CHAPITRE X
marié m'avait donné un guide. Au bas de la montagne est le village de Perrière, et là j'entrai dans un cabaret et je fis demander un perruquier qui essaya de me raser , le malheureux ! C'était un petit vieillard , la main tremblante ; des rasoirs qui avaient des dents qui ne pouvaient me manger , car ils ne coupaient pas du tout ; ce misérable m'a tenu fort longtemps ; plusieurs fois j'ai arrêté sa main pour le faire boire un coup , en lui disant : c Allez votre train, on ne rase pas mieux à Paris. » Je pensais à mon ami Brunet , dans Cadet Roussel, barbier à la fontaine des Innocents , qui rasait quarante fois mieux que mon artiste. Je ne pouvais pasrrire, car je n'avais que des imbécilles autour de moi. Dans les moments difficiles de ma vie j'ai toujours pris ce parti ; mon 6ow oncle trouvait mauvais que je fusse plus gai que lui. Quand il venait me voir à la prison de l'Abbaye , devant passer au conseil de guerre, il médisait : « Mais tu seras fusillé! » et il n'en aurait pas été fâché , j'en suis sûr. « Eh bien ! mon oncle , il sera temps alors de me désoler. 11 en sera ce qu'il en sera. » Dans les moments les plus difficiles de ma vie, j'ai été un homme superbe, et
1 Ul SOUVENIfiS,
je ne crains pas un démenti de qui que ce soit. Revenons à mon guide, à qui je demandais : « Est-ce la ferme , à droite , à gauche ou au milieu? » Il répondait toujours : Oui.
Enfin j'arrive ; Danré , duquel il est question dans le premier volume des Œuvres d'Alexandre Dumas, me dit : « Bon jour, mon frère. » Cela me mit fort à mon aise avec les dix ou douze convives qui étaient déjà arrivés , et surtout avec maître de la maison , à qui ma franchise plut.
On donna à déjeuner à mon guide à qui je reprochais le long chemin qu'il m'avait fait prendre ; il répondit : « Pardi ! vous saviez mieux le chemin que moi qui n'étais jamais venu ici ; c'était pour rire que vous m'interrogiez. — Que le diable t'emporte , imbécile ; si j'avais su que tu ne connaissais pas le chemin plus que moi, j'aurais demandé au village où l'on ne m'a coupé que la moitié de ma barbe. » Je lui ai donné le pour-boire convenu, etje rentrai avec la société; l'heure d'aller àla mairie avec eux arriva et nous nous mîmes en route avec le cabriolet , et descendîmes une montagne assez longue. J'étais un des témoins du marié. Après cela nous revînmes au Murguet, M. Fournier , le père , resta au