CHAPITRE HT
rêta. Heureusement je payai d'audace et je m'échappai sur le boulevard, laissant stupéfaits les quatre hommes qui me servaient d'escorte. Six semaines après, je fus mandé pour cette affaire chez le capitaine Catol qui me fit raconter les détails de ma mésaventure qui en resta là.
Mais, en fait de mésaventure, en voici une Lien plus cruelle. Une vilaine boiteuse, nommée Brigitte Mathé, était la maîtresse d'un nommé Gorsas, sur le compte duquel on avait fait la chanson qui commence ainsi : Rendez-nous les chemises à Gorsas, rendez-nous les chemises ( c'était un journaliste ). Cette Brigitte voulait se venger d'un soldat qui faisait faction dans le Palais-Royal, et elle vint me dire que ce soldat voulait me faire arrêter. J'eus le malheur de croire cette femme, et je lui promis avec serment que le soldat passerait par mes mains. Je tins malheureusement parole, mais devant la boutique de Corcelet, où la scène venait d'avoir lieu, je fus arrêté à midi comme aristocrate; on alla chercher une corde, et, au moment où j'allais être accroché et pendu à un arbre du Palais-Royal, cela se pratiquait ainsi à cette
30 SOUVEMRS.
époque, lestement et sans façon, un capitaine de la garde nationale vint me tirer de leurs mains en faisant semblant de me frapper. C'était le 17 ou 19 mars 1790 ; qu'on lise le journal de Corsas quelques jours après, on y verra sa reconnaissance pour le pauvre chasseur victime de son infâme mégère. J'ai ignoré jusqu'en 1825 le nom de mon sauveur auquel j'avais rendu un léger service en lui donnant le bras rue d'Antin où il était venu voter, car il était impotent. Il mourut peu après-, il s'appelait Belmas ou Dumas, et était parfumeur rue de Piichelieu.
Cependant on me conduisit au corps-degarde du Palais-Royal. Là, un émissaire de mon bon oncle vint déblatérer contre moi ; sur mes menaces, il sortit; mais on dressa un procèsverbal, et l'on m'emmena au district de Saint- Roch. En sortant de là, mon lieutenant d'Abocourt m'avait formellement assuré qu'il prendrait soin de ma nouvelle affaire. J'eus la faiblesse de le croire, et de Saint-Roch on me conduisit à l'Abbaye entre quatre fusiliers. Ayant demandé la permission de me rafraîchir, elle me fut accordée; j'entrai chez un mar-
cnAriTRE III. 31
chaiid de vins qui faisait l'angle d'une rue et dont la boutique avait deux issues. Je pouvais fuir, mais, confiant dans la parole de mon lieutenant qui m'oublia bientôt, j'arrivai à l'Abbaye, où je fus mis au cachot pendant un mois, et où je fus traité d'une manière très brutale pal' mon geôlier. A ma sortie du cachot, je reçus la visite du soldat que j'avais rossé. Ilra'ai>prit que je lui étais totalement inconnu. Qu'on juge de mes regrets! Et, comme pour les augmenter, ce brave garçon me jura qu'il donnerait volontiers une pinte de son sang pour me tirer de cette fâcheuse situation. Je passai au conseil de guerre de la Com' des miracles, près le passage du Caire, et, pour me sauver, on voulait me faire avouer que j'étais gris; car il ne s'agissait de rien moins que d'être fusillé. Mais, comme je n'ai jamais su mentir, je ne pus me décider à suivre l'avis qu'on me donnait. Mon bon oncle était venu me voir dans mon cachot et me reprochait d'être plus gai que lui ; il m'avait prédit que je serais fusillé. A son air paterne, j'avais dû penser qu'il n'en serait pas fâché. Mais laissons cet homme et revenons au conseil de guerre. Le chasseur, mon camarade.
qui en faisait partie, m'embrassa en pleurant ; mais, sans perdre mon sang-froid, je conseillai à quatre de mes compagnons d'infortune qui connaissaient l'affaire de faire en sorte qu'il n'y eût point de place pour moi dans le fiacre, parce qu'en marchant à pied avec les soldats il devait m'être plus facile de m'esquiver. Ce plan devait échouer, et le caporal monta en voiture avec nous six, moi placé au fond à gauche. Six fusiliers nous servaient d'escorte. En arrivant à la petite porte de la prison, rue Sainte-Marguerite, un des prisonniers descendit le premier. Je voulus passer le deuxième, mais le caporal réclama la priorité. « Sauve-toi donc ! » me dit alors tout bas un de mes camarades. J'ouvris la portière de gauche, mon chapeau tomba dans les jambes des chevaux, je le ramassai et je m'enfuis par la rue des Ciseaux. Après avoir traversé la rue du Four, j'entrai, rue des Canettes, chez Frérot, charcutier, qui bavardait en face avec ses voisins, et je courus jusqu'à la salle du fond. « Je ne suis point un malfaiteur, m'écriai-je en voyant arriver Frérot, je me sauve de la prison militaire! donnez -moi un verre d'eau ! » ce qu'il fit avec empresse-