SOUVEX 1RS DE GUERRE
porté dans un diner que le général comte Legrand donna à tous les généraux et chefs de corps présents à Paris qui avaient fait la guerre sous ses ordres. Mme la comtesse Legrand était la seule femme présente à ce diner, où nous étions une vingtaine de militaires. Le fait, que voici, nous fut rapporté par le général Pelleport, qui le tenait d'un jeune colonel de l'ancienne armée, fils d'émigré. Il était d'usage que les officiers généraux reçus par le Roi se rendissent ensuite chez Monsieur, qui les accueillait fort gracieusement, disaut à chacun quelques paroles aimables, mais fort insignifiantes. Un de ces jours de réception, comme il rentrait dans ses appartements particuliers suivi de ses intimes, ayant entendu fermer les deux battants de la porte, il leur dit : ce II faut encore avoir l'air de bien recevoir toutes ces carmagnoles, mais nous nous en déferons petit à petit, u Ce ne fut pas petit à petit qu'il s'en défit, mais en masse, par son ordonnance de 1824. M. le général Pelleport, plus heureux que ses camarades, se fit nommer vicomte et devint le bras droit du duc d'Angoulême. Les officiers généraux qui obtinrent la faveur du nouveau gouvernement étaient dans la catégorie des Raguse, des Dupont, etc.
Je fus un instant employé pendant les Ccnt-jours pour une levée de conscription dans le département des Vosges. Au retour de l'Empereur, je volai à Paris; quoi qu'il pût arriver, celui-là était mon seul maître; c'était de sa bouche même que j'avais reçu bien des ordres sur le champ de bataille, parce que je commandais toujours un régiment d'avant-garde. Le jour où
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je me présentai aux Tuileries, je me lis enregistrer par un des huissiers du palais, qui se tenait à ce.t effet au pied (lu grand escalier; puis je me rendis au salon do réception. J'y trouvai plusieurs personnes de connaissance, entre autres In maréchal Oudinot, à qui j'allai présenter mon respect; j'en étais fort connu. Il me parut triste et absorbé; il appuyait un de ses coudes sur la cheminée cl avait sa tète dans sa main. Il me parla très peu et ne me dit pas un mot de l'événement qui nous réunissait. Quand on annonça l'Empereur, je remarquai que le maréchal ne prit pas place dans le cercle où je me rendis. Lorsque l'Empereur passa devant moi, il hocha la tète en me regardant et me dit : « C'est vous, Pouget, je suis bien aise de vous voir. n M. le prince de Beauvau, chambellan, qui le suivit, me tendit la main et serra la mienne d'un air riant fort significatif en médisant : « Bonjour, général, h Je fus plus content et plus fier des quelques mots que l'Empereur m'avait adressés que je ne l'avais été de tout ce qui m'était arrivé d'heureux dans le cours de ma vie; avec une mémoire comme la sienne, il n'aurait jamais oublié le moment où j'étais venu lui témoigner ma joie de son retour. J'attendis.
Je m'étais déjà fait inscrire au ministère de la guerre pour réclamer de l'emploi. Quelques jours après ma visite aux Tuileries, le ministre de la guerre présenta à l'Empereur le nom des divers généraux qui devaient obtenir des commandements dans l'armée qu'on organisait. L'Empereur en raya plusieurs, parmi lesquels
étaient les généraux Curial et autres, que je me dispense de nommer. Lorsque mon nom lui tomba sous les yeux (j'étais désigné pour commander une brigade à Tannée qui se formait sur la frontière belge) il me raya également. Le ministre lui fit observer qu'il avait peutêtre mal lu mon nom. ce Non, lui répondit TEmpereur, je vois qui c'est; j'ai une mission de confiance à lui donner.» Je tiens ces paroles du ministre lui-même, qui me les rapporta le lendemain. Je reçus en effet vingtquatre heures après Tordre de me rendre en poste à Marseille pour y remplacer le général Dejean dans le département des Bouches-du-Rhône. Marseille avait été une des dernières villes restées fidèles au roi Louis XVIII.
Je revins immédiatement à iVancy pour y faire mes préparatifs après avoir préalablement demandé et obtenu M. Otbenin, lieutenant de hussards, pour mon aide de camp. J'achetai une calèche et, sans prendre le temps de me procurer des chevaux, je me mis en route avec mon aide de camp et un valet de chambre. Dans tout le cours de mon voyage je fus salué par toutes les personnes que je rencontrais des cris de : « Vive TEmpereur! a auxquels je ne manquai pas de répondre. Je fus très contrarié d'être forcé de m'arrêter à Lyon, par suite d'un accident survenu à ma voiture. Je continuai ma route et trouvai au premier relais le lieutenant général d'Alton, qui allait prendre le commandement d'une division dans le corps d'armée du maréchal Brune. C'était une ancienne connaissance que je fus fort aise de rencontrer. Il était enchanté du changement qui
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s'étail opéré au 20 mars, car il détestait autant les Bourbons qu'il aimait l'Empereur,
Je trouvai l'esprit public, dans les départements du Rhône el de la Drôme, à la hauteur des événements, .liais, en approchant du Midi, la nuance était différente; les partisans des Bourbons devenaient plus nombreux et plus exaltés. Je m'arrêtai une heure à Avignon, mon aide de camp désirant y voir un ancien ami; je profitai de cet arrêt pour visiter la ville et l'ancien palais des papes, où je ne trouvai que des ruines; personne d'ailleurs pour me donner des détails qui m'eussent vivement intéressé. Lorsque je rejoignis M. Othenin, il m'apprit que la ville et le pays, exaspérés contre l'Empereur, étaient prêts à se soulever contre ses partisans, et que nous étions bien heureux de n'être pas connus, notre cocarde nous faisant déjà regarder d'un mauvais œil. Nous partîmes sans incidents et, après avoir traversé incognito Saint-Andéol etOrgon, nous arrivâmes à Marseille vers cinq heures du soir. Xous descendîmes à l'hôtel de Beauvau, où nous reçûmes bon accueil. Je fis annoncer mon arrivée au commandant de gendarmerie, qui m'instruisit de l'esprit des habitants ; puis je me rendis chez le lieutenant général comte Verdier, que je connaissais depuis dix ans et dans la division duquel j'avais commandé une brigade pendant la campagne de Russie. Il me donna beaucoup de détails qui me mirent à même d'apprécier dans quel guêpier nous étions tombés. Je me mis en quête d'un logement, que j'eus beaucoup de peine à trouver, parce que j'étais bonapartiste. Je finis cependant par en louer un, composé
de quatre chambres, dans la rue de Home. J'y logeai mon aide de camp, prévoyant que j'aurais besoin de lui à toutes les heures du jour et de la nuit. Je logeais en garni à 200 francs par mois; je me faisais apporter mes vivres de l'hôtel de Beauvau, et mou aide de camp mangeait avec moi. Après m'être mis au courant de mon service, je fus visiter quelques connaissances : le général Péreymont, avec lequel j'avais servi à la prise de Trêves, de Coblentz et au blocus de Luxembourg; le colonel de gendarmerie Fitermann, que j'avais connu quartier-maître au 8e régiment de cuirassiers et que j'avais aidé à entrer dans la gendarmerie. Ces deux officiers me reçurent très froidement. Bien qu'il n'ait pas été employé par la Restauration, le général Péreymont était hostile à l'Empereur. L'accueil glacial que me firent ces messieurs provenait de nos divergences d'opinions. Je ne les revis plus. Je fus visiter Mme Dejean; je savais que je remplaçais son mari, non parce que ce dernier, d'opinion royaliste, avait servi la Restauration, mais parce que l'on voulait utiliser dans un autre poste ses formes douces et conciliantes. Mme Dejean me reçut d'une façon très convenable; je lui offris mes services et je me retirai fort satisfait d'avoir eu l'honneur de la voir. Je vis aussi le lieutenant général Mouton-Duvernet, envoyé pour réorganiser la garde nationale et en prendre le commandement; je l'avais connu chef de bataillon au 18e de ligne; ce régiment marchait après le mien pendant la première campagne d'Autriche; tous deux faisaient partie de la division Legraud. Je ne faisais ces
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visites qu'à mes moments perdus, et j'en avais bien peu à perdre. Le général de division avait forl à faire dans
une ville» ;i u ss i populeuse et an centre d'un loyer d'in-
surrection royaliste; je le secondais de tout mon pouvoir, lia population n'était maintenue que par un appareil militaire imposant. Nous avions des canons braqués dans les rues principales; nous passions Ions les dimanches la revue de la garde nationale ; nous faisions l'inspection des armes pour nous assurer si, malgré la défense qui en avait été faite, elles n'étaient pas chargées. Nous n'avions pas plus lot tourné le dos que les fusils étaient rechargés. Cetle garde nationale tenail des propos injurieux contre l'Empereur et surtout contre ses sœurs, qui avaient habité Marseille à l'aurore de la Révolution. Nous ne disposions que d'un régiment de ligue, le 58e, et du 14e de chasseurs, commandé par le baron Parquis; sans cesse nous étious sur le quivive, car il était impossible de voir une population plus exaltée. Marseille avait fourni des compagnies royales franches, appelées à marcher contre les troupes favorables à la rentrée de l'Empereur; elles sortaient de se trouver sous les ordres du duc d'Angoulême, avec le 10e régiment d'infanterie légère, et avaient été forcées de se rendre avec leur chef près du pont de la Drome, entre Valence et Montélimar. Le duc, quoique fait prisonnier, fut conduit avec beaucoup d'égards jusqu'au port de Cette, où on lui laissa la faculté de s'embarquer pour l'Angleterre. Les compagnies royales furent dissoutes; leurs contrôles me furent remis et les officiers placés sous ma surveillance. Je n'avais pas
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d'autres instructions. Je sentais toute l'inutilité de cette surveillance, ces officiers devant rester chez eux; je ne les astreignis pas à un appel; leur exaltation était si grande qu'il aurait fallu pour cela les tenir sous les verrous. Les officiers d'état-major de la place, d'accord avec la police civile, avaient assez à faire pour surveiller les lieux publics ou fermés. J'agis vis-à-vis de ces officiers avec une extrême douceur; je les convoquai chez moi à jour fixe, et, bien qu'ils fussent plus de quatre-vingts, pas un ne manqua à l'appel. Je leur fis connaître sans tergiverser la mesure prise par l'Empereur à leur égard, et j'ajoutai que je me félicitais d'avoir à exercer une surveillance sur des hommes d'honneur qui, lorsqu'ils m'auraient fait le serment de respecter le chef de l'empire et de ne pas porter les armes contre son gouvernement, tiendraient certainement ce serment, et que dès lors ma surveillance serait bien facile. Tous me le promirent unanimement, la main levée; en sortant de mon salon ils m'offrirent la main et me tinrent parole. Dans la quinzaine qui suivit, presque tous ces messieurs vinrent me voir individuellement, et nous nous quittâmes contents les uns des autres.
Vers ce temps j'eus occasion de rendre service à un habitant de Marseille, père de famille, ce que je fis avec plaisir; j'aurais voulu pouvoir en obliger plusieurs autres sans porter atieinte, bien entendu, à la sévérité de mon service. Je retrouvai, dans le 58e régiment, un capitaine de l'ancien 62e dont j'avais été le major. Je fus tout étonné de le voir chez moi ; il était en tenue, et
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estait une visite qu'il venait me faire, <le fui seulement alors que j'appris que beaucoup d'officiers de l'armée impériale avaienl été incorporés dans de nouveaux régiments ; une refonte générale de l'armée venait d'avoir lieu. Peu de jours se passaient sans qu'il \ eûl quelques démêlés entre les soldais de ligne et ceux qui faisaient partie des compagnies franches. Je vis un jour entrer dans mon bureau un capitaine de ces compagnies portant un objet enveloppé dans un mouchoir; il venait me demander justice contre un tambour de la ligne; il me montra l'objet qu'il portait; c'était la main d'un ancien camarade de sa compagie que ce tambour a\ait abattue d'un coup de sabre. Plusieurs témoins que je fis venir me déclarèrent que c'était en se défendant contre ce royaliste, qui l'insultait, que le tambour lui avait abattu le poignet. Je dis au capitaine qu'en d'autres temps j'aurais livré cette affaire à un conseil de guerre qui, comme moi, aurait acquitté le coupable. Cet incident fut vite oublié, car nous avions bien d'autres préoccupations. Je ne le mentionne que pour faire connaître quel était l'état des esprits dans ces temps troublés.
Le général Verdier déployait beaucoup de zèle pour faire respecter les autorités impériales et faire exécuter les mesures de sûreté. Je le secondais de tous mes efforts, mais nous agissions avec des formes différentes : les siennes étaient dures et hautaines; les miennes, plus douces et persuasives, bien que j'exécutasse à la lettre les ordres que je recevais. Je n'avais aucune connaissance en ville, n'ayant fait de visites qu'à M. Frochot, préfet, et à M. Audry de Puyraveau, commissaire gêné-
rai de police, qui, par ses agents, était bien mieux renseigné sur ce qui se (lisait et se faisait que je ne Tétais moi-même. J'allais le voir plusieurs fois par jour pour savoir ce qui se passait. M. de Puyraveau était un fort aimable homme. Tous les jours les nouvelles étaient plus alarmantes, les royalistes étaient bien servis; ils ne pouvaient certes pas prévoir les désastres de l'armée impériale, mais ils les souhaitaient ardemment. Tous les jours se produisaient de nouvelles attaques clandestines, de nouvelles provocations; malgré les nombreuses patrouilles qui sillonnaient la ville, les patriotes et les militaires impérialistes n'étaient pas en sûreté. Ayant le désir d'aller voir le général Maupoint, qui habitait une jolie campagne sur la route d'Aubagne, je me fis accompagner par mon aide de camp. A notre retour, nous passâmes en dehors de la ville dans un des faubourgs. Quoique en habits bourgeois, mais avec la cocarde tricolore au chapeau, nous fûmes appelés : Castagnets, ou mangeurs de châtaignes, par allusion aux habitants de la Corse, où l'Empereur était né. Nous nous gardâmes bien de répondre aux femmes, qui commençaient à s'attrouper et à nous désigner comme des bonapartistes.
Quelques jours après, les compagnies franches et quelques Marseillais isolés se montrèrent plus agressifs; le bruit s'était déjà répandu de la défaite de l'Empereur en Flandre. Nos postes n'étaient pas encore attaqués, mais déjà quelques coups de fusil avaient été tirés sur les sentinelles; la nuit promettait d'être orageuse; nous ne nous couchâmes pas. Le général de
division apprit la perle de la bataille de Waterloo el
l'insurrection de toute la Provence. Il me lit dire <le
réunir promptement les régiments d'infanterie el de
cavalerie el de nous relirer sur Toulon. Prisa l'improviste, je me trouvai dans le pins extrême embarras;
ions mes vêtements, mon linge, mes papiers étaient dans des armoires où étalés sur mon bureau ; ma voilure était à l'Arsenal, fort loin de moi ; pas uu cheval pour la traîner ni pour me porter; j'envoyai au colonel du 14e chasseurs Tordre de me procurer un cheval; il m'envoya l'un des siens; mais que faire de mes effets, de mes papiers, de ma voiture? J'étais résolu à tout abandonner, lorsque je vis entrer chez moi un homme que je ne recounus pas tout d'abord; c'était celui auquel j'avais rendu service. Il me dit qu'il était voiturier, qu'il avait de bons chevaux et qu'il pourrait m'ètre utile dans la circonstance présente. Jamais offres n'arrivèrent plus à propos, et je les acceptai avec empressement; j'envoyai cet homme avec mon domestique chercher ma calèche ; comme ils sortaient de l'Arsenal, ils furent rencontrés par une patrouille de la garde nationale qui ne voulait pas laisser passer ma voiture, croyant qu'elle appartenait au général lerdier; mais l'officier qui commandait cette patrouille, ayant reconnu mon domestique, donna ordre de la laisser sortir en me faisant dire que, si elle avait appartenu à tout autre, il ne l'eût pas laissée passer. Pendant ce temps, d'autres incidents se produisaient chez moi; mon poste se fusillait avec des bandits; je l'avais heureusement fait renforcer, et il obligea les brigands à se retirer. Mon
hôte, qui avait une peur terrible qu'on ne lui fit un crime de m'avoir reçu chez lui, se mit à arracher ma guérite qui tenait au mur par de longues pattes; il avait mis habit bas et s'échinait à la traîner au milieu de la rue, aidé par ses filles de service. Ma voiture étant arrivée, on jeta dedans pêle-mêle : habits, linge, bottes, chapeaux, enfin tout ce qui était à moi, à mon aide de camp et à mon domestique. Les papiers furent entassés dans une malle qu'on ficela en grande hâte derrière la voiture; enfin ce fut une confusion à nulle autre pareille, et tout ce que je viens de raconter fut plus tôt fait que je n'ai mis de temps à l'écrire.
Quatre maisons de commerce de premier ordre, qui avaient le siège de leurs affaires dans ma rue et dans le voisinage, m'envoyèrent offrir un asile dans leurs maisons en m'assurant que j'y serais en sûreté et que ce serait pour moi un acte méritoire auprès du Roi. Je les fis remercier en leur disant que, chargé d'un commandement, ce serait une lâcheté d'abandonner des troupes qu'on m'avait confiées. Je montai à cheval au milieu des coups de fusil; des gendarmes étant venus me rejoindre, j'en envoyai quatre avec un maréchal des logis à la tête de la colonne avec ordre de me tenir au courant de ce qui se passerait d'offensif; je fis prévenir, par mon aide de camp, les chefs de corps de défendre à leurs troupes de riposter aux coups de fusil et de marcher en bon ordre. Je fis précéder la cavalerie par une compagnie de voltigeurs, pendant tout le temps que nous eûmes à marcher dans la ville, le faubourg et les chemins couverts. Pendant le trajet, nous
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reçûmes plusieurs coups de fusil; je me lins à l'arrière-garde, parce que nous avions l'ennemi plus particulièrement en queue. Je n'étais pas encore, de ma personne, hors du faubourg, qu'un gendarme d'avantgarde vinl me prévenir que les insurgés descendaient sur notre gauche el couyraienl le terrain; on évaluait leur nombre à pins de quarante mille, dans une étendue considérable. Les pins rapprochés nous fusillèrent. Je perdis, tant tués que blessés, cent soixante-cinq fantassins et dix-huit chasseurs. Si je m'étais avisé de faire riposter, j'allumais la guerre civile et pas un de nous n'eût échappé. Ces coups de feu se prolongèrent pendant l'espace d'une lieue et cessèrent insensiblement. Le capitaine de gendarmerie qui était à ma gauche reçut une balle au milieu du corps; il allait tomber, je le fis mettre dans ma voiture qui se trouvait près de nous. On fut obligé de le déposer sur la route, dans un village du nom de Saint-Marcel, autant que je puis me le rappeler. Je le confiai aux soins d'un maréchal des logis chef de sa compagnie et de deux gendarmes et recommandai les uns et les autres au maire du lieu. J'appris sa mort à Toulon, quelques jours après.
Nous fîmes une halte de trois heures à Aubagne et continuâmes notre route jusqu'à Cujes, où je fis donner des logements à la troupe. Ce fut seulement dans cette localité que je retrouvai le général de division; on lui avait signalé la présence d'insurgés au Bausset; nous ne rencontrâmes aucune troupe armée, mais beaucoup défigures sinistres. Nous gagnâmes enfin Toulon sans encombre, et nous y fûmes reçus aux cris de : Vive l'Em-
pereur! auquel les habitants et les troupes de terre et de mer étaient restées attachés. Le contre -ami rai Duperré était alors préfet maritime. Nous nous réunissions souvent chez lui. Le lieutenant général Bizanet fut nommé gouverneur de Toulon par l'Empereur; c'était un bon choix; il s'était signalé en Hollande dans la défense d'une place qui était, si je ne me trompe, Flessingue ou Berg-op-Zoom. Mais son âge, ses blessures et d'autres infirmités le rendaient peu propre aux fonctions auxquelles il avait été appelé; heureusement qu'il était bien secondé par le commandant de la place, le général comte Gambin, et par les adjudants de place. En pénétrant dans un autre département, les troupes que je commandais passèrent sous les ordres des officiers généraux qui avaient des lettres de service pour la place de Toulon. Peu de jours après notre arrivée dans cette ville, nous y vîmes proclamer avec enthousiasme Napoléon II, à la suite d'un décret de la Chambre des députés et des ordres du gouvernement. Le maréchal Brune commandait un corps d'armée sur le Var; il fut obligé de se retirer dans Toulon, laissant quelques troupes dans les environs; il y avait en ville quatre régiments d'infanterie, un de cavalerie et un de marine. Nous y trouvâmes le 58e et deux autres régiments que le maréchal avait tirés de sou corps d'armée. Ces troupes furent placées militairement à l'extérieur, sur les routes deFréjus, d'Hyères, de Marseille et de la Ciolat. La montagne de Pharon fut armée et occupée, des redoutes établies jusqu'à 01lioules, route de Marseille; le service s'y faisait régu-
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lièremept el sévèrement. Chaque officier général avail des rondes à faire, Pendanl l'une d'elles, un lieutenant général, qui commandai! une division à l'armée du Var, quitta furtivement son poste pour aller jurer aux Bourbons qu'il n'avait jamais cessé de leur être fidèle; qu'il n'avait accepté de servir l'usurpateur qu'à son corps défendant; enfin qu'il avait passé les avantpostes français au péril de sa vie : langage de déserteur, bien différent de celui qu'il me tenait quand nous nous rencontrâmes, nous rendant chacun à la destination que nous avait donnée l'Empereur. .le m'abstiens de le nommer.
Depuis quelque temps, nous avions appris que le roi de Naples, forcé, depuis le départ dé Napoléon de l'île d'Elbe, de quitter ses Etats, était venu avec la duchesse de Dino, sa nièce, se réfugier dans une bastide tout près de Toulon. Le maréchal Brune lui avait rendu visite; il nous en parla, et, tout en blâmant sa conduite après les événements de Moscou, il nous dit, un jour où nous avions dîné chez lui avec les généraux Ravier et Morangiez, que si nous le connaissions, nous pouvions nous présenter chez lui, et qu'il verrait avec plaisir des généraux français. En sortant, nous nous concertâmes sur ce que nous devions faire, et nous nous décidâmes à y aller, à cause de la situation malheureuse dans laquelle ce monarque se trouvait. Il nous reçut très gracieusement ; nous ne fîmes aucune allusion aux motifs pour lesquels il se trouvait en France, c'était à lui à aborder ce sujet. Notre visite fut ce qu'elle devait être, un témoignage d'intérêt; notre
silence ne dut lui paraître que trop significatif. Il nous parla de la fatale bataille de Waterloo, qui ne faisait qu'accroître la gravité de la situation. Nous nous disposions à prendre congé, lorsque le Roi nous invita à dîner pour le lendemain. Nous nous rendîmes à l'invitation de Sa Majesté; c'était le 6 ou 7 juillet 1815. Après le café, le Roi nous proposa un tour de jardin; il ne nous parla ni de la cause qui l'avait ramené en France, ni de ses projets; il nous demanda seulement ce qu'on disait de lui; les généraux Hlonrangiez et Ravier hésitèrent à répondre, mais moi je n'attendis pas une seconde question; je dis au Roi que Sa Majesté avait beaucoup occupé les esprits au moment de la fatale retraite de Russie. « Mon retour à Naples, reprit-il, fut sans doute bien blâmé? — Moins, Sire, que la jonction de vos troupes à celles des ennemis de l'Empereur et de la France, car enfin, dans l'état des choses, vous aviez un trône à conserver, et la présence de Votre Majesté dans ses Etats devenait indispensable. » Alors le Roi me dit : ce Cela devait paraître tel à tout être doué de raison. — Oui, Sire; mais les Français, et particulièrement l'armée, n'ont pu vous voir qu'avec la plus grande peine tourner vos armes contre votre patrie, votre parent et votre bienfaiteur. Pardonnez-moi ma franchise, Sire; les Français n'ont pas pu apprécier les causes politiques qui ont fait agir Votre Majesté; ils ne pouvaient y voir qu'une absence totale de reconnaissance, ou une sorte de fatalité qui vous entraînera dans le même abîme que l'Empereur. Que Dieu vous en préserve, Sire! » Alors
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il reprit : ftJ'ai été mal jugé par mes compatriotes; s'ils avaient pu lire dans mon âme, ils m'eussent rendu plus de justice. Je ne pouvais conserver mon trône qu'en acquiesçant à la demande des alliés; j'espérais en des jours plus heureux où je me serais montré selon mon cœur. « Il se (il un assez long silence, et la conversation changea d'objet. Notre promenade nous ayant rapprochés de Toulon, le Roi nous congédia en nous assurant du plaisir qu'il avait eu à nous voir.
La force des choses obligea l'armée du lar à se retirer sur Toulon; un tel surcroit de troupes mettait le gouverneur hors d'état de suffire aux besoins du service. Le maréchal Brune me fit appeler chez lui et me dit qu'il allait désigner des officiers généraux pour prendre le commandement des troupes de ligne qui se trouvaient dans Toulon et des gardes nationales mobilisées du pays; il me prévint que j'aurais le commandement des troupes de ligne et le général Ravier celui des gardes nationales. Je répondis au maréchal que j'étais très honoré de sa confiance, mais que j'étais à pied, les circonstances ne m'ayant pas permis, depuis que j'avais reçu mes lettres de service, de me procurer un cheval, ce Qu'à cela ne tienne, me répondit-il, vous en trouverez dans mon écurie; je vais donner des ordres pour qu'il vous en soit réservé un. » Je n'avais plus d'objections à faire. Le maréchal se fit apporter ce qu'il fallait pour écrire et me donna l'ordre suivant, tracé de sa propre main :
cv M. le général Pouget prendra le commandement
« dos troupes de ligne qui sont à Toulon et qui y arri- « veront.
« Maréchal Brune, m
« Mon chef d'état-major va eu prévenir le gouvcrtt neur et les troupes de la garnison. »
L'accord était parfait parmi les troupes de toutes armes; il pouvait y avoir et il y avait, sans doute, des légitimistes parmi les habitants de la ville, mais leur élan était contenu par la présence de la garnison. Nous retrouvâmes à Toulon M. Audry de Puyraveau; je le voyais souvent, plus encore à cause de son amabilité que parce qu'il était revêtu d'un grand pouvoir inquisitorial. Cependant, j'attachais une grande importance à être mis au courant des manœuvres de nos amis et de nos ennemis. En prenant le commandement des troupes contenues dans la ville, mes relations avec les chefs de corps, le commandant de la place, le chef de l'état-major général et le maréchal Brune, devinrent incessantes; je n'avais de repos ni jour ni nuit. Je fus instruit par M. de Puyraveau qu'il y avait un groupe de légitimistes en relation avec un brick qui était à l'ancre à la Ciotat, et qu'il en avait instruit le maréchal . Je reçus, en effet, l'ordre d'aller faire de ce côté une reconnaissance. Je pris avec moi un bataillon pour aller explorer le point désigné ; ayant à traverser une assez grande étendue de vignes, je me fis conduire par des guides, puis je divisai ma troupe en trois petits détachements qui marchèrent vers la Ciotat par des
chemins différents. A peine avions-nous pénélré dans les vignes, que nous fûmes assaillis par des cris de : Vive le !{<>i ! el que nous reçûmes des coups de fusil
tires par des ennemis invisibles. Les rechercher dans 1rs vignes était fort difficile, pour ne pas dire impossible. Ces tirailleurs ne valaient pus, (railleurs, que nous prissions la peine de les poursuivre, el ils ne me donnaient aucun souci. Je continuai mon chemin sur la Ciotat. Jeu étais encore à plus d'une lieue, lorsque nous vîmes le bâtiment de guerre s'en éloigner. Eu arrivant, je lis prier le maire de venir me parler; il me dit que, depuis deux heures, la ville était occupée par une compagnie franche venue de Marseille, et que cette compagnie avait fait enlever le drapeau tricolore pour y substituer le drapeau blanc; il ajouta que le chef avait été en communication avec le commandant du brick, qu'il ne savait ce qui s'était passé entre eux, mais qu'aussitôt après le départ des royalistes, il avait fait replacer le drapeau tricolore, qui était, me dit-il, sa couleur de prédilection. Cette compagnie royale, forte de cent cinquante hommes euviron, était accompagnée d'une cinquantaine de gardes nationaux à cocarde blanche. Le maire de la Ciotat ne me donna pas d'autres renseignements. Je lui demandai des rafraîchissements pour ma troupe; il me les accorda de fort bonne grâce; puis je reconduisis mon bataillon à sa garnison et je fis mon rapport au maréchal. Depuis, nous n'entendîmes plus parler de rien.
Il y avait une dizaine de jours que j'avais pris le
commandement des troupes de ligne, quand je reçus du chef d'état-major général la lettre suivante :
a Monsieur le Général,
« M. le lieutenant général Bizanet, gouverneur de « Toulon, se trouvant malade et, par conséquent, dans « l'impossibilité de supporter à lui seul les grandes « fatigues nécessitées par ses fonctions, j'ai l'honneur ce de vous prévenir que le maréchal Brune vous a ce nommé sous-gouverneur de Toulon; vous voudrez ce bien, en conséquence, prendre les ordres de M. le c général Bizanet.
« Agréez, etc.
ce Le général chef d'état-major général,
« GUILLERMET. »
Quoique très flatté de ce témoignage de confiance du maréchal, je craignais, à mon tour, de succomber à la peine, car j'avais déjà bien assez de soucis. Je voulus cependant donner à mon honorable chef un témoignage de mon zèle et de mon dévouement à mon pays. J'acceptai par un accusé de réception et je me transportai immédiatement chez M. le gouverneur pour prendre ses ordres. Je passai une heure avec lui; il me montra et me donna à examiner un plan de défense de la ville. Je rentrai chez moi et envoyai un planton me demander une ordonnance, tandis que mon domestique allait chercher le cheval mis à ma disposition. Je parcourus l'intérieur et l'extérieur de la
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place; je montai au Pharon, où je trouvai déjà une garde installée. Je visitai les redoutes extérieures, puis je lis un rapport verbal au gouverneur et un antre par écril au maréchal. Nous étions tout à fait en mesure de faire une défense des plus sérieuses, mais nous n'en eûmes pas la gloire. Le maréchal cl la garnison lurent instruits de la soumissian successive de toutes les garnisons à Louis XVIII. On sut que des commissaires du Roi allaient arriver à Toulon. Le maréchal convoqua les généraux, les chefs de corps et la municipalité à l'hôtel de la préfecture maritime. On reconnut généralement qu'une résistance, quelque longue fût-elle, n'amènerait ni le gouvernement de Napoléon ni celui de son fils. Il fut donc décidé qu'on recevrait les commissaires du Roi, qui étaient l'amiral Ganteaume et le marquis de Rivière. Le maréchal Brune ne voulut pas les voir; il fit réclamer des détachements de chasseurs, qui l'escortèrent jusqu'au relais précédant Avignon. Il fut bien mal inspiré, le digne homme, de ne pas s'être fait suivre jusque dans cette ville, où il devait tomber sous les coups d'un lâche assassin.
Le lieutenant général Verdier s'enfuit par mer, ainsi que M. de Puyraveau, sans nous prévenir et nous proposer de partager leur sort. C'était bien la voie la plus sûre, même pour le maréchal, car avec l'exaspération qui régnait dans les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, il leur eût été bien difficile d'en sortir saius et saufs. Les généraux Ravier, Maurangiez et moi, préférâmes rester à Toulon, où nous étions en sûreté et où nous ne fûmes jamais insultés, plutôt que de courir les
chances du maréchal Brune ou même celles du lieutenant général Merle, commandant une division de l'armée du Var, qui fut tué et dont la voiture fut brisée par la canaille, toujours prête au pillage et aux massacres. Nous résignâmes nos fonctions, Ravier et moi, sans attendre qu'on nous le dise. Nous nous tenions au courant de ce qui se passait sur tous les points de la France. Si nous avions appris que l'armée impériale se reformait sur la Loire, nous étions très résolus à fréter un bâtiment qui nous conduise soit à Bordeaux, soit à Nantes, pour la rejoindre. La marine impériale et la marine marchande étant restées fidèles à l'Empereur, nous étions assurés que les transports par mer ne nous manqueraient pas. Mais, hélas! nos désirs furent vains.
Je profitai de mon oisiveté pour visiter en détail l'arsenal de la marine et le bagne. J'avais pour cicérone un lieutenant de vaisseau. Je circulais en habit bourgeois avec la cocarde blanche au chapeau. Nous nous séparâmes peu à peu; chacun prit la route qui lui contenait. Je ne quittai Toulon que dans les premiers jours de septembre; je savais que la populace de Marseille avait commis des horreurs à cette seconde Restauration et qu'il serait dangereux d'y passer. Je dus cependant m'y résoudre, car on ne trouvait pas de chevaux à la station de Roquevaire, entre Toulon et Aix. Je me fis donuer un passeport comme négociant; mon aide de camp en prit un comme élève peintre venant de Rome. Ces deux déguisements étaient connus des autorités royalistes de Toulon qui les favorisèrent, en connaissant la cause.
ni) GÉNÉRAL BARON POUGET. 305
Je n'avais, du reste, fait de mal & personne soif à Toulon, soil à Marseille, j'avais la conscience tranquille el cela me rassurait. Je m'étais fait précéder d'une ma Ile
Contenant Ions mes effets militaires el mes armes; sur nous, aucun indice ne pouvait nous trahir, pas même
dans nos portefeuilles. J'obtins qu'on nous ouvrit les portes de la ville à quatre heures du malin, et, après avoir visité mes connaissances civiles et militaires, nous fîmes roule pour Marseille. Avant d'entrer dans le faubourg nous fumes arrêtés par le poste d'une compagnie royale; le caporal nous demanda nos passeports, que nous montrâmes, puis il dit à un homme de garde de faire venir le capitaine. Pendant ce temps notre voiture était entourée de gardes non armés; ils étaient là en curieux et nous examinaient beaucoup; le capitaine étant venu nous regarder, je lui remarquai un air de surprise, et jetant alternativement les yeux sur moi et sur mon passeport, il finit par me faire un signe de reconnaissance auquel je répondis par un clin d'œil. Il me sourit en me rendant mon passeport et dit tout haut : * Eh bien! messieurs, un bon voyage « ; puis il me salua de la main et nous partîmes. J'avais aussi très bien reconnu cet officier; c'était un de ceux des compagnies royales qui étaient venus me voir après que je leur avais fait prêter serment de ne rien entreprendre contre le gouvernement de l'Empereur. A notre sortie, nouvelle demande de passeports par un autre poste des compagnies franches. Le commandant du poste se promenait à côté de la sentinelle; cette dernière, après avoir fait arrêter le postillon, nous demanda nos papiers,