SOL V EMIRS DE GUERRE
chef de bataillon. J'ai servi sous les ordres de tous ces généraux improvisés. Lors de l'élévation du général Lefehvre, il se souvint de moi et m'envoya chercher à l'état-major du général Championnet, dont je faisais partie. Il me fit l'accueil le plus amical et m'offrit une place d'aide camp près de lui, que je refusai pour ne pas quitter mou ami Molitor, à qui je croyais avoir de grandes obligations. Qui sait ce que j'ai perdu par excès de délicatesse? car la fortune s'était attachée au général Lefebvre, et il n'oubliait pas ceux qui servaient auprès de lui. J'ai vu depuis que les premiers aides de camp qui dataient de l'époque de mon refus ont tous été généraux de division et sénateurs en moins de huit années.
Mon refus ne ralentit pas les témoignages d'amitié du général; j'étais entré chez lui au moment où il allait se mettre à table avec de nombreux convives. Il fit mettre mou couvert près de lui et voulut qu'on se procurât du Champagne pour boire à ma santé. 11 m'assura de nouveau du regret qu'il éprouvait de ne pas m'avoir pour aide de camp, et me dit que je n'en resterais pas moins son ami, que dans tous les temps je trouverais près de lui un refuge assuré. Vous pourrez vous étonner, mes enfants, de l'accueil fait à un mince capitaine par un général de division, surtout si vous avez ouï parler de la morgue de certains officiers de ce grade qui, depuis le Consulat et l'Empire, se croyaient trop grands seigneurs pour traiter avec bonté et aménité leurs inférieurs. Le général, depuis maréchal Lefebvre, n'avait aucune culture, mais il était la fran-
DU c. i: \ i: RAL i. \ itn\ roi G ET,
chise même el je d ai eu personnellemeûl qu à me louer de sa bonté.
Je rejoignis mon cantonnement; la division Taponnier, à laquelle jetais attaché, reçut l'ordre de se porter sur Kaiserslautern. Je lus détaché de l'état-major pour suivre la brigadedu général Argout, qui devait se porter sur Triebstat, OÙ l'ennemi était retranché dans un bois, derrière des abatis, pour protéger son artillerie; les Prussiens avaient quatre pièces de canon et deux obusiers. Le général Argout avait un régiment de ligne et un bataillon de volontaires. Il me donna le commandement de deux compagnies avec lesquelles je devais attaquer la position de front, eu tirailleurs, pendant qu'il la tournerait par la droite et par la gauche. L'ennemi nous avait aussi riposté en tirailleurs et nous échangeâmes ainsi beaucoup de balles. Un de mes ofGciers, me montrant du doigt les tirailleurs ennemis, reçut une balle qui l'atteignit à la seconde phalange et la lui coupa. Je n'ai jamais vu un homme plus étonné; il resta cinq ou six secondes sans changer d'attitude et me donna un telle envie de rire qu'il fallut bien y donner cours. Dans ce moment j'entendis une fusillade s'engager : c'était l'attaque du général Argout; l'ennemi faisait feu de son artillerie sur trois faces. Aies tirailleurs se jetèrent courageusement dans les abatis, que je tournai au galop, et nous arrivâmes ensemble sur les pièces, que l'ennemi nous abandonna en fuyant. Nous eûmes une quarantaine d'hommes tués ou blessés; j'eus mon cheval blessé sous moi; ce fut un pauvre soldat blessé aussi et appuyé contre un arbre