CHAPITRE VI
rer chez moi ; il était sans ressources et ne pouvait s'empêcher de comparer la conduite de son libraire avec celle que je tenais vis-à-vis de Pigault-Lebrun. Ce bon Ducray est mort à l'hôpital. J'étais très-lié avec Le Prieur. Nous avions commencé ensemble, et je doisavouer qu'il n'était pas délicat sur le choix des moyens à employer pour gagner de l'argent. J'avais déjà imprimé deux romans de Pigault-Lebrun qui avaient eu lavogue. Le Prieur allaletrouveretluiproposa un traité pour tous ses ouvrages. A la seconde proposition de ce genre, et sur son assurance qu'il aurait de l'argent à volonté, Pigault impatienté laissa Le Prieur dans son antichambre et lui ferma la porte au nez en s'écriant : « En fait d'argent , Barba en a pour moi lorsque j'en désire. » Ce digne Pigault m'avait déjà épousé , selon son expression qu'il répétait sans cesse, et il était digne de foi , car jamais un mensonge ne souilla ses lèvres. Le Prieur a encore été le héros du trait suivant. Pendant les jours complémentaires de l'an X , la police me saisit pour quatrevingt mille francs d'ouvrages équivoques. Il s'en fallait de cinquante mille francs qu'il me restât un centime , c'est-à-dire que je devais
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cette somme. Quarante-huit heures après, arrivent chez moi Le Prieur avec Dien, mon ouvrier imprimeur en taille-douce, auquel je devais de l'argent , mais qui avait pour garantie mes planches et mes cuivres. Tous deux firent du bruit, et, sur mon observation que je désirais savoir ce qu'ils prétendaient faire puisque j'étais ruiné , ils exigèrent des livres qu'ils choisirent euxmêmes. Quarante-huit heures après ils étaient payés, mais je n'ai jamais pu oublier ce singulier trait de deux de mes meilleurs amis. Le Prieur était devenu riche à sa mort, mais pendant quinze ans il a presque toujours été malade. Ceci me rappelle que, rencontrant un jour Dentu le libraire dans un omnibus sur le quai Saint-Michel, Dentu s'extasia sur ma belle santé. Pour moi, disait-il, je ne peux ni manger ni dormir. — Je me porte bien , répondis-je , mais je n'ai pas le sou ; toi, tu es riche, mais tu es malade : c'est le système des compensations. L'homme à qui j'ai le plus d'obligations est Belinpère, libraire rue Saint- Jacques , près Saint- Yves ; il m'a donné de forts bons avis, et c'est à lui que je dois de m 'être tiré des événements difficiles que j'ai eu à surmonter, par les conseils
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qu'il m'a donnés. Son fils aîné m'a parlé encore il y a un an environ ; il est digne de son frère et il ne faut pas le confondre avec Belin Le Prieur, son parent par alliance.
Je reprends le cours de mon récit. Le secrétaire de Picard vint me trouver, et m'engagea à entrer en relations avec cet auteur qui était en froid avec son libraire Huet ; j'allai trouver ce dernier, envers lequel j'avais eu un tort, et pour le réparer je lui demandai si ma visite à Picard ne le chagrinerait point. Sur sa réponse affirmative, je m'en abstins. Picard apprit mon procédé ; il se lia avec moi , et j'imprimai par la suite ses œuvres, sur lesquelles j'ai bénéficié. A la mort de Picard, j'étais aussi intime avec lui qu'avec Pigault. Un mot sur Picard. Je le rencontrai un jour au coin de la rue des Filles- Saint-Thomas et de la rue Piichelieu , devant la porte d'un marchand de vin. Nous parlions comédie , et je m'avisai de dire à Picard qu'il était mauvais comédien. — Gomment! mauvais? — eh! sans doute ! vous n'avez qu'un ton dans la voix et c'est fort insuffisant pour accentuer et nuancer un rôle. — Cependant, reprenait Picard, tout le monde m'aime. — Cela va sans dire, ré-
pliquai-je, et c'estchose fort naturelle. Vous êtes charmant, vous êtes bon, vous avez de l'esprit: comment ne vous aimerait-on pas? — Plus tard, je rapportais cette conversation à notre ami Valville, qui manifesta son étonnement. Comment ! tu as osé dire à Picard qu'il était mauvais comédien ? — Oui , j'ai eu ma franchise ordinaire, et il n'a pas fait comme Corse; ce brave et digne homme ne m'en a jamais voulu.
Maintenant , je reviens à Pigault-Lebrun. Pour moi^ je le répète, c'est un sujet inépuisable et que je n'abandonne qu'à regret.
Donc, Pigault en voulait beaucoup à Geoffroy, le critique célèbre des Débats, à cause de la haine opiniâtre qu'il avait vouée à Voltaire. Prétendre que Voltaire n'a pas d'esprit ! s'écriait Pigault. Ah! si notre critique partial et hargneux était plus jeune , je lui mettrais ma
main sur la figure et le forcerais bien à tirer l'épée. Pourtant Pigault n'était pas heureux en affaires d'honneur, car je tiens de mon fils le docteur, son filleul , lequel lui avait pansé une fistule , que mon cher conteur avait dix coups d'épée sur le corps. Mon fils l'a tenu deux mois de trop; Pigault jurait comme un renégat aprèslui et
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mon fils me disait : J'aime mieux le tenir deux mois de plus que quarante liuitheuresde moins. Et à propos de Geoffroy le critique, il faut bien que je fasse ici une petite confession. Lorsque le roman de Monsieur Botte parut , Geoffroy en fit un compte-rendu fort infidèle, et, au point de vue de mon commerce, je trouvais mauvais que monsieur l'abbé ne pût pas se contenter de blâmer l'ouvrage de Pigault , et qu'il s'avisât de dire le contraire de la vérité. Pénétré de cette idée, je publiai une lettre à l'adresse de Geoffroy pour lui reprocher ses torts et je la montrai à Pigault. — Attends , me dit celui-ci, ton intention est bonne , et d'ailleurs la chose me regarde un peu. Je vais arranger la lettre, laisse- moi faire. Et Pigault écrivit cette réponse très spirituelle, que je vais remettre sous les yeux de mes lecteurs d'aujourd'hui.
Barba, libraire, au doucereux, et surtout véridique Geoffroy , en réponse à l'analyse critique du roman de Monsieur Botte, insérée dans le Journal des Débats du...
Un libraire oser écrire à l'homme par excel-
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lence ; au juge suprême dans tous les genres de littératures ; à celui qui tient au bout de sa plume tous les artistes réunis; qui établit ou détruit les réputations, selon que l'intérêt de son journal, ou que les plaisirs de messieurs ses abonnés l'exigent! Quelle impudence! !:! va s'écrier le modeste abbé.
]\IaiSi si défendre ses propriétés est un droit naturel, pourquoi, bénin Geoffroy, ne défendrair-je pas mon Botte, qui me coûte fort cher, quoique je ne paie pas les opuscules de Pigault, à beaucoup près, autant que mon confrère Le Mormant paie les gentillesses quotidiennes que vous adressez indistinctement à tout le monde?
Comme cette lanterne magique , qui vous déplaît tant, vous représente d'une manière qui a pu exciter l'acrimonie de vos humeurs, et qu'il ne convient pas à un juge impassible comme vous de paraître user de récrimination , vous avez caché votre extrait charmant dans le corps du journal, et vous avez signé A, pour dérouter vos lecteurs... malicieux que vous êtes! Mais ne reconnaît-on pas votre style inimitable, votre modération ordinaire, votre bonne foi mcomparable?