelaines chez qui nous faisions souvent une partie de boston suivie d'un souper fin.

Le général Partouneaux, qui s'était lancé dans la société des émigrés frauçais, me présenta chez AI. le comte de Modène, chez M. le duc de Polignac et Mme la comtesse Diane, sa sœur; chez Mme la princesse de Tarente ; mais, quoique n'ayant eu qu'à me louer de l'accueil et de l'exquise politesse de tous ces personnages, je me trouvai déplacé chez eux. En leur qualité de chefs de l'émigration, ils étaient nécessairement hostiles à l'empereur Napoléon . Le général Partouneaux, qui n'avait pas les mêmes scrupules, s'en trouva fort bien plus tard. Je voyais cependant avec grand plaisir quelques émigrés d'une classe moins élevée, qui m'avaient comblé de prévenances, mais nous ne faisions jamais de politique, et je dois dire que généralement on a eu le tact de garder envers moi cette réserve de bon goût.

bien accueilli, M. le comte de Bulgarie, de Corfou, et la belle comtesse sa femme, née Sauta-Groce, et Moldavienne !

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