CHAPITRE X
vin. » Il était à moitié plein, je dis: « Un second encore. » Je les bus par soif ou par raison, car il faisait très chaud. J'allai changer de tout pour aller à l'église, et, en m'habillant , un frisson de peur me prit, ce n'était pas la première fois que cela m' arrivait; dans le danger je suis un démon , ce qui fit dire à mon ami Campeau de la Ferté-Milon : « Si vous étiez un bon sujet , vous seriez tué douze fois. » Je lui conseille de parler ; il passera aussi sous ma férule. Nous allâmes à la messe ; le bon M. Yoll , maire de Château-Thierry , mon ami, nous prêta son cheval, et, en revenant, il me dit que j'étais philosophe d'oser retourner dans l'endroit où j'ai manqué être tué. « 11 faut reconnaître les lieux, lui répondis-je, pour parer à un pareil événement. »
Les coups de fusil, la musique, faisaient grand bruit à notre arrivée ; M. Fournier m'embrassa avec une véritable amitié et bonté. Notre événement se racontait dans l'église, et tout le monde paraissait content de l'issue de notre malheur. Comme il faut être vrai , nous étions un peu bruyants; le curé deCœuvre se retourne fort en colère , et dit : « Si on ne se tait pas , je
cesse la cérémonie. Que messieurs des salons de Paris ne se fâchent pas contre moi; il y en a aussi au village, mais peu. » En voilà un qui applaudit de la fermeté que le curé a montrée à l'autel; tout le monde donna son assentiment ù ce que cet imbécile venait de dire , excepté moi. Je répliquai : « Monsieur le curé, si j'avais eu l'honneur d'être prêtre, je ne me serais pas mis en colère, attendu que Dieu, dont vous êtes le ministre, est plein de miséricorde, de bonté et de tolérance. L'événement qui vient d'arriver à deux de nos concitoyens ici présents a seul été cause du bruit. Remercions le et qu'il nous aide aussi à bénir les jeunes époux pour qu'ils soient heureux ainsi que leur postérité. Je vous prie donc de faire silence , pour que je puisse , avec l'aide du Tout-Puissant, terminer saintement les belles fonctions qu'il m'a chargé de remplir. S'il y avait eu quelque mauvaise tête et que l'un d'eux eût parlé , le mariage étant fait devant l'autorité civile, nous ferons dire la messe de mariage chez les époux, à Bonne. Voilà , monsieur le curé, à quoi vous vous êtes exposé par votre emportement. » Après le repas, il me proposa une partie de piquet à cinquante
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centimes, que j'acceptai. C'était un joueur et un voleur; il marquait souvent des points de trop, et je lui disais souvent: «Monsieur le curé, vous êtes un filou. » Les hommes qui dansaient et les autres riaient de mes apostrophes. La mère de la mariée seule ne riait pas de voir arranger son bon curé si mal ; mais elle est si bonne, qu'elle ne m'en veut plus , j'en suis sûr. Vers le matin, nous jouyons dix francs,, et le curé marquait toujours des points de trop. Goument pariait dix francs, mais le vol ne profitait pas au curé. Ma partie était plus avancée que celle du curé; mais, lassé de ses friponneries, je quittai le jeu. Goument me prit par le bras , me fit asseoir et continuer la partie ; je la p;agnai et j'ai été me coucher. Goument continua de jouer avec le curé jusqu'à huit heures du matin, et, en me levant, un quart d'heure après, j'ai su qu'ils ne s'étaient rien fait, et que le mot de filou avait souvent été prononcé. Goument monta à cheval , dit adieu à tout le monde, et le curé voulut lui donner une poignée de main, qu'il refusa en disant : « Je ne la donne pas à un filou , comme dit monsieur Barba. »
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Ce curé était un joueur ; 11 faisait la partie avec le premier venu. Il devait à un chaudronnier ambulant quatre cents francs que ce dernier lui avait gagnés au jeu. Trois fois il était venu demander son argent ; il revint une quatrième fois , et le curé , en apprenant son retour, courut à l'église dire sa messe ; le chaudronnier y courut aussi et lui dit qu'il finirait sa messe quand il l'aurait payé. Le curé se soumit à cet ordre et le paya.
En trois heures , Goument alla chez lui , à Bonne-Maison, plus loin que Soissons, huit lieues. Je n'ai pas revu ce bon garçon, qui est membre du conseil général du département de l'Aisne. M. Fournier, le père aimait beaucoup ce garçon , ainsi que madame Debauve qui est à Soissons actuellement , que j'ai vue aux Carrières , près Sept-Monts. C'est une belle femme qui a de l'esprit. C'est avec son mari que j'ai tombé dans le précipice. M. Fournier me parlait souvent d'eux, non pas en bon et excellent oncle , mais en bon père. « Monsieur Barba, ce sont les enfants de ma sœur. » Mon Dieu ! qu'il m'a répété cela souvent , et qu'il était bien impressionné pour ces deux aimables gens!
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J'ai pourtant un reproche à faire à ce bon Goument : il n'est pas venu rendre les derniers devoirs à un homme qui l'aimait tant. Je me doute bien pourquoi : son cousin Fournier l'aîné, qu'il ne faut pas confondre avec Lami, est un suffisant, goguenard, qui se croit le premier homme du monde; moi, je ne le crois que le second; il ne peut se plaindre, je lui fais une assez belle part. Goument est d'autant plus coupable à mes yeux, c'est qu'il a de l'esprit; alors il manque de bon sens. C'est Danré de Vouty qui a fait son mariage : il est encore à lui rendre une visite. Lami, le cadet, a épousé aussi une Uebauve, sœur de la femme de son frère; elle a été dangereusement malade , et longtemps elle m'a beaucoup occupé ; nous en avons souvent parlé avec mon intendant Thirion qui me répète toujours qu'il l'a embrassée. Je sais qu'elle va très bien aujourd'hui, et j'en suis bien content ; puisse-t-elle savoir que le paysan de Sommelan, l'ami de son père, s'est beaucoup occupé d'elle !
Depuis le mariage de ses deux filles aux deux frères Fournier, il vint me voir un dimanche à dix heures; je l'invitai à déjeunerjà midi avec
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son fils Prince, attendu que j'avais quelque chose à terminer. Il se soumit à mon exigence de la meilleure grâce du monde, et revint à l'heure indiquée, seul, attendu que son fils Prince avait une partie de faite avec des jeunes gens de son âge. Notre déjeuner dura trois heures et fut charmant par la conversation pleine de charme de mon convive ; il me donna à entendre qu'il rendait des visites aux personnes qu'il aimait et estimait; que si, en venant dans son pays ou aux environs, on ne lui rendait pas la pareille, il ne pardonnerait jamais. Ce digne homme est mort d'une fièvre cérébrale à cinquante-trois ans: j'ai perdu en lui un excellent ami.
Le dimanche, l"août, voyant Louis-Philippe régent du royaume, ayant une confiance illimi* tée.en lui, comme je l'ai encore aujourd'hui, je partis à une noce de M. Chain, qui est aujourd'hui à Noyant, près Soissons, par la malleposte de Reims. Je m'arrêtai à Braisne ; j'avais emporté avec moi quinze aunes de ruban tricolore et une paire de ciseaux.
Paris était tout dépavé : nous eûmes bien des cahots jusqu'à la barrière. A Dammartin, à