‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 57 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

mière qui portait mon nom. Un des frères Braslieur, qu'on surnommait le Marquis, m'ayant demandé quel nom il fallait mettre , je trouvai la question oiseuse et lui répondis en colère : « Mettez Jean-Nicolas Barba. » Pigault-Lebrun, depuis cette époque , ne m'appelait pas autrement. Avant d'avoir donné ma démission de sergent des grenadiers Laffitte , je ne répondais qu'au nom de Jean-Nicolas.

Cela me rappelle Uentu , libraire-imprimeur, qui avait travaillé pour moi à la presse chez Guérin , rue des Boucheries, aujourd'hui Jeannisson , et avec qui j'eus une conversation , le mercredi de la révolution de juillet, ainsi qu'avec Capelle, ancien libraire et inspecteur de la librairie. Je les rencontrai quai Voltaire , au bout de la rue de Beaune. Je ne vis pas dans ce moment un bon garçon qui se tenait derrière moi, c'est un fruitier de la rue de l'Oratoire , nommé , ancien imprimeur. Je

venais de quitter Bocage l'acteur, et Lesourd , plus tard sous-préfet à Sceaux. Les balles de la garde royale sifflaient à nos oreilles ; nous vînmes causer devant la boutique de Martinet, rue du Coq, et nous blâmions d'accord cette guerre

civile, car pour moi j'en étais exaspéré. En les ({uittant, je rencontrai sur le Pont-Royal un patriote qui pensait comme moi. J'ai su depuis que c'était le général Sémélé ; je ne l'ai jamais revu , et il est mort depuis. Je fis rencontre quelque temps après de Dentu dans une voiture publique, et il me félicita sur ma belle santé ; pour lui il était malade: je lui répondis: « 11 faut établir un système de compensation, tu es riche , et moi je n'ai rien. »

A la Restauration, on choisissait des jurés bizarres. Un jour, devant la porte d'un libraire, je trouvai Goujon, à qui je parlai de cela en homme mécontent. Goujon dit qu'il n'allait au tribunal que pour condamner. « Tu ressembles, dis-jeàmon tour, au tribunal révolutionnaire. Si j'étais appelé pour juger un homme qui ne serait pas de mon opinion, je me dépouillerais de la mienne , et, crainte de me tromper, j'absoudrais encore. — 11 parle bien , ditle libraire. — Vous croyez ? etc. »

En 1828, toute la galerie derrière le Théâtrel'Yançais avait été brûlée. Le prince, dont j'étais locataire, envoya M. Lassagne pour me prévenir que si je désirais prendre la boutique de la

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Civette, on la tenait à ma disposition; que si cette mesure ne me plaisait pas , on me chercherait quelque chose de plus avantageux. Je chargeai M. Lassagne d'exprimer toute ma reconnaissance au prince , et je n'aurais pu mieux choisir. Je dois ajouter que M. le duc d'Orléans alors vint l'après-midi, le même jour du feu , avec madame la duchesse et son fils aîné. lime dit, avec sa bonté accoutumée , qu'il penserait à moi. En eifet, lorsqu'on rebâtit la galerie, ma boutique fut soumissionnée au-dessous du prix des autres. J'allai remercier les personnes de l'entourage du prince.

Je recommençai les affaires ; je n'étais pas riche, car en perdant mon brevet j'avais vendu ce que je possédais de mieux, afin de remplir mes engagements. Je mentionne une commande de M. Bernard de Rennes, avec une jolie lettre ; il est à Paris, et il s'est 'passé peu de jours sans que je ne pense à lui. J'ouvris donc ma boutique de la Civette ; les premières annonces que je fis insérer dans le Journal des débats me réussirent parfaitement. Les premiers jours, mes recettes s'élevèrent de onze à quatorze cents francs. Mes affaires prospéraient,

iili SOUVENIRS.

lorsqu'éclata la révolution de juillet. J'avais peu de livres alors, et je travaillais fort. Je devais trois cent mille francs; je donnai ma parole d'honneur que je ne faïUirais point, car tous mes créanciers auraient 1 emblé. Pendant près de quatre ans je fus assailli par tous les huissiers de Paris ; je payai soixante à quatre-vingt mille francs de frais et d'intérêts. J'écrivis en 1833 à Pigault-Lebrun, qui était alors à Valence, que depuis près de trois ans j'étais enfoui dans une carrière, mais que j'apercevais le jour par où je sortirais, et en effet j'en suis sorti.

En 1833, il m'arriva deux aventures que je ne puis passer sous silence : elles sont trop honorables pour leurs auteurs. Montrant un jour à M. Delaville de Miremont, auteur de la jolie comédie du Roman, la hauteur d'une demi-rame de papiers d'huissier, et lui faisant observer que tous les jours la concierge m'en remettait autant qui avaient rapport non-seulement à mes affaires, mais encore à celles des autres locataires : Pour Dieu, madame, triez, gardez les papiers des locataires, j'ai assez des miens ! M. Delaville se mit à rire, et me dit ; « Si vous voulez cinq

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