‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 15 sur 122 · CHAPITRE II. <f · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. <f

mon dessein. Je donnai rendez- von s snr l'esplanade au chasseur d'Angouléme, afin de nous concerter, et j'allai au quartier. Je ne descendis pas à Fappel de dix heures; Jolicœur répondit pour moi. Le 30 août, à midi, j'avais été chercher une veste, et le soir, après la soupe, je dis à Jolicœur que je ne pouvais aller chez l'horloger avec ma veste que j'avais déchirée. Mon caporal me permit de mettre mon habit ; c'était bien ce que je voulais. Entre les deux appels, pendant lesquels je n'étais pas descendu, j'avais mis deux chemises et deux paires de bas. J'allai au rendez-vous retrouver mon chasseur; il était comme un petit Saint- Jean, et n'avait rien pris de ce que je lui avais recommandé et ne possédait pas un sou. Nous choisîmes le rempart le moins élevé, vis-à-vis le cimetière de Saint-Fiacre, entre la porte Cataimpré et celle de Paris. Il y avait beaucoup de lûtes de mort sur ce cimetière. En face, le rempart s'étaitéboulé, et l'on s'était contenté de placer des morceaux de bois de quinze pieds de haut, entre lesquels un homme pouvait passer; au-dessous se trouvait la clé du rempart; mais il fallait une corde pour descendre à pic jus-

qu'à la clé , qui faisait le dos d'âne. J'aperçus un jardin où filait une bonne femme; je jetai bien loin du linge étendu sur une corde, et je pris cette corde qui était moins grosse qu'un petit doigt d'enfant. Des trois francs que j'avais reçus à midi, il ne me restait que quinze sous; car nous avions bu force canettes de petite bière, et des potées d'eau-de-vie dans chaque canette, attendu qu'on ne saute pas un rempart à jeun. C'était le 30 août 1789 à huit heures et demie du soir , au moment où la retraite partait de la place pour rentrer au quartier ; nous descendîmes attacher notre corde à l'endroit indiqué ; et là, nous jetâmes nos sabres et nos chapeaux dans les fortifications. Nous tirâmes à la courtepaille pour savoir qui descendrait le premier. Ce fut mon camarade que le sort favorisa ; mais il prétendit que j'avais triché; il fallut donc recommencer. Cette fois le hasard me désigna. Quand je pus atteindre la clé, j'avais les mains ensanglantées. A l'extrémité du dos d'âne, la clé était à pic , et il fallut se résigner. Je donnai un coup de genou vigoureux, pour que ma tête ne portât pas , et je m'élançai. Le saut était périlleux , et je me souviendrai toujours

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de la commotion terrible que j'éprouvai. A quelque distance de là, moi et mon camarade, qui s'en était aussi tiré avec bonheur, étions tous les deux complètement dégrisés.

Je regrettais bien sincèrement mes bons camarades et mes officiers, et j'aurais voulu pour vingt-cinq coups de plat de sabre être dans mon lit.

Un cadet du régiment de Penthièvre-infanterie, qui rejoignait Bayonne, déjeuna avec nous. 11 jeta sur la table douze sous pour sa part du déjeuner, ce qui me compléta la somme de vingt-sept sous. Ce n'était pas trop pour faire la route jusqu'à Paris. Mais j'avais encore du linge, plus de babil que les autres, et j'entrais dans les fermes, ainsi que dans les maisons d'un peu d'apparence, et là je demandais du pain et de l'eau. J'étais poli, et on allait au delà de mes désirs.

Nous étions trois , parce qu'en route nous avions rencontré un assez mauvais soldat qui avait déserté comme nous. 11 avait pour butin un fusil sans chien. Le canon du fusil servit à payer quarante-huit sous de dépense. Dans l'auberge où nous avions couché, nous avions sauté par la

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