CHAPITRE XV
Cliénier. Celte pièce fit un argent immense ; ses camarades devinrent jaloux de 1 ui. Il vint alors au Théâtre-Français avec Dugazon, madame Vestris, mademoiselle Joli, qui jouait les servantes de Molière. Monvel, a joué aussi Fénélon de Chénier avec une grande supériorité de talent. Michaut et quelques autres acteurs formèrent cette troupe. Le cadre était trop grand pour plusieurs acteurs du théâtre en planches, et ils n'étaient pas assez forts.
Lenoir, architecte, fit bâtir une salle qui se nommait Théâtre de la Cité, Prado. J'ai déjà dit les acteurs qui formaient cette troupe : Closel vint y débuter avec succès; Villeneuve, comme je l'ai déjà dit. On y reprit Nicodème, et on y joua l'Intérieur des comités révolutionnaires^ pièce en trois actes qui eut un grand succès. Monvel, qui avait fait l'Amant bourru et donné ce rôle à Mole, qui s'est montré dans cette pièce le plus grand comédien que j'aie vu , Monvel avait fait aussi une pièce à ce théâtre, les Victimes cloîtrées, jouée par Saint-Phal et madame Vestris, qui eut aussi un brillant succès. Cette pièce n'avait pas été imprimée à Paris; Monvel me la vendit, ainsi que toutes les pièces qu'il avait
fait jouer et non imprimer. Lisez la préface de sa première édition, vous y verrez sa griffe et la mienne. J'ai imprimé Ambroise, ou VoiUï ma journée^ des Italiens ; j'ai demandé les autres, il ne voulut pas me les donner. J'aime à croire que c'est un oubli de sa part, car ce grand comédien, qui a joué Fénélon ou la religieuse de Cambrai d'une manière si admirable, était trop occupé de son état de comédien et d'auteur pour l'avoir fait. J'ai vu beaucoup d'acteurs faire des pièces et jouer en même temps la comédie, être bons dans les deux genres. Monvel a eu ce privilège, et Martelly, qui a fait les Deux Ficjaros. Je lui ai vu jouer tout le grand répertoire d'une manière admirable. Son malheur, c'est qu'il avait l'accent trop méridional et fl qu'il était vieux quand il est venu parmi nous. J'ai vu à Bordeaux un comédien de première force : c'est Paulin, à qui j'ai vu jouer Turcaret et Mascarille ; malheureusement il n'était pas jeune il y a quarante ans. Le beau et bon Lafont, delà Comédie-Française, avait aussi ce défaut , mais il était venu jeune parmi nous. Coniir.e il jouait bien Mahomet et tous les rôles où il fallait de la représentation! Je ne puis
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passer sous silence ce qu'il me fit. Je lui disais que je n'avais pas mes entrées à la Comédie- Française ; il me prit par la main de la manière la plus affectueuse, me conduisit au théâtre et dit à Mongelas : « M. Barba a ses entrées ici à midi comme à minuit, entendez-vous? » Cela ne déplaisait pas à Mongelas, qui était un bon garçon. Ce beau Lafont n'a eu qu'un tort, c'était d'avoir ce colosse de Talma à côté de lui.
N'ayant pas vu Lekain, j'ai vu encore un bel acteur tragique : c'est Larive. Malgré la méchanceté qu'on fit contre lui : Lekain, en mourant, na pas laissé son talent sur la rive , il jouait tout l'emploi des premiers rôles de première force.
Dans l'Abbé de l'Ëpée, pièce en cinq actes de Bouilly, Monvel jouait à la perfection. J'achetai cette pièce, le jour de la première représentation, six cents francs. Le lendemain matin, je vois arriver chez moi l'auteur, qui vint me dire que les comédiens français ne voulaient pas laisser imprimer cette pièce avant la douzième représentation. Je n'en fus pas content ; mais Bouilly me dit : « Il y a force majeure, et je ne
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puis me brouiller avec eux.» Le jour désiré arrive ; il vient avec son manuscrit et me réitère ses regrets du retard que cela m'a occasionné ; je le remercie bien, et, quelques jours après, j'apprends qu'on lui a offert deux mille quatre cents francs de sa pièce. Je cours chez lui et je me plains de ce qu'il ne m'a pas dit cela ; il me répond qu'il ne le devait pas non plus, que c'eût été de sa part provoquer ma générosité, que j'avais sa parole , qu'il l'avait remplie, et qu'il n'acceptait de moi aucun remercîment; cependant, en me donnant la main, il me dit qu'il était content de ma démarche, et que je le regardasse toujours comme un de ses amis. En effet, son gendre a plaidé pour moi en cassation, a gagné ma cause et n'a pas voulu être payé. Il me fit vendre Louise de LigneroUes par Legouvé fils, qu'il regardait tomme le sien.
Le jour de son enterrement dans l'église Saint-Roch, j'avais derrière moi Volnys, Dumersan et autres connaissances. Il y avait dix-huit à vingt mois que je croyais M. Ravaux mort : il a été mon parrain des francs-maçons, il y a quarante ans. Au tiers de l'office, je vis passer dans le milieu où nous étions un homme qui