CHAPITRE XVII
en scène, savoir ce que vous allez y faire, jusqu'à quel point vous parlez à vos supérieurs ou inférieurs, conserver toutes ces nuances le plus que vous pourrez. »
J'avais pour camarade un nommé Lagréné , cousin des peintres de ce nom; il jouait les seconds comiques; c'était un bonheur pour moi d'être en scène avec lui, nous nous amusions comme des dieux , et le public de même ; les jours où nous jouions, la salle était pleine; on disait : Ce sont les bons qui jouent aujourd'hui ; la raison en est bien simple : tous ces rôles étaient faits à notre taille.
Un jour Dabin, costumier, avait apporté pour Lagréné un habit de crispin qui n'était pas beau; on jouait, en second, Crispin rival; il voulut s'en aller, après beaucoup d'observations de ma part sur l'embarras où il nous mettait vis-à-vis du public; rien ne lui faisait : alors j'employai de grands moyens : « Tu t'en vas donc? — Oui, me répondit-il. — Eh bien ! pars pour les départements de suite; car si je te trouve dans Paris, tu peux compter que tu recevras la plus belle roulée qu'un chrétien puisse recevoir. Je te donne ma parole d'honneur que partout où
je te trouverai, à midi comme à minuit, je ne te manquerai pas ; si c'est sur un pont , je te f... à la rivière. » 11 réfléchit, se frotta la tête et revint s'habiller. On savait dans la salle cet événement; Crispin est en scène le premier, puis après arrive Labranche , qui dit : « N'estce pas là Crispin ? » Celui-ci dit : « C'est Labranche que je vois. » Nous nous embrassons... et le public riait... Pendant toute cette scène je lui répétai tout ce qui s'était passé avant la pièce. Une autre fois nous donnions les Intrigants, il jouait l'Olive; ce rôle est déguisé en marquis; je jouais Champagne : nous étions deux filous du même bord. Antoine entre en scène ; alors l'Olive fait le maître ; il avait à la main une batte qui n'était pas trop propre, et me donna deux coups de celte batte sur ma culotte couleur de chair, ce qui fit beaucoup rire le public. Je m'aperçus alors de ce dont il était question : l'humeur me prend, et, pour raccommoder ce qu'il m'avait fait , je dis à Antoine : « Si vous Jî" étiez pas entré j je serais mort des emportements de monsieur le marquis. » Avec ma main je l'indiquai; il me donne un coup de batte si fort que je crus que le sang allait sortir. Qu'on juge de
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ma colère; je choisis le moment où Antoine tourne la tête à droite , et d'un coup de pied , donné de toute ma force , je le jetai sur Antoine en l'enlevant de dessus les planches, et je lui fis beaucoup de mal. J'ai vu jouer cette pièce à Stoclet fils et à d'autres qui n'oubliaient pas cette tradition.
Quelque temps après, Lagréné partit pour Marseille, où il fit courir le public pendant deux ans pour le voir dans l'emploi des Brunet. Il est mort dans cette ville ; il était pulmonique et le vent du mistral ne souffre pas cette maladie ; je l'ai beaucoup regretté, et je le fais encore en écrivant ces lignes; j'ai été en correspondance avec lui jusqu'à sa fin.
J'aimais beaucoup le rôle de Gros-René dans le Dépit Amoureux de Molière ; je disais, comme dans les œuvres en 5 actes et en vers, acte IV, scène II :
On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.
Tout le monde me critiquait. J'allai trouver Dugazon, et lui rendis compte de ce qui se passait à mon égard; il me répondit : « Tu as raison. Molière n'était pas une bête, n'est-ce pas?
S'il fait quelquefois déraisonner Gros-René , c'est pour faire passer les vérités qu'il dit. » J'étais fier comme un coq. Quand on voulait me chicaner, je les envoyais à Dugazon. J'ai réimprimé cette pièce , j'ai mis en marge le mot stable; mais l'imprimeur a voulu avoir plus d'esprit que Molière, Dugazon et moi : il a mis mouvant. Pendant qu'on restaurait la salle de la Comédie-Française, on joua cette pièce à Favart. Monrose devait jouer Gros-René : je lui dis : « Diras-tu stable ou mouvant? — Je dirai mouvant. — Eh bien ! tu diras une bêtise. » Je lui racontai ce que m'avait dit Dugazon ; il n'était pas entier dans ce qu'il disait ; on joua donc le Dépit; j'étais dans la coulisse et il dit stable; je lui fis mon compliment , qu'il ne reçut pas trop bien , parce qu'il était orgueilleux et qu'il ne voulait pas qu'un libraire lui donnât des conseils. Une autre fois j'étais à l'orchestre , assis à côté de Rougemont, qui me dit : « C'est pour moi qu'il joue Gros-René. » Il nous aperçut tous les deux, et dit mouvant en me lançant une paire d'yeux... Je levai les épaules. Il avait beaucoup d'esprit; son père, avec qui j'étais ami, me montrait sa correspondance; il avait du talent,
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du mordant dans sa diction , do la physionomie, mais pas toujom's vrai. II ne m'a pas pardonné ma préface, qui est sur la couverture de la première édition de Berlrcmd et Raton , que le spirituel et malin Scribe ne voulut pas mettre dans la pièce ; il ne voulait pas avoir un ennemi tel que Monrose, qui ne m'a jamais pardonné. 11 ne m'a pas parlé trois fois depuis cette époque, il me fuyait.
Au théâtre, j'étais tout-à-fait désorganisé, je n'avais plus mon bon Lagréné; je me suis dégoûté de jouer la comédie, parce qu'il n'était plus avec moi. J'ai souvent joué la comédie bourgeoise : je conçois qu'on la joue; pourtant je ne conçois pas qu'on puisse y assister avec plaisir. Un jour, causant avec Baptiste Cadet, avec qui j'étais fort lié, il me quitta en me disant : « Nous jouons les Fourberies, il faut que j'aille m'habiller, car je ne sais pas si c'est Beaudrier, Caumont ou Grand-Ménil qui joue. — Qu'est-ce que cela te fait? lui répondis-je. — Il faut que je prenne leur manière ; si je jouais avec toi, je prendrais la tienne ; c'est en s'entendant bien qu'on peut jouer la comédie. »
Longepierre, né ù Dijon, mort à 92 ans, avait
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été précepteur du comte de Toulouse. Il a fait plusieurs tragédies ; Médée est la seule qui soit restée. Il avait une belle fortune et jouissait d'une grande considération personnelle.
Luce de Lancival, mort en 1810 à 44 ans, était très lié avec M. de Saint-Criq ; ses pièces sont nombreuses ; sa meilleure est Hector, tragédie. Homme d'esprit et de talent, aimé de tous ceux qui le connaissaient , il alla trouver le chef de bureau des contributions indirectes pour obtenir un allégement. « Monsieur, lui ditil en frappant sur sa jambe de bois, j'habite ordinairement la campagne , et vous voyez qu'à Paris je n'ai qu'un pied à terre. » Il m'avait raconté d'où provenait ce malheur, mais je ne m'en souviens plus.
Marivaux, mort en 1763, à l'âge de soixantequinze ans. Toutes les pièces de cet auteur ont été jouées aux Italiens ; le Legs, l'Épreuve nouvelle^ les Jeux de l'amour et du hasard et les Fausses confidences resteront toujours au répertoire du Théâtre-Français. Les détracteurs de son talent ont appelé sa manière d'écrire du marivaudage ; pour moi, je trouve qu'il a fait de la bonne co-
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médie. J'en suis fôché pour la Harpe, car, de toutes ses pièces, aucune ne l'emporte sur celles de ce digne Marivaux. Outre son talent d'auteur, il était serviable, et on ne s'adressait pas à lui en vain; pourtant il n'était pas riche. Agissez de même, messieurs les auteurs d'un grand nom et d'une grande fortune, et je vous aimerai! Le public pensera de même, car combien d'auteurs, depuis Dorvigny jusqu'à nous, sont morts dans la misère.
Destouches a fait beaucoup de pièces de théâtre. Je le place après Molière et Regnard. Ses meilleures productions sont : te Glorieux, dit Voltaire ; le Pliilosophe marie, dit Palissot; la Fausse Agnès et l'Obstacle imprévu, réduit en trois actes, je ne sais pourquoi. Dans un siècle, restera-t-il autant de pièces de nos auteurs modernes qu'il en est resté de Destouches? J'ai vu jouer t Homme simjulicr du môme auteur et quelques autres encore.
Diderot n'a fait qu'une pièce de théâtre, le Père de famille, qui est restée au répertoire ; mais quelle grande réputation il a laissée ! Pour bien connaître ce grand homme, il faut lire le Répertoire de littérature ancienne et moderne.
Une charmante actrice, mademoiselle Duronceray, eut quelque part à plusieurs de ses opéras.
Falbaire (de Fenouillot), auteur dramatique, né à Salins en 1727, mort en 1800, a laissé plusieurs pièces, dont les plus remarquables sont : les Deux avares, comédie en deux actes et en prose, mêlée d'ariettes ; l'Honnête criminel, drame en cinq actes et en vers, représenté avec le plus grand succès. Cette pièce fut jouée quinze ans en province avant de l'être à Paris. Talma la fit paraître au théâtre de la République, où elle eut beaucoup de succès ; il remplissait le rôle d'André le galérien.
Florian (J.-P. de Claris), littérateur, né en 1755, au château de Cévennes, s'exerça dans plusieurs genres ; quoiqu'il manquât de vigueur et de génie, il se distingua toujours par la grâce et la sensibilité. Il fut incarcéré en 1793, et mourut peu après, en 1794, à Sceaux, à trentehuit ans. Parmi ses nombreuses productions, Florian a laissé beaucoup de petites pièces au Théâtre-Italien : Arlequin bon père; la Bonne mère, etc.
Andrieux, né à Strasbourg le 6 mai 1 759, mort
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à Paris en 1833, a fait douze pièces et n'a obtenu qu'un véritable succès ; ce sont : les Étourdis ou le Mort supposé; les meilleures ensuite sont : Molière avec ses amis, le Trésor et la comédienne. Ses pièces sont froides et ne brillent que par le style. Au théâtre, on veut de l'action. C'est la pièce des Étourdis, que je vis jouer dans ma jeunesse, qui a influé sur le genre de librairie que j'ai exercé durant un demi-siècle. Qu'on ne dise pas que les acteurs seuls ont contribué au succès de cette pièce; car, excepté un acteur et deux actrices dont je parlerai dans la suite, le reste était médiocre.
Andrieux a été mon ami et celui de Collin et de Picard. Son âme était belle ; non-seulement il était le professeur, mais encore l'ami des jeunes gens. Aussi quelle foule à son convoi ! c'est son plus bel éloge. Adieu à tes mânes, bon et excellent Andrieux !
Anseaume, né à Paris, mort dans la même ville en 178/i, a donné beaucoup de pièces à rOpéra-Comique de la foire Saint-Laurent, Deux ont été jouées aux Italiens^ (Opéra-Comique), le Tableau parlant et le Peintre amoureux de son modèle.
J'ai vu la première, qui m'a causé un sensible plaisir.
Arnault, de l'Institut, né à Paris en 1766 et mort en 1834. Ses deux meilleures pièces sont Marins à Minlurne et Blanche et Moncassln. C'était un fort brave homme.
D'Avrigny, né à la Martinique, mort en 1823, censeur royal, a composé Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes, jouée avec succès à la Comédie- Française. Celle représentée à l'Odéon, qui est de Soumet, surpasse la sienne. Il y a plus d'action. Elle a fait peu d'argent au théâtre, et si on la remettait en scène, je ne doute point qu'elle n'en fasse beaucoup.
Baour-Lormian, né à Toulouse en 1772, n'a fuit qu'une pièce remarquable : c'est Omasis ou Joseph en Egypte. 11 passe pour un de nos meilleurs poètes. On a de lui une réponse aux satires de Despaze, intitulée : les Trois mois. Comme la flatterie obtient plus de faveurs que la satire, elle eut un grand succès, ce qui ne veut pas dire que Despaze n'en vendit un grand nombre. Yoici une anecdote dont ce dernier fut victime :
Dans une desessalires, il traita fort mal Dabosc, j)cintre médiocre. L'imprimeur mil Du-
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bosc au lieu de Dabosc. Ce changement se nomme, en termcsd'impnmcrie,fof/î«7/e: un m à la place d'un a. Dubosc vint le trouver, et, l'ayant gravement insulté, ils se battirent au pistolet. Despaze reçut le coup au-dessus de la cuisse et fut alité pendant trois mois. Comme il disait au peintre qu'il lui reconnaissait du talent, et que ce dernier témoignait de la douleur de cet accident : « Ce n'est pas pour rétracter ce que j'ai écrit, reprit Despaze, mais parce que vous m'avez parlé d'une manière grossière et indigne d'un homme de votre talent. »
Je vis Despaze quelques années après, dans sa maison de campagne près de Bordeaux ; il me parla de cette affaire avec douleur, et je ne doute pas que sa mort, arrivée peu après, n'en ait été la suite. 11 était encore très jeune.
Messieurs les correcteurs d'imprimerie, attention aux coquilles ! Voyez oîi une lettre a conduit le malheureux Despaze ! C'est pourtant un u à la place d'un a! Combien d'événements plus importants ont eu lieu pour des choses plus minimes !
Barthe, né à Marseille en il oh, mort à Paris en 1785. Lu petite [>iècc des Fau^sca infidcUtcs
est un chef-d'œuvre qui restera éternellement au théâtre.
Beaumarchais, né à Paris le 24 janvier 1732, et mort subitement dans cette ville le 19 mai
A mon arrivée à Paris en 1786, j'allais voir souvent le Mariage de Figaro, qui depuis deux ans attirait la foule ; c'est une pièce très amusante. J'allai voir ensuite les Étourdis, d'Andrieux, puis le Tarare, de Beaumarchais, à l'Opéra, qui fit fureur. Eugénie eut un succès médiocre, ainsi que les Deux amis', la Mère coupable et le Barbier de Séville furent siffles. On mit sur le titre de la première édition de cette pièce : représentée en cinq actes et sifflée. Remise en quatre actes, elle obtint un grand succès, et aujourd'hui encore c'est la plusjolie comédie qui existe. Ces trois pièces de l'auteur, savoir, le Mariage de Figaro, la Mère coupable et le Barbier de Séville, vivront autant que la comédie. La Mère coupable, la moins jouée des trois, quoique d'un grand effet, exige une femme qui joigne à beaucoup d'âme un physique avantageux. Mademoiselle Petit, ou la première femme de Talma , remplissait parfaitement ce rôle, et je ne l'ai vue bien jouée que