SOIVEX 1RS DE GUERRE
qui me le fit apercevoir eu disant : k Voilà un pauvre cheval qui a aussi reçu son affaire. » Le général de brigade rendit compte de ce combat au général en chef Moreaux, sous les ordres duquel nous venions de passer. Ce Moreaux était de Rocroy et commandait alors l'armée de la Moselle; ce n'était pas celui qui fut tué dans les rangs ennemis en combattant contre les Français dans la campagne de 1813. Le lendemain de l'affaire de Triebstat, un aide de camp du général en chef apporta ma nomination au grade d'adjudant général chef de bataillon, signée par les deux représentants du peuple près de l'armée. Cette nomination était datée du 22 messidor an II de la République, correspondant au 10 juillet 1794; j'avais trois ans moins quelques jours de service.
Je restai environ un mois au même état-major sans recevoir de destination ; puis la division Taponnier ayant été détachée pour marcher sur Trêves et sur Coblentz, je la suivis en qualité de chef d'état-major. L'adjudant général Molitor passa au même titre à la division de cavalerie commandée par le général Calland. Cette séparation me fut très sensible.
Nous eûmes quelques combats à livrer pour prendre Trêves; nous continuâmes ensuite notre marche sur Coblentz sans rencontrer d'obstacles jusqu'à l'embouchure de la Moselle, où nous fûmes canonnés par la forteresse d'Herenbrestein; nous passâmes le pont sous le feu de cette forteresse, déjà bloquée par la division Marceau, qui s'en empara; mais elle y perdit le jeune héros qui la commandait et qui donnait les
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plus belles espérances. Les Autrichiens suspendirent les hostilités jusqu'après son inhumation el rendirent hommage à sa bravoure et à sa loyauté en accompagnant ses funérailles du bruil de leur artillerie. La prise de Coblentz eut lieu le 23 octobre 1794.
Nous passâmes deux mois for! agréablement dans cette jolie ville, qui étaitdevenue, comme on sait, le rendez-vous principal des émigrés; ils y vivaient péniblement pour la plupart, du travail de leurs mains ou dos talents qu'ils avaient acquis dans 1cm- jeunesse. J'ai vu de près leur désappointement et comment se sont évanouies les espérances qu'ils avaient conçues dans leur fatal aveuglement. Ce n'était pas à Coblentz, mais à Paris, qu'ils auraient du se réunir pour servir plus efficacement leur cause et protéger le monarque infortuné que leurs fautes conduisirent à l'échafaud. Ceux qui émigrèrent après la mort du Roi se trouvaient dans une situation bien différente; ils évitaient alors des dangers bien réels.
La division Taponnier reçut l'ordre de se porter sur Luxembourg pour resserrer le blocus de cette forteresse. Nous y passâmes l'hiver de 1794 à 1795, qui fut d'une extrême rigueur. Nous eûmes à subir des privations de toute espèce; elles furent telles que je fus obligé d'envoyer un de mes domestiques avec un petit char et deux chevaux jusqu'à Vézelise (Meurthe) pour en ramener quelques provisions. Plusieurs soldats furent trouvés morts des rigueurs du froid. 11 ne se passa rien de remarquable pour nous pendant ce blocus, quoique nous ayons eu à lutter contre le vieux général
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Binder, qui jouissait d'une belle réputation militaire acquise par de glorieux et bous services aux armées autrichiennes.
Le corps d'armée de la Moselle, commandé par le général Moreaux (des Ardennes), composé de trois divisions qui s'étaient fatiguées et ruinées pendant cinq mois de ce rude hiver, eut la douleur de remettre le siège de Luxembourg à l'armée de Sambre et lieuse, à qui cette forteresse fut rendue six semaines après notre départ. Ce corps d'armée de la Moselle fut disséminé dans d'autres corps d'armée et perdit son nom. La division Taponnier fut dirigée sur Spire. Je fus attaché à la brigade du général Frémont, qui avait son quartier général à Ogerschiem, vis-à-vis Manheim. L'ennemi occupait cette dernière ville. Ce fut à Spire que j'appris que le Comité de salut public venait de supprimer le grade d'adjudant général chef de bataillon. Ce travail porta le nom du représentant du peuple Aubry, qui en fut l'auteur. Il ne devait plus y avoir que des adjudants généraux chefs de brigade. Je ne fis aucune démarche pour obtenir ce nouveau grade, parce que je ne connaissais personne pour appuyer ma demande. Je reçus donc ma réforme avec l'autorisation de me rendre dans mes foyers pour y attendre de nouveaux ordres. Ma réforme compta du 3 messidor an III (21 juin 1795).
Le général de division Taponnier m'avait beaucoup engagé à faire des démarches pour ma conservation avec l'offre obligeante de me seconder de tout son crédit. Il ne fit pas moins pour moi, malgré mon refus, car c'était bien le plus digne homme du monde. J'ai
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connu depuis ma réforme un grand nombre d'officiers de (oui grade et du plus grand mérite qui n'avaient pas été mieux traités que moi. En citant le nom de Napoléon Bonaparte, je donnerai la mesure de la justice et de la sagacité du représentant Aubry. Que de bons et braves militaires placés entre ce grand génie et moi furent aussi atteints! On sera moins surpris quand on saura qu'il suffisait de n'être ni sans-culolte, ni bonnet rouge, pour être expulsé de l'armée comme suspect. Je ne veux pas dire, certes, que les officiers généraux, supérieurs et autres conservés, le fussent; ils étaient même rares aux armées; mais le choix que Ton fit tint autant à la chance qu'au mérite personnel.
Mon ami Molitor fut conservé. On ne cessait de me répéter qu'il n'avait dû cette faveur qu'à l'intercession de M. Becker, son beau-père, qui était alors membre de la Convention ; il se peut que celui-ci ait fait des démarches pour son gendre, cela était fort naturel; mais je dois dire, et je le fais avec empressement, que l'adjudant général Molitor était un officier très distingué, rempli de talents militaires, très actif et très occupé de ses fonctions ; il méritait personnellement, et sans autre appui que les notes des généraux divisionnaires sous lesquels il servait, la continuation de ses fonctions de chef d'état-major, et d'être élevé à un grade supérieur.
Cet hommage est tout à fait impartial et désintéressé, puisque je le lui rends cinq années après mon admission à la retraite et plus de quarante ans après nous être quittés. D'ailleurs, il ne verra jamais cet écrit. Mon ancien ami et frère d'armes a bien justifié l'opinion que
j'avais do lui, puisqu'il est parvenu à la dignité de maréchal de France.
Je n'avais pas encore vu Paris à l'époque de ma réforme; je ne connaissais ni l'intrigue ni les bureaux de la guerre. Je supportai ce coup presque avec joie, car j'étais en ce moment fort épris, fort occupé de la femme que le ciel me destinait (1). Je me hâtai d'arriver près de l'objet de mes affections pour presser notre union, que je fus assez heureux de voir fixer au 1er septembre suivant, c'est-à-dire deux mois après ma rentrée dans mes foyers (1795). Ainsi finit la première époque de ma carrière militaire, quatre ans après l'avoir ouverte.
Je n'avais pas renoncé pour cela au métier des armes ; j'espérais bien le ressaisir un jour, car rien n'était plus dans mes goûts, et dans l'intervalle qui s'écoula entre ma réforme et ma reprise d'activité, je m'occupai d'un simulacre de commandement qui me fut conféré par mes nouveaux concitoyens. C'était sous le Directoire exécutif, et les lois rendues contre les prêtres insermentés ou réfractaires étaient toujours en vigueur. Un oncle de ma femme, qui avait béni notre union en cachette, comme cela se pratiquait alors, se trouvait dans cette catégorie et cherchait par tous les moyens possibles à
(1) Anne-Catherine-Charlotte Mulnier, femme de l'esprit le plus énergique et le plus éminent. Elle avait seize ans alors et était orpheline depuis sa plus tendre enfance, c'est-à-dire frappée du plus grand des malheurs. Elle descendait, par sa mère, de Didier de Grettenoy, receveur des finances du duc de Lorraine Charles III, qui lui conféra des titres de noblesse en 1563.
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se soustraire aui recherches de la gendarmerie! pour éviter la déportation. Malgré ses précautions favorisées
par la famille et 1rs âmes pieuses, il fut saisi et incarcéré dans une des prisons de la ville. Comme commandant de la garde nationale, je fus obligé de donner des ordres pour empêcher l'évasion du prisonnier : la tâche était dure et je me trouvais dans une fausse position. Je fis établir un poste de douze hommes commandés par un sergent et mi caporal terroristes des pins fougueux, qui vinrent s'offrir pour un service qui satisfaisait leurs passions sauvages. Je fis bien de ne pas m'y opposer. L'adjudant sous-officier fit établir ce poste dans l'antichambre du prisonnier et des sentinelles à toutes les portes. Les hommes de garde se firent apporter du vin, passèrent la nuit à boire en insultant leur prisonnier par les propos les plus grossiers. Les chefs du poste se croyaient bien assurés de sa personne, mais la Providence veillait sur lui; il s'évada pendant la nuit, au moment où la sentinelle tournait le dos. Il s'était laissé glisser à l'aide de draps par une trappe dans une prison de rez-de-chaussée qui se trouvait au-dessous de la sienne et dont on avait trouvé moyen de laisser la porte ouverte. Il y eut grande rumeur parmi les sans-culottes et grande joie parmi les partisans de l'abbé. Je fis arrêter à l'instant les deux chefs du poste et traduire au tribunal du chef-lieu d'arrondissement (Lunéville), où ils furent condamnés à deux mois de prison et aux frais de la procédure, à la grande satisfaction de tous les honnêtes gens et à la mienne en particulier. Si j'avais exigé que les chefs
du poste fussent pris dans les sergents et caporaux les premiers à marcher, je n'aurais pas manqué d'être accusé d'avoir favorisé l'évasion, et dans ces temps de calamité, on aurait pu me faire un mauvais parti. Ce fut l'événement le plus saillant qui arriva sous mon commandement.
Quelque temps après mon mariage, je fis pour la première fois le voyage de Paris, afin de faire régler mon traitement de réforme comme chef de bataillon. Je parvins sans peine à me faire allouer douze cents francs par an. Schérer tenait alors le portefeuille de la guerre. Je lui fus présenté par la députation de la Meurthe, qui demandait pour moi du service actif. Il reçut assez cavalièrement ces messieurs, quoique cette députation fut composée de MM. Régnier, Jacqueminot, Boulay de la Meurthe, Mollivaut, tous hommes du premier mérite et qui furent appréciés par le premier Consul, qui leur conféra depuis les plus hauts emplois. Ce ministre était fort bourru; il se contenta de dire que j'aurais part au milliard promis par la Convention aux défenseurs de la patrie, ce qui n'était qu'une dérision. Ces messieurs se retirèrent fort mécontents et me conseillèrent de patienter. Je revins à Vézelise, et, au bout d'un an, je reçus l'avis qu'on allait composer une garde au Directoire exécutif, le Corps législatif ayant déjà la sienne; on me donnait l'espoir d'en être nommé le chef. Cette garde devait se composer d'un bataillon de grenadiers et d'une compagnie de cavalerie. Je me rendis donc à Paris, mais, peu de jours après mon arrivée, des bruits sinistres se répandirent;
DU G .. K ÊR \ L n \ RON POUGET ; :
plusieurs députés el les membres du Directoire ne se trouvaient plus en sûreté. Enfin arriva le 18 fructidor (I), <|ui (il bien des victimes el bouleversa tous les plans. .Je quittai Paris pour aller visiter, à Vendôme, un oncle de ma femme, auprès duquel je restai «li\ 6 douze jours, ,1e me rendis ensuite à Vézelise el ne fis que traverser la capitale, qui était encore en fermentation. C'était le temps des orages politiques, et j'attendis les événements.
Déjà la renommée avait fait connaître à la France le nom d'un jeune élève de l'Ecole militaire de Brienne qui, trois ans auparavant, s'était signalé au siège et à la prise de Toulon en qualité de chef de bataillon commandant l'artillerie. C'est à ce beau succès que Napoléon Bonaparte dut le grade de général de brigade à l'âge de vingt-huit ans, qui fut bientôt suivi de celui de général en chef de l'armée d'Italie, où il succéda à Schérer. Tel était l'officier réformé parle travail d'Aubry. Son nom grandissait à l'arrivée de chaque courrier; il fut bientôt dans tous les cœurs comme il était dans toutes les bouches. Ses succès étaient inouïs, tous les yeux étaient fixés sur lui pleins d'espérance. Il vint enfin chasser un Directoire et un Corps législatif qui étaient devenus odieux; cet événement eut lieu le 18 brumaire an VIII de la République, ou 9 octobre
(1) 18 septembre 1797.