CHAPITRE II
dans ce moment , et nous applaudissions à la révolution de 89. Le cadre des officiers se composait ainsi : M. de Verdelin, capitaine, bon et excellent homme qui me donnait un pain par compte, c'est-à-dire qu'au lieu de deux, il m'en donnait trois, sans que j'en eusse fait la demande : j'ai souvent raconté ce trait de ce bon capitaine; Saint-Félix, capitaine en second, officier de fortune fort sévère et peu aimé ; un lieutenant dont j'ai oublié le nom, brave et digne garçon. Je ne dirai pas au dernier le bon en parlant du sous-lieutenant; je le retrouverai à la fin de ce chapitre. On nous fit prendre les armes en mai 1789. Nous allâmes à quatre lieues, parce que, disait-on, on coupait les blés sur pied. Le fait était inexact. Enfin le 14 juillet arriva. DeLaunay, gouverneur de la Bastille , avait arboré le drapeau blanc , en signe de paix , sur la tour qui faisait face à la rue Saint-Antoine. Quand le peuple fut à portée du canon, le gouverneur tira sur lui à mitraille et tua beaucoup de monde. Or, le peuple exaspéré s'empara de la Bastille. Le 17 juillet, on nous fit prendre la cocarde tricolore. Les mauvais officiers quittèrent le régiment. Le marquis d'Avarey, notre
bon colonel, qui aimait beaucoup ses grenadiers et ses chasseurs, donna 4 francs 10 sous à chaque homme pour acheter des chapeaux. Cette distribution fâcha les huit autres compagnies, et la désertion commença. Le capitaine Desbroches, homme aimé et estimé, prit le drapeau en s'écriant : ^ Bol-fautre î r> (c'était son
juron) «vous abandonnez votre drapeau »
Je pleurais comme un enfant en entendant ce digne officier. Mais il n'en était pas de même parmi les soldats. A cet époque on ne ménageait pas les consignes et les coups de plat de sabre. Mon camarade de lit, Noble-Cœur, reçut les derniers.
En 1815, j'allai à Rouen, et j'appris à mon retour que ce même camarade s'était marié avec une écaillère. Trois ans après je retournai pour le voir, je m'en faisais d'avance une fête... Il y avait six mois qu'il était mort !
C'étaient pourtant des officiers tels que Saint- Félix et le sous-lieutenant dont j'ai parlé qui tourmentaient ainsi les soldats. Notre bon sergent-major Dumesnil, ainsi que notre excellent capitaine et son lieutenant, se mangeaient les poings jusqu'au sang en voyant toutes les dure-