‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 44 sur 53 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Avril 1814. — Nouvelle de la prise; de Paris par les alliés. — Mes préparatifs de départ. — Mon voyage pour rentrer en France. — Les Gent-jours. — Je cours à Paris et vois l'Empereur, qui me donne le commandement du département des Bouches-du-Rhône. — Nombreux dangers courus pendant que j'occupe ce poste. — Effervescence populaire. — Nouvelle du désastrede Waterloo. — Seconde restauration. — Entrevueavec le roi de Aaples Murât. — Je suis nomme gouverneur de Toulon.

Pendant l'été, j'allais à la campagne et voyageais en droseki ; nous fîmes entre Français et Françaises une partie de plaisir à Péterhoff le 3 août 1813. Péterhoff est un petit château impérial où il y a des eaux magnifiques; nous y allâmes en hateau par le golfe de Finlande; dans la traversée nous eûmes un gros temps qui rendit malades plusieurs dames. Les eaux vont à Péterhoff en si grande abondance qu'on ne voit que cascades, jets d'eau, arbres mécaniques dont l'eau jaillit par les feuilles en pressant un ressort. Il y a un bassin dit de Neptune où l'on voit des fleurs et des oiseaux aquatiques qui ne sont autres que des mécaniques qui inondent les persounes qui s'en approchent. Nous vîmes aussi une pièce d'eau, près d'un joli pavillon du nom de Marly, dans laquelle il y a des carpes d'une grosseur extraordinaire et d'une vieillesse étonnante; on les

270 SOU VE MHS DE GL'ERHE

fait venir de tous les points au son d'une cloche pour leur jeter leur nourriture. De Pétcrhoff, on aperçoit Cronstadt,à l'embouchure du golfe et à peu de dislance. Ce fut le 20 avril 1811 que la nouvelle de la prise de Paris arriva à Saint-Pétersbourg. Des manifestations <!e joie sauvage raccompagnèrent; les Te Deumy les illuminations, les fêtes à la cour se multiplièrent pendant trois jours et trois nuits. Les édifices publics étaient ornés de transparents et de tableaux d'une imagination barbare. Dans l'un, la ville de Paris était représentée sous la figure dune femme dans la position la plus humiliante, couchée ventre à terre et tendant ses clefs à un génie figurant la Russie, qui les recevait d'un air riant. A la Bibliothèque, on voyait un grand tableau placé devant la porte, où la France était représentée enchaînée ; Napoléon, sous la figure d'un monstre foulé aux pieds par la Russie, et des lis épanouis. Des Français employés à la Bibliothèque n'avaient pas bonté de pousser des cris de joie devant ce tableau, en s'exprimant dans leur langue natale. Lord Walpole, ambassadeur d'Angleterre, avait fait construire une coloune garnie de plus de six mille lampions. Pendant ces saturnales, je ne vis que des Français qui partageaient mes sentiments et ma douleur. Le 20 mai, l'ordre arriva de nous mettre en liberté. Cette nouvelle apporta une grande diversion à mes peines; chacun s'occupa avec activité de ses préparatifs de départ. J'achetai une voiture dans laquelle le colonel Sainte-Suzanne me demanda une place, ce que je lui accordai avec plaisir. Je fis quelques emplettes pour ma femme, à qui je vou-

DU GÉNÉRAL BARON POUCET l->"

lus rapporter des fourrures el deux châles de l'Inde.

lia voilure ayant un double fond, je pus y placer cette

contrebande. Je lis mes visites d'adieu el fixai mon dépari au i juin. Je ne manquai pas d'aller offrir tous mes remerciements au gouverneur, qui les recul delà meilleure grâce el voulut connaître exactement le jour et l'heure de mon départ, afin de mettre à ma disposition un courrier qui faciliterait ma route en faisant préparer d'avance mes relais. Le bon chevalier de Lamotte ayant voulu m'avoir à dîner une dernière fois, le jour de mon départ, nous ne quittâmes Saint-Pétersbourg qu'à cinq heures du soir; Brûlé avait veillé aux derniers préparatifs et, au moment de monter en voiture avec le colonel Sainte-Suzanne, je trouvai, outre mon équipage attelé de quatre bons chevaux, un droseki pour le courrier qui partit comme l'éclair et qui nous attendit au premier relais pour veiller à tout, et de même à tous les relais suivants. Nous primes la route de Riga en passant par Xarva, sur le golfe de Finlande. Xous ne nous arrêtâmes qu'à Riga; le gouverneur, prévenu de notre passage, nous fit prier de nous rendre chez lui. 11 nous reçut avec la plus grande politesse et fit décommander notre diner à l'hôtel pour nous garder chez lui. Il nous donna un cicérone pour nous faire visiter la ville et le port. Xous eûmes soin d'échanger noire papier-monnaie russe contre des écus Albert et des ducats de Hollande, qui avaient cours jusqu'à Berlin. Repartis le lendemain, nous eûmes grand regret de n'arriver à Mil tau qu'au milieu de la nuit; cette ville avait été la résidence des princes français pendant

leur exil. A Polaugnen, ville de la frontière prussienne, on fit mine de vouloir nous visiter, ce que nous évitâmes à l'aide d'un albert.

C'est à Polaugnen que notre guide devait nous quitter; je lui remis 100 roubles en reconnaissance de ses soins et de ses attenlions. Nous nous mîmes en route pour Mimel, où nous couchâmes, parce que notre intention était de nous embarquer pour éviter quinze lieues de sable. On nous débarqua à Schaaken, d'où nous gagnâmes Kœnigsberg, ville que j'avais habitée pendant les conférences sur le Niémen, dans des temps plus heureux pour la France. îl fallut y faire renouveler nos passeports; nous fûmes conduits à cet effet chez un capitaine qui nous fit faire antichambre pendant plus d'une heure; puis, après nous avoir fait introduire en sa présence, il nous dit que nous n'aurions nos passeports que le lendemain. Les procédés de cet homme ne méritaient que le mépris; il croyait sans doute se venger des humiliations qu'il avait subies de nos victoires. Ce retard inattendu me permettait de revoir mes anciennes connaissances de Kœnigsberg : mon brave et digne hôte Simpson et sa famille, qui m'avait comblé des soins les plus délicats quand j'étais chez eux blessé. J'aurais pu également me présenter chez AI. le comte de Dhona-Lauch, M. d'Hanenfels et d'autres parents de Mme la comtesse de Dhona-Sassen, mais j'étais pressé de quitter une ville de garnison où nous aurions trouvé assez de lâches pour nous insulter. Nous quittâmes Kœnigsberg le lendemain, après avoir renouvelé nos provisions de voyage. En passant à

Dl G r. \ B lt \ I- B \ K<> \ POl CET 270

Braunsberg, petite ville sur le Frichehaff, où j'avais cantonné avec mou régiment, obligé d'attendre deux heures pour avoir des chevaux, je voulus aller visiter mon ancien hôte. Il était mort, ainsi que sa femme,

depuis deux ans. ,1c ne retrouvai qu'une jeune femme, leur nièce, que je ne reconnus pas tout d'abord; mais elle se souvint de m'avoir VU chez son oncle et me reçut parfaitement. Elle nous offrit à dîner; nous la remerciâmes; je vis rouler des larmes dans ses yeux, et comme je lui en demandais la cause, (die me dit (|ue c'était la surprise et la joie de me revoir sain et saut' après tant de dangers que j'avais courus. Elle ajouta qu'on s'était bien souvent entreteuu de moi chez son oncle et de ce qu'elle voulut bien appeler mes bontés pour lui et toute sa famille. Elle voulut me faire accepter des liqueurs de Danlzig, mais je la remerciai et nous nous séparâmes.

Xous traversâmes pendant la nuit un pays qui m'était bien connu : Elbing, Preussholland, Preussmarck, en laissant sur notre droite Sassen , résidence de mon excellente amie la comtesse de Dhona, dont je ne pus même me procurer des nouvelles. En passant à Preussmarck, devant la maison du bailli où j'avais cautonné deux fois, je fis arrêter la voiture, ne pouvant résister au désir de revoir ce brave homme et sa belle famille. Je les trouvai à table en nombreuse compagnie. J'avais été reconnu dès l'abord par un ancien domestique qui m'annonça; ce fut un hourra, comme si j'avais été un de leurs plus chers parents. Chacun se leva, même les convives qui m'étaient inconnus; on voulut me faire

mettre à table et me retenir plusieurs jours ainsi que mon compagnon. J'eus bien de la peine à obtenir qu'on nous laissât repartir au bout de deux heures; ces braves yens avaient fait remplir ma voiture de pâtés, jambons, volailles et vins de France. Puis nous nous séparâmes, comblés de leurs bénédictions et de leurs vœux. Nous arrivâmes tard sur les bords de la Vislule, dans les environs de Rfouenbourg, ville où j'avais reçu, sept ans auparavant, le grand-duc Constantin et son frère l'empereur Alexandre. Nous allions traverser le même pont volant sur lequel j'escortai ce souverain avec plusieurs autres colonels français. Ce pont dérivant beaucoup par l'effet du courant, on fut obligé de le remonter pour atteindre le point de débarquement. Pendant ce temps, mon domestique, qui s'était couché sur la grève, s'y endormit si profondément qu'il n'entendit pas nos voix et celles des bateliers qui rappelaient en criant à tue-tète. Il faisait très obscur, et nous nous étions, sans nous eu douter, fort éloignés du point de notre embarquement. Un des bateliers qui connaissait les lieux se mit à la recherche de Brûlé, dans le corps duquel il se heurta fort heureusement et qu'il nous ramena après l'avoir tiré de son profond sommeil. J'étais daus les plus grandes inquiétudes, les bateliers ne retenaient le pont qu'avec de grands efforts et nous pressaient de partir. Enfin le dormeur parut et me tirade peine. Je fis sur ce pont de bien tristes réflexions qui me rappelaient trop sensiblement les vicissitudes de la fortune.

De Xeuenbourg à Konitz, il y a quinze milles que

ni c i: N i: it A \. n \ no \ POl G ET. 2x1

l'on parcourt dans des sables et des forêts de sapins

dont les branches se croisent assez souvent pour fracasser une voilure et en arracher les lanternes. Mon

domestique était si accablé par le sommeil qu'il se laissa tomber du siège pendant la nuit; on ne s'en aperçut qu'au relais; nouvelles inquiétudes sur ce garçon, qui ne tarda pas à arriver; il n'avait aucun mal, grâce au sable dans lequel la voiture entrait jusqu'à l'essieu et qui nous obligeait à n'aller qu'au pas; sans cela, Brûlé ne nous eût jamais rattrapés. Notre voiture n'ayant de largeur que pour deux personnes, nous ue pûmes l'y faire entrer avec nous pour prévenir d'autres accidents. Il nous pria de le garrotter sur son siège, ce que nous finies. Nous n'avions pas encore traversé tous les bois, et le pauvre Brûlé ne se sentit pas plus tôt bercé sur son siège qu'il se rendormit de plus belle. Mais il fut cruellement réveillé par les branches qui lui frappaient la figure et la lui mirent tout en sang. Une fois bien réveillé, il obvia à cet inconvénient en détournant les branches, opération favorisée par la lenteur de notre marche. Nous passâmes l'Oder à Custriu, et l'Elbe à Torgau. Nous n'éprouvâmes d'autres contrariétés que des vexations de la part des commis aux douanes. Nous vîmes, en passant à Hanau, les derniers vestiges de la sanglante bataille qui y fut donnée lors de la retraite de l'armée française, et nous atteignîmes enfiu Strasbourg, où nous arrivâmes sans accident. M. le général de division Desbureaux, qui commandait dans cette ville, m'accueillit fort bien; j'avais servi sous ses ordres en

1 793, juste vingt ans auparavant. Je trouvai tout changé en France; le gouvernement de l'Empereur avait fait place à celui des Bourbons. Quel revirement de fortune pour moi et tant d'autres! Je me croyais sous l'influence d'un cauchemar, et quoique les nouvelles autorités, en partie composées d'émigrés, me fissent bon accueil, il me semblait que je ne retrouvais plus ma patrie.

Nous quittâmes Strasbourg le surlendemain de notre arrivée; Brûlé s'en retourna dans sa famille, et le colonel Sainte-Suzanne me quitta à Nancy pour continuer sa route vers Paris. Je revis ma femme et mes enfants avec un bonheur inexprimable. Ma femme n'augurait rien de bon pour nous de la Restauration ; ses pressentiments ne l'ont point trompée. J'avoue que j'avais la simplicité de croire que les Bourbons suivraient l'exemple de leur aïeul Henri IV, dont ils avaient toujours le nom dans la bouche ; mais loin de là; l'armée tomba dans la plus humiliante disgrâce qui fût jamais; il n'y eut d'exception que pour les lâches, les traîtres et les voleurs. Comme cette armée sortait du sang le plus pur et le plus chaud de la France, il n'est pas étonnant que sa proscription ait engendré à la Restauration des haines irréconciliables.

Tous les officiers généraux se rendirent à Paris pour solliciter leur replacement; ils encombraient les salons du ministre, et comme il n'en recevait qu'un certain nombre à la fois, ils se poussaient pour entrer de la manière la plus inconvenante. Toutes leurs démarches furent vaines ; le ministre prodiguait des promesses qui

ni GÉ \ i: KA l n \ lto\ P01 G El 288

restaient sans résultat. De guerre lasse, ils quittèrent la partie, el moi l'un des premiers. C'est alors que nous remarquâmes les habiles, s'apprétanl à retourner leurs habits.

Etant à Paris, j'allais tous les jouis lire les journaux. Le 21 août 1814, je vis dans le Moniteur nia nomination de chevalier de Saint-Louis. Le -'< du même mois, les chevaliers nouveaux devaient être reçus par Monsieur, au pavillon Marsan. Je m'j rendis, et j'y rencontrai le jeune comte de Rochechouart, que j'avais vu à Saint-Pétersbourg, aide de camp de l'empereur Alexandre, titre honorifique qu'il devait à la faveur du duc de Richelieu, son oncle, qui. était gouverneur d'Odessa. Ce jeune homme, de capitaine an service de Russie, s'étaif sans transition improvisé maréchal de camp et en avait revêtu l'uniforme. Il vint à moi et me dit : « Qui aurait dit, général, que nous serions reçus ensemble aux Tuileries comme chevaliers de Saint-Louis et revêtus du même uniforme! — En effet, lui répondis-je, c'était difficile à prévoir. »

Les officiers généraux présents à Paris proposèrent de se réunir dans un dîner où ne seraient admis que ceux qui avaient servi sous l'Empire. On devait porter le premier toast au Roi et le second à l'uni lé et à l'indivisibilité des sentiments que les convives se seraient voués réciproquement. Ce projet fut abandonné, les faux frères s'étant retirés insensiblement, par prudence.

Un fait aussi curieux que significatif nous fut rap-

Page 1