‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 72 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Soissons, je fis assez de bruit en montrant ma grande confiance dans la belle révolution de juillet et le prince qui allait nous gouverner. Au beau village d'Armoiss , entre Soissons et Braisne, le drapeau tricolore était sur le clocher ; les paysans dans les rues étaient aussi gais que moi. Je donnai des rubans tricolores à ceux qui n'en avaient pas et des poignées de mains. J'étais, en arrivant à la noce, tout brisé, car j'avais presque tout le corps dehors de la malle-poste; je n'ai eu qu'un peu de tranquillité la nuit. En arrivant à Braisne à la poste, je jetai mon chapeau par dessus la malle-poste, et j'ai été donner des poignées de mains aux gendarmes qui étaient vis-à-vis, en leur disant : 0 Vous êtes des braves gens, vous ne tirez pas sur le peuple, vous ! » Quelqu'un me lit observer qu'ils pouvaient m'arrêter; ils n'auraient pas osé, car je respirais le patriotisme et la gaité dans toutes mes veines depuis 1789. Et d'où sont sortis les Méchin, les Foi, Labey de Pompière, Quinette, Lherbette, etc.? N'oubliez pas que, lors de la chambre introuvable, il n'y avait que dix-sept députés du C(Mé gauche, et toute la députation de mon excellent département de

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l'Aisiie en était. Je ne dois pas oublier le bon maître de poste qui me donna une bonne tasse de lait, et qu'il n'a pas voulu que je la payasse. Je ne sais si je l'ai remercié ; qu'il reçoive donc ici mes sincères remercîments. Je ne pense pas ici comme Arlequin , qui disait : « Je n'ai qu'une moitié de mémoire : je me souviens bien des gens qui me doivent, mais j'oublie toujours ceux à qui je dois. » Je pense tout différemment. C'est si beau la reconnaissance ! quel bien elle fait à celui qui a reçu et à celui qui a donné ! Elle doit rendre les hommes meilleurs.

Je cherchai un guide pour me conduire à Brueis; je n'avais garde d'oublier ce nom : c'est l'auteur de V Avocat paiclin. J'ai trouvé l'aimable M. Petit, arpenteur à Braisne, qui me prêta son cheval et vint avec moi. 11 m'aurait été impossible démarcher, car j'étais si fatigué de la semaine de juillet ; je ne savais pas qu'il avait fait chaud cette semaine -là. J'entrai dans l'hôtel des écuries de la dauphine, en criant : « Vive la liberté ! » et un autre mot que je n'ose écrire : il est trop sale. Un homme que j'avais sous le bras m'objecta en sortant qu'un de ses gens pouvait me tirer un coup de fusil. Avec

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mes yeux j'aurais fait rater son fusil, et

Nous nous mîmes en route. Le cheval de M. Petit avançait trois pas et en reculait deux. Nous passâmes par le mont Notre-Dame ; on voulut nous faire rafraîchir à une ferme sur la route : je refusai. Nous arrivâmes chez M. Léguillet, fermier du village. Nous nous mîmes à table avec eux, et nous déjeunâmes. J'allai me jeter sur un lit pour essayer de dormir, ce qui était imi)ossible. Il y avait huit jours que je ne dormais pas; j'étais courbaturé. Eh bien! en dansant dans la grange, le lendemain de la noce, je me suis guéri ; mais j'étais jeune alors je n'avais que soixante-un ans. Le père du marié m'avait porté comme témoin; il dit en me voyant couché : « Il signera le dernier. » Je l'entendis bien, et le suivis peu de temps après. Nous allâmes ensuite à l'église, et là je distribuai des rubans tricolores à toute la noce, ce qui ne plaisait pas beaucoup au curé.

Qu'on réfléchisse que j'ai plaidé près de trois ans contre le gouvernement de Charles X pour ravoir mon brevet de libraire, et on ne sera pas surpris de mon exaspération.

Si je n'étais pas dans mon rôle, tout extrava-

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gant que j'aie pu paraître, en voyant tomber un gouvernement d'imbéciles et de canailles, comme me l'a dit le vicomte de Chateaubriand, je fis pourtant une concession à une brave dame aristocrate, en mettant spontanément tous mes rubans tricolores dans mes poches, car toute la noce n'était pas patriote. J'aurais bien voulu qu'on fût autrement !

Mon conducteur resta à la noce avec nous, à la ferme de Montiers, près le village. M. Bourgain, mariait une fille charmante, bonne et pleine d'esprit. Je ne suis pas étonné que le fils de mon ami Chain ait été si loin chercher une femme qui vaut beaucoup mieux que lui, car il y a là un fils de quatorze ans, cinquième génération des Chain que j'ai le bonheur de connaître.

Au mois de septembre 1843, j'ai pa^sé à Noyant. J'avais porté à la petite fille une poupée ; j'avais un cheval qui n'était pas pour elle ; elle le prit et monta dessus, et me dit: « Barba, je t'en prie, laisse-moi ce cheval^ regarde comme je le monte bien! » Je lui ai laissé; je n'ai pas osé refuser une aussi charmante petite voleuse. J'ai éprouvé un véritable plaisir en le raçoi)tant. J'ai été voir aussi, à un quart d'heure

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(le chemin, le père et la mère de madame Chain, de Noyant, M. Bourgain, chez qui j'avais été à la noce de juillet, à un petit pays qu'on nomme Vignole. Cet endroit est bien connu dans l'histoire. J'ai été reçu avec une franche amitié et bonté. Après cette noce, j'allai à Château- Thierry. En arrivant auprès de la statue de La Fontaine, il y avait un factionnaire qui m'empoigna et me fit entrer au corps-de-garde. « Y a-t-il du vin? — Non , mais on en va faire venir. » C'était un patriote connu qui avait laissé pousser ses moustaches, et que je ne reconnaissais pas : c'était M. Drouet, fameux médecin de la ville. J'allai ensuite dans le faubourg de Marne, à la caserne des gendarmes. Je leur parlai comme à ceux de Braisne, et nous fûmes amis. J'allai prendre un bain dans un établissement tenu par un grognard de l'empire. Il frappa pour entrer ; je lui dis : « Oui, je vais vous apprendre une nouvelle qui vous fera grand plaisir : les diamants de la couronne ont été retrouvés à Rambouillet. — Qui vous a dit que cette nouvelle me ferait plaisir? — Est-ce que toute la ville ne vous a pas vu et entendu hier?» Oui , qu'on me taxe d'amour-propre si on

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veut, quatre hommes comme moi auraient échaulTé notre bon déparlement de l'Aisne.

Le 15 novembre I8/1I, je partis pour la noce de mademoiselle Danré de Vouty, qui se mariait avec M. de Varlemont, juge à Yervins. 11 me plaisait beaucoup par sa bonté, sa franchise et son laisser-aller de bon garçon ; car j'aimais beaucoup Delphine Danré, sa prétendue. Sa grand' mère était sa marraine et la mienne aussi. Ma mère et elle étaient nées dans le même village et amies d'enfance. Je perdis ma mère fort jeune : j'allai toujours voir ma marraine, qui était une belle femme, de beaucoup d'esprit; elle me parlait de l'âge de cinq ans que j'avais oublié. Un jour, elle passait à cheval dans Villers-Cotterets, et je courus prendre la bride de son cheval; je l'arrêtai en lui disant : « Vous êtes bien étonnée qu'on ose vous arrêter au milieu d'une ville, et encore quand vous saurez que celui qui se comporte ainsi est votre filleul, — C'est toi , Barba? Monte donc en croupe derrière moi, et viens à Faverolles. — Je ne le puis, je pars pour Paris où mes affaires m'appellent. « J'étais donc lié, et je le suis encore, quoique nous ne soyons pas souvent bien en-

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