CHAPITRE IV
dîner souvent. Un jour , je lui offris spontanément de lui faire une pension de douze cents francs lorsqu'il y aurait quarante-huit volumes publiés (il n'y en avait alors que vingtquatre). Lorsqu'il y eut trente- sept ou quarante volumes parus, Pigault me dit en plaisantant : «Tu me dois une pension. — Non, répondis-je, je ne la devrai qu'à la publication du quarantehuitième volume. — Tu veux donc te dédire. — Non, car j'accepte. » La pension courut à partir de ce jour, et fut payée, par moi, pendant quinze ans, sans autre traité que ma parole. Nous vieillissons , la mémoire peut nous manquer , dit Pigault , il faut écrire , deux hommes comme nous ne doivent jamais se brouiller ; en conséquence , plus tard un acte fut rédigé. La pension a été servie à l'auteur jusqu'à sa mort; elle est encore payée à sa veuve par Gustave Barba, mon fils , acquéreur des œuvres de Pigault. — Je donnais à Pigault douze exemplaires de chacun de ses romans ; s'il en prenait un en plus il le payait ; il a pris ainsi , dans le cours de sa vie , environ quarante exemplaires de ses romans , dont j'ai été forcé d'accepter le prix. Tant qu'il a vécu , je n'ai pas connu un plus
honnête homme que lui ; depuis sa mort je n'en ai pas encore remontré un aussi honnête, quoique je sache qu'il en existe.
Les romans de Pigault lui firent beaucoup d'ennemis, et cela devait être, car il s'est constamment attaché à démasquer les hypocrites de tous les états et de toutes les opinions ; on ne peut, toutefois, lui reprocher d'avoir attaqué la religion, il n'attaque que la superstition et les mauvais ministres ; encore ne les attaque-t-il pas par système de dénigrement. Il commençait ordinairement un chapitre sans savoir souvent comment il le finirait, mais sans jamais cependant être embarrassé pour le finir, car il était doué d'une étonnante étendue d'imagination. Le premier travers qui se présentait à son esprit, il le peignait avec vérité. « Vous qui le connaissez , disait à un de ses amis un respectable ecclésiastique, défendez-lui donc de mettre en scène les prêtres dans ses romans. — Je m'en garderai bien, répondit celui à qui on s'adressait, ce serait l'invitera dîner et ne lui donner ni pain ni vin : les cafards sont ceux qui lui ont fourni ses meilleurs chapitres, il faut lui laisser son allure. » On a reproché aussi à Diderot ses